Bansuri Collectif : Conto (mogno-j034), 2009
Emmené par le contrebassiste et compositeur portugais Rui Salgado, le Collectif Bansuri avait remporté le Concours des Jeunes Talents lors du Jazz Marathon 2008. Il présente maintenant son premier disque, Canto, édité sur le label Mogno. Sur scène, leur spectacle englobe un danseur, Yvan Bertrem, qui virevolte au gré de la musique et cristallise par sa chorégraphie la liberté des improvisations. Ca ne se devine évidemment pas à l’écoute du disque mais c’est important de le savoir car la musique ici a quelque chose d’organique qui suggère une raison d’être plus large qu’un simple paysage sonore. Les improvisations sont peuplées de bruits étranges, certes discrets mais bien présents, dus aux effets électroniques du guitariste Koenraad Ecker ainsi qu’aux percussions du batteur Frederik Meulyzer. On appréciera l’équilibre de ces subtils échafaudages sur des titres particulièrement réussis comme Chave ou Remorso. Et comme le nom du groupe le suggère, Salgado joue aussi du bansuri, une flûte indienne ancestrale dont on se servait jadis pour improviser des sons inspirés par la nature. Quand à Lander Van den Noortgate, il joue du saxophone alto comme d’un pinceau, brossant au milieu des textures sonores des mélodies virevoltantes et colorées comme une utopie dodécaphoniste. Imprévisible et parfois anguleuse, la musique du Collectif Bansuri est pourtant globalement fluide et moins déstabilisante qu’envoûtante avec, bien sûr, des passages expérimentaux mais aussi un côté pastoral (la première partie de Duvida), voire orientaliste (Perfeitamente), qui abolit toute tentative de classification. C’est ce qui fait tout le charme de ce conte musical (conto en portugais) qu’on recommande d’aller découvrir un soir en concert. En attendant, l’acquisition de cet album aussi éclectique que nuancé peut être envisagée avec la plus grande confiance. [ Bansuri Collectif sur MySpace ] [ Commander chez Mogno Records ] |
Greg Houben Trio : How Deep Is The Ocean (Igloo IGL 211), 2009
On reconnaît tout de suite le fameux thème d’Irving Berlin, How Deep Is The Ocean, dont l’interprétation d’une grande douceur renvoie forcément à Chet Baker qui l’a également joué tardivement dans une formule similaire avec Philip Catherine à la guitare et Jean-Louis Rassinfosse à la contrebasse (Chet's Choice, 1985). Houben aime Baker et va même jusqu’à chanter comme lui d’une voix suave et retenue sur Daybreak, un autre standard composé par Hoagy Charmichel et, jadis, également usé par Chet. Manifestement fasciné par le jazz des années 50 et 60, ce trio en donne une vision conforme, sans ornementation moderne inappropriée qui en déparerait la subtile beauté. Mais l’interprétation est d’une sensibilité inouïe : le jeu délié de Quentin Liégeois à la guitare est magnifique surtout quand il entrecroise ses notes avec la trompette veloutée du leader et qu’il le suit au plus près dans ses divagations. Sam Gerstmans fait résonner sa contrebasse de belle manière tandis que Greg Houben lui-même fait preuve à la trompette d’une grande finesse et joue avec une fluidité méditative, une aisance déconcertante et un swing à fleur de peau. Sur les huit titres du répertoire, six sont des standards, deux sont écrits par Houben et un par Dujardin mais l’homogénéité du disque est respectée tant les nouvelles chansons s’intègrent à merveille dans l’ensemble. La production et le mixage sont impeccables, plaçant l’auditeur au plus près du trio et l’enveloppant dans une sonorité chaude et chatoyante. On se croirait à un concert privé et on se mettrait presque à applaudir quand les musiciens s’autorisent quelques audaces sur les harmonies balisées. Ce disque feutré est d’une totale beauté et on en profite le mieux quand on l’écoute dans le silence en prenant son temps. C’est aussi une fantastique carte de visite pour cette nouvelle génération de jazzmen belges dont on sait maintenant qu’on peut en attendre beaucoup. [ Commander chez Igloo ] [ How Deep Is the Ocean (MP3 sur Amazon)
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Nathalie Loriers Trio + Bert Joris & String Quartet : Moments d'Eternité (WERF 078), 2009
Le huitième album de Nathalie Loriers résulte d’une collaboration entre la pianiste, qui a composé tous les morceaux, et le trompettiste Bert Joris qui les a arrangés. Par ailleurs, en complétant son trio (plus Joris) par un quatuor à cordes, elle a renoué avec la tradition classique dont elle est issue et, par la même occasion, avec une approche plus intimiste proche de celle de son plus célèbre opus : Walking through walls, walking along walls. C’est en effet le cas pour la majorité des compositions de cet album, comme Moments d’Eternité, Mémoire d’O, Prelude To Paradise ou Plus Près des Etoiles, qui apparaissent très structurées et obéissent à une esthétique européenne. Les notes de piano s’y détachent avec légèreté sur des tapis de cordes veloutés et tramés d’harmonies diverses. A côté de ces moments intériorisés qui mettent en exergue la délicatesse de son toucher, Nathalie Loriers s’est toutefois réservé deux compositions plus jazz où son swing naturel peut s’exprimer de façon plus extravertie. C’est le cas sur 400 Million Years Ago entièrement dominé par un long solo virevoltant de trompette, Bert Joris se montrant ici particulièrement impressionnant dans sa maîtrise de l’instrument. Bizarrement, on trouvera sur ce disque quelques titres déjà édités auparavant comme Obsessions et Mémoire d’O (Tombouctou, 2002) mais interprétés différemment et dotés de nouveaux arrangements. C’est aussi le cas de Neige, extrait de L'Arbre Pleure (2006), totalement transfiguré par un Bert Joris impérial. La rythmique, composée de Joost Van Schaik à la batterie et de Philippe Aerts à la contrebasse, est évidemment irréprochable et s’intègre avec professionnalisme dans le contexte délicat de cet album. Ceux qui apprécient le jazz d’essence européenne, lyrique, précieux et perfusé de tradition classique, n’auront aucun mal à pénétrer les grands mystères de ces petits moments d’éternité. [ Commander chez De Werf ] |
Mahieu-Vantomme Quartet : Walk Into The skyline (WERF 077), 2009
Après Wicked Place (2002) et Whatever, qui date déjà de 2004, ce troisième disque du quartet Mahieu-Vantomme confime la qualité de ces (un peu moins) jeunes Flamands formés au Conservatoire Royal de Gand où ils se sont rencontrés et qui sont devenus, au fil de ces dix dernières années, des compositeurs et interprètes accomplis. Cette fois encore, on a droit à un jazz moderne aux tempos variés, caractérisé par un swing quasi permanent et, dans les ballades, par une réelle émotion. L’interaction entre le pianiste Dominique Vantomme et le saxophoniste ténor Tom Mahieu a désormais atteint un niveau d’exception tandis que la rythmique composée du batteur Geert Roelofs et du contrebassiste Werner Lauscher aide beaucoup par son incroyable dynamique. Prenez Free Your Mind par exemple. C’est un superbe étendard, conçu par Tom Mahieu, qui affiche toutes les qualités du combo : un thème accrocheur, une rythmique au groove lent et intense, un piano cristallin, un ténor avec du souffle et des solos qui fusent avec naturel. La gestion de l’espace sonore est magnifique : on y respire à l’aise et c’est peu de dire que l’écoute de cette musique apaise tout en maintenant l’auditeur en alerte. A l’autre bout du disque et du spectre, on trouve Close To My Heart, composé cette fois par Dominique Vantomme, qui étire le temps avec une infinie langueur et installe un climat romantique où scintillent les notes détachées d’un piano en apesanteur. Entre ces deux plages magnifiques situées aux antipodes, Walk Into The Skyline explore d’innombrables possibilités sans jamais décevoir. Joliment emballé dans une pochette épurée obéissant à la griffe éditoriale actuelle du label WERF, voici une petite merveille dont la beauté envoûtante ne laissera personne insensible ! [ Commander chez De Werf ] |
Al Orkesta : Where Are We Now ? (Mogno j030), 2008 (édition 2009)
Al Orkesta, c’est le projet du saxophoniste et clarinettiste anglais Joe Higham. Après avoir étudié le jazz au Conservatoire de Bruxelles, Higham s’est mêlé à la scène belge en jouant avec les groupes les plus divers, du jazz bien sûr mais aussi des musiques plus actuelles comme le m-base. Ce touche-à-tout s’est aussi intéressé à la musique arabe en étudiant le ney avec Hamid Al Basri et, pour faire bonne mesure, s’est aussi associé à un groupe de rock Klezmer (musique juive). Toutes ces influences se retrouvent dans le projet Al Orkesta qui explore des thèmes folkloriques dont certains originaires de Turquie (House Of The Marriage), de Syrie (Sal Fi-na Al-Lahda), de Bulgarie (Horo Krivo) ou d’Israel (Sphil-Zhe Mir A Lidele) mais en les revisitant d’une façon moderne. Le résultat se situe quelque part entre une fanfare balkanique, le jazz pluriel d’Aka Moon et le rock de Canterbury quand il se tourne vers l’Orient. Beaucoup plus digeste qu’on ne pourrait le penser à la lecture de cette chronique, cette musique bénéficie aussi de la présence de solistes hors pairs à qui il est laissé un espace suffisant pour briller. Outre le leader lui-même et le trompettiste Jean Paul Estiévenart, il faut aussi compter avec la griffe personnelle de Jacques Pirotton, compositeur de l’unique morceau non écrit ou arrangé par le leader (Valse Immonde), dont la guitare électrique tire le projet vers une fusion jouissive (écoutez pour ça House Of The Marriage). Lyrique ou ludique, mélodique ou ouverte, la musique d’Al Orkesta se construit bien souvent sur des chants simples et joyeux, terrains de jeu propices à des réjouissances qui se prolongent jusque dans la démesure. Where Are We Now? est un album bigarré et insolite, bien équilibré entre envolées collectives et improvisations solistes. Les amateurs de World Jazz et de brassage culturel devraient apprécier sans réserve ! [ Joe Higham ] [ Al Orkesta chez Mogno Music ] |
Steven Delannoye Trio : Midnight Suite (WERF 076), 2008 (édition 2009)
Le Steven Delannoye Trio s’est fait connaître du public après avoir remporté le troisième prix en finale du concours international « Jazz Hoeilaart » en 2006, ce qui lui a permis de figurer sur la compilation réservée à l’évènement avec deux titres (Uptown et Cherokee, Evil Penguin Records, 2007). Enregistré en mars 2008, leur premier vrai album, intitulé Midnight Suite, est sorti une année plus tard sur le label De Werf. Son répertoire comprend onze nouveaux titres qui sont soit des compositions du trio, soit des créations libres inventées sur l’instant. Le saxophoniste Steven Delannoye y improvise au ténor ou au soprano avec une belle fluidité et sans aucun maniérisme en parfaite intimité avec sa rythmique complice composée du contrebassiste Yannick Peeters et du batteur Lionel Beuvens (qu’on a pu entendre récemment sur l’album de aRTET). Certains morceaux comme Trio Story 1, At ou encore Os sont retenus et aériens avec un phrasé de saxophone tellement limpide et sinueux qu’on n’hésitera pas à qualifier cette musique de spirituelle. D’autres comme Trio Story 3 ou Play It sont plus nerveux et mettent en relief un discours plus enfiévré de la part du souffleur qui s’appuie pleinement sur l’énergie rebondissante de ses deux comparses. On appréciera ainsi les solos de basse et de batterie qui parsèment ces plages plus mordantes. Même si l’absence de thème mélodique durable se fait parfois sentir, il est toutefois certain que l’amateur de jazz moderne se réjouira en suivant cette superbe leçon d’improvisation musicale. [ Steven Delannoye ] [ Commander chez De Werf ] |
Melanie De Biasio : A Stomach Is Burning (Igloo IGL 193), 2007 / 2008
Sorti en 2007 chez Igloo et diffusé une année plus tard en France par le label Cristal Records, A Stomach Is Burning est un superbe enregistrement de la chanteuse Mélanie De Biasio. Née à Charleroi en 1978, diplômée du Conservatoire Royal de Bruxelles, « découverte » par Steve Houben et nominée aux Django d'Or dans la catégorie « jeune talent », elle séduit avec cette première trace phonographique en imposant une atmosphère voluptueuse. Il faut entendre sa voix chaude dégringoler dans les graves pour comprendre l’émotion que procure son chant. Il faut dire aussi que sa voix est enrobée dans un quartet qui lui va comme un gant de velours. Le pianiste Pascal Mohy en particulier a un jeu caressant qui coule comme du miel au soleil, ce qui renforce l’aspect intimiste de la musique. Bien que globalement centré sur des ambiances ouatées, l’album prouve que la dame sait aussi swinguer avec deux titres qui balancent en douceur (Never Gonna Make It et Let Me Love You). Steve Houben lui-même est crédité en invité et son saxophone illumine la superbe composition The Latest Light Of Love tandis qu’il intervient également à la flûte, notamment sur A Stomach Is Burning où l’électricité fait aussi une timide apparition grâce aux claviers de Pascal Paulus. A part un standard de Gershwin (My Man's Gone Now), huit des neuf autres titres sont des chansons originales pour la plupart dues aux plumes de la chanteuse et du pianiste. Le neuvième est l’unique chanson en français : il s’agit d’une autre reprise intitulée Les Hommes Endormis que chanta jadis Brigitte Bardot dans son style à elle. A Stomach Is Burning ravira les amateurs de jazz intimiste et feutré ainsi que tout ceux qui tombent facilement sous le charme parfumé et teinté de bleu des jeunes chanteuses de jazz contemporaines. [ A Stomach Is Burning ] |
Abid Bahri : Au gré du Oud (IGLOO MONDO IGL 212), 2008
Ce disque émerge d’une nouvelle rencontre entre deux mondes. D’un côté le violon et le violoncelle de la musique classique occidentale et de l’autre, le luth arabe et les percussions orientales. Nombreux sont ceux qui ont tenté le voyage mais plus rares ceux qui en sont revenus avec un projet innovant sans perdre leur âme. A cet égard, Au gré du Oud ne s’égare pas dans la voie d’un exotisme de pacotille ni dans celui d’un brassage forcé d’influences multiculturelles, se focalisant plutôt sur une musique arabo-andalouse qu’on entend plus particulièrement au Maroc et qui fut probablement développée en Espagne et au Portugal. A la croisée des chemins entre la tradition arabe, la musique chrétienne pratiquée en Espagne avant la reconquête et le folklore berbère maghrébin, c’est en effet al-andaloussi qui sous-tend quelques unes des plus belles improvisations entendues ici (Boustène, Remember Addi, Itinérances) et l’influence du percussionniste Ahmed Khaili, spécialiste du genre, y est sans doute pour beaucoup. Très différent de l’œcuménisme musical d’un Quayna (un autre projet pluriel de Abid Bahri mêlant chants et instruments), cet album est enraciné dans la terre marocaine et témoigne d’un indéfectible désir de se ressourcer aux multiples et riches influences qui l’on ensemencée. Bien sûr, les pensées voguent parfois vers d’autres horizons rêvés comme ce superbe Calcutta Blues emmené par des rythmes qu’on croirait volontiers inventés par Trilok Gurtu ou ce Haiku en forme de poésie concise aux accents indéfinissables. Mais le reste nous emmène en voyage dans le Grand Sud, le temps de prendre un thé au Barbat Café, d’esquisser un pas de danse sous un cèdre et d’acheter un chèche pour se protéger du Vent de Sable avant de s’aventurer enfin sur La Route du Sel. Dans l’afflux pléthorique des musiques dites du monde, le projet d’Abid Bahri se distingue moins par la fusion des instruments ou le vertige d’un groove mondialiste que par l’ascension réfléchie d’une nouvelle dune spirituelle. [ Abid Bahri chez Igloo ] |
Michel Bisceglia featuring Randy Brecker & Bob Mintzer : About stories (PROVA Records), 1997 (réédition 2008)
 Sorti en 1997, ce premier album de Michel Bisceglia avait de quoi surprendre. D’abord, il était édité par un label majeur (BMG/RCA Victor). Ensuite, la pochette faisait mention de la participation de deux jazzmen américains de gros calibre : le trompettiste Randy Brecker et le saxophoniste ténor Bob Mintzer. Encore mieux, Mintzer témoignait à l’intérieur du livret du plaisir ressenti à travailler avec le jeune pianiste dont il trouve le jeu à la fois lyrique et aventureux. Et le fait est qu’à l’écoute du compact, on n’est pas déçu. Méditative, la musique de About Stories est fragile et singulière. Dans Presence Of Mammals, interprété en trio, les notes fluides et suspendues du piano s’étirent comme les traits de couleur d’une peinture expressionniste. On sent l’été, les rayons chauds du soleil, la lumière. Magnifiquement soutenu par la contrebasse languissante de Werner Lauscher et la batterie paresseuse de Marc Léhan, Michel Bisceglia impose un style vaguement onirique au charme inimitable. Dès le second morceau, Song For Ervin, les invités font leur entrée et le résultat est exceptionnel : Brecker et Mintzer se fondent dans l’univers précieux du leader. Mieux, ils le mettent en perspective par un jeu en clair obscur, dosé à la perfection. Même si l’ambiance du disque reste globalement poétique et apaisée, on y trouve aussi une superbe composition, No Turn Back!, qui s’inscrit dans la plus pure tradition hard-bop. Stratégiquement placée au milieu du répertoire, elle est évidemment le véhicule idéal pour les deux invités qui s’emparent littéralement du thème compliqué pour improviser avec un art consommé du phrasé qui n’appartient qu’aux plus grands. Quant à Bisceglia lui-même, il s’épanouit dans un solo bien ordonnancé qui prouve déjà sa grande maîtrise du jazz classique. Après l’écoute de ses oeuvres plus conventionnelles (le par ailleurs très réussi The Night And The Music qui revisitait en 2002 des standards de George Gershwin et de Cole Porter), il faut avouer qu’on avait un peu oublié tout ça. Et voici que cet album, devenu au fil du temps pratiquement introuvable, est réédité sur le nouveau label du pianiste, Prova Records. Le moins qu’on puisse dire est qu’il n’a rien perdu de son envoûtante beauté, prouvant ainsi une fois encore que, quand la musique est bonne, elle est sans âge! [ Michel Bisceglia Website ] |
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L'âme des poètes : Ceci n'est pas une chanson belge (IGLOO IGL 218), 2009
Coucou, les revoilou ! Toujours souriants et plus espiègles que jamais, les membres de l’âme des poètes proposent une nouvelle galette qui réunit des chansons belges de tout genre et de toute époque. Si Johnny Tu n’est pas un ange de Vaya Con Dios, ici rendu avec une souplesse féline, ou Cœur de loup de Philippe Lafontaine, enluminé d’un solo de guitare magistral, paraissent des choix évidents sinon incontournables, on avait de quoi s’interroger à la lecture des titres de quelques autres sélections comme Chef un p’tit verre on a soif du Grand Jojo ou C’est ma vie de Salvatore Adamo. Et bien, le plus étonnant est que ça fonctionne. A peine reconnaît-on la mélodie qu’on est parti sur les chapeaux de roue dans des improvisations débridées, à la guitare par un Fabien Degryse en grande forme et au saxophone soprano par un Pierre Vaiana bouillonnant. Quant à Jean-Louis Rassinfosse, son air coquin sur la photo du digipack en dit long sur le plaisir qu’il a pris à réinterpréter en jazz ces vieilleries d’un autre temps. Ils vont même jusqu’à assumer leur belgitude en reprenant des chansons qui défendirent nos couleurs à l’Eurovision : Mon amour pour toi de Fud Leclerc qui remporta la sixième place en 1960, Eurovision de Marc Moulin et Telex en 1980 et J’aime la vie de Sandra Kim qui décrocha la première place en 1986. Rien à voir avec le jazz penserez-vous ? Erreur ! Nos trois impénitents n’en démordent pas : donnez leur une chanson quelle qu’elle soit, même à trois accords, et ils en feront un standard du jazz (belge). Les arrangements sont aussi variés qu’impeccables. Prenez par exemple la chanson à boire du Grand Jojo qui est transformée en complainte malienne lancinante ou L'amour Ça fait chanter la vie de Jean Vallée (encore un autre succès de l’Eurovision) enrobé d’accords de bossa nova ou encore Marcinelle de Paul Louka revisité dans l’esprit de Thelonious Monk. Et puis, l’album contient aussi une vraie perle en forme d’hommage au premier guitariste et membre fondateur du trio : Pierre Van Dormael qui composa en 1978 ce Tout petit la planète pour l’inénarrable Plastic Bertrand. La musique, à peine reconnaissable, prend ici une intonation mystérieuse comme si le groupe s’interrogeait sur le destin de leur ancien compagnon décédé en 2008 d’un cancer. Pardonnez-leur cet humour potache qui colle à leur projet, ces trois là ont un cœur qui bat et le pouvoir secret de muter en or pur le plus commun des matériaux. [ Commander chez Igloo ] |
Maria Palatine : Spindrift (IGLOO MONDO IGL 216), 2008
D’origine allemande et installée en Belgique depuis 2005, Maria s’est donné pour nom de scène celui de sa terre natale, le Palatinat, et perpétue une tradition familiale : jouer de la harpe, un instrument rare sinon inexistant dans le monde du jazz. Il faut dire qu’en dépit de la présence de jazzmen belges comme Manu Hermia (saxophone et flûte) et Sam Gerstmans (contrebasse), la musique de Maria Palatine, ne présente qu’un rapport ténu avec le jazz même dans sa vision européenne. Ce qu’on entend ici défie toute classification tant l’approche est originale. Voix, harpe, violons, violoncelle et percussions s’entrecroisent et tissent de jolies mélopées sur lesquelles viennent s’incruster en douceur le saxophone soprano ou la flûte de Manu Hermia. Comme les titres des morceaux en témoignent (By The Waters, On Waterways, Deep As The Ocean Blue, If You Want Water…), le thème général est l’eau et il n’y a pas de meilleur instrument que la harpe pour suggérer les cascades de gouttes cristallines et célébrer l’élément aquatique dans sa pureté originelle. Pas étonnant que la Communauté française de Belgique lui ait demandé en 2008 de la représenter à l'exposition universelle sur l'eau de Saragosse où elle a interprété Water Celebration, une composition avec chœur, récitant et ensemble de jazz. Décomplexée de son héritage classique, Maria Palatine joue une musique de chambre en partie improvisée qui se déploie en d’amples et fluides mouvements qui font rêver. Et comme elle a beaucoup voyagé, elle intègre aussi dans sa musique des nuances exotiques auxquelless participent le bansuri (flûte indienne) de Manu Hermia. Mine de rien, Spindrift est déjà le septième opus de la harpiste et sa beauté intrinsèque pourrait bien vous inciter à redécouvrir quelques unes de ses œuvres plus anciennes. [ Maria Palatine Website ] [ Commander sur Igloo Records ] |
Peer Baierlein Quartet : Cycles (WERF 079), 2009
Le Peer Baierlein Quartet, c'est en fait la nouvelle dénomination de Jazzisfaction, un excellent combo, fondé en 1997 par le trompettiste d'origine allemande Peer Baierlein, à qui l'on doit deux albums réussis : Issues en 2002 et Open Questions en 2005. En dépit de ce changement de nom, les quatre musiciens, qui s'étaient rencontrés jadis au Conservatoire de Lemmens, sont les mêmes tandis que leur style de musique est resté fidèle à la fois à la formule Blue Note des années 60 et à une esthétique cool où perce l'influence de grands maîtres de la trompette veloutée comme Tomasz Stanko, Bert Joris ou Tom Harrell. Ainsi, entre ces deux pôles, évolue un répertoire fluide d'une inaltérable constance. Introduit par le piano nostalgique d'Ewout Pierreux, Song For Mpho démarre le set en douceur. Baierlein y improvise ensuite avec élégance, jouant avec les sonorités de sa trompette, ce qui donne des nuances variées à son jeu déjà très émotionnel. Dans un autre registre, One distille un groove feutré soutenu par Ewout Pierreux au piano électrique tandis que Baierlein swingue avec aisance et subtilité sur la rythmique efficace composée de Davide Petrocca à la basse et d'Yves Peeters à la batterie. Parfaitement accessibles, les six titres, composés pour un tiers par le trompettiste et pour le reste par le pianiste, s'enchaînent avec bonheur au fil d'une navigation paisible où les écueils et les méandres sont intelligemment négociés. Le voyage se termine sur un thème alangui au titre évocateur (Slow Beauty) qui emmène l'auditeur dans un paysage sonore poétique rempli d'ombres et de lumières dont le label ECM s'est fait une spécialité. Enregistré en concert en mai 2009 au Jazz Station et au Rataplan devant un public d'amateurs attentifs, cet album superbement produit s'écoute avec un réel plaisir. Aucun virtuosité gratuite ici, ni expérimentation, ni surprise déplacée. Il n'y a que du jazz, ciselé dans le silence, qui s'insinue avec beaucoup de charme dans le coeur d'un public conquis par la fraîcheur et la simplicité de cette musique. [ Commander chez De Werf ] [ Peer Baierlein Website ] [ Peer Baierlein sur MySpace ] |
Jean Warland & Fabrice Alleman : The Duet (Igloo IGL214), 2009
Bonne idée que de réunir Jean Warland, vétéran de la contrebasse, avec le jeune et bouillonnant saxophoniste clarinettiste Fabrice Alleman, révélé en 1998 par Loop De Loop (Igloo IGL136) enregistré en quartet aux côtés de Michel Herr, Jean-Louis Rassinfosse et Frédéric Jacquemin. Warland, c’est tout un pan de l’histoire du jazz européen : depuis 1945, il a joué avec tout le monde, de Lee Morgan à Dizzy Gillepie en passant par Lucky Thompson, Martial Solal, Johnny Griffin, Don Byas et Kenny Clarke avec qui il entretiendra une relation durable Dans l’histoire plus restreinte du jazz belge, son nom est associé a des musiciens historiques comme Jean Omer, Fud Candrix, Jack Sels, Sadi ou Francy Boland (à lire dans Bass Hits, les mémoires du contrebassiste qui viennent d’être publiées aux éditions Le Cri). Pas de nouvelles compositions dans cette rencontre à nu mais un répertoire de standards soigneusement choisis comme véhicules propices à de fructueux échanges. On pourrait s’attendre à une session convenue entre deux générations distinctes mais ce n’est pas le cas, les deux compères dialoguent avec une fraîcheur et une aisance incomparables, sculptant l’éphémère en de nouvelles et intrigantes beautés. Au fil des titres, Alleman passe du ténor au soprano ou à la clarinette mais, quelque soit l’instrument choisi, il swingue avec bonheur sur les mélodies intemporelles de Duke Ellington, Irving Berlin, Gus Arnheim ou Blosson Dearie. Dix titres sur douze sont en duo tandis que les deux autres bénéficient de la présence du batteur Frédéric Jacquemin (Let's Face The Music And Dance) ou du tromboniste Phil Abraham, ce dernier regorgeant de finesse et de sensibilité sur le fameux Sleeping Bee de Harold Arlen. The Duet est un disque chaleureux et épanoui conçu sous la bonne étoile double du talent et de la complicité. [ The Duet sur MySpace ] [ Commander chez Igloo ] |
Pascal Mohy Trio : Automne 08 (Igloo IGL209), 2009
Pascal Mohy, on l’a découvert en 2007 au sein du quartet qui accompagne la chanteuse Mélanie De Biasio. Pianiste sensible au toucher délicat, il fut un élément majeur dans la réussite de l’excellente production A Stomach Is Burning (2007 Igloo, réédité en 2008 par Cristal Records). Ici à la tête de son propre trio comprenant le contrebassiste vétéran Sal La Rocca et le batteur Joost Van Schaik, il confirme sa grande sensibilité tout en explorant d’autres facettes de son art. Bien sûr, on retrouve ce côté feutré et intimiste dans lequel il excelle et, à cet égard, le standard de Duke Ellington (Prelude To A Kiss), celui de Thelonious Monk (Ruby My Dear), le Naima de John Coltrane ou sa propre Ballade En C Mineur creusent le sillon d’un lyrisme à fleur de peau, le piano sinueux oscillant constamment entre mélodie légère et improvisation subtile. Mais l’homme, qui fut récompensé du Django D'Or des jeunes talents en 2007, n’est pas qu’un caresseur de notes et possède d’autres cordes à son arc. Ainsi, sa composition personnelle “12 Huîtres Boogie” s’approprie-t’elle l’idiome du blues avec une facilité déconcertante tout en mettant en avant un swing voluptueux qu’on n’aurait guère soupçonné chez ce musicien à priori plus nonchalant que fiévreux. If I Were A Bell, qui débute comme une comptine d’enfant, enfonce le clou avec une improvisation enjouée et bourrée d’idées. La rythmique aide beaucoup en soulignant le jeu dynamique et aéré du leader, contribuant largement au contraste et aux nuances d’une musique particulièrement vivante. On notera aussi la qualité de l’enregistrement qui a privilégié un son rond et chaleureux favorisant la proximité entre l’artiste et celui qui l’écoute. Du beau travail ! [ Commander chez Igloo-Sowarex Records ] |
Eve Beuvens : Noordzee (Igloo IGL208), 2009
Initialement un trio constitué à l’hiver 2004, la formation de la pianiste Eve Beuvens est devenue récemment un quartet avec l’addition de Joachim Badenhorst au saxophone ténor et à la clarinette. Comprenant à l’origine des standards et des compositions de Bobo Stenson et de John Taylor (deux influences majeures pour le groupe, Eve Beuvens et la contrebassiste Yannick Peeters ayant pris des cours l’une à Cologne chez John Taylor et l’autre à Göteborg chez Anders Jormin, membre du Bobo Stenson Trio), leur répertoire s’est graduellement étoffé de compositions personnelles si bien que ce disque n’offre plus que leur propre musique, même si elle a gardé des traces de leurs parcours respectifs. La première impression qui se dégage à l’écoute de ces neuf plages est la formidable connexion entre les quatre complices qui partagent indéniablement une vision commune de leur art. Bien qu’il soit composé de morceaux très variés, Noordzee apparaît en effet comme un projet cohérent et c'est avec aisance et naturel que la musique passe de compositions éthérées (Compo 2, Fragile) et lyriques (Alone Together, 44, Noordzee) à des morceaux plus rythmés (Litla Prump, Little Scorpion) et plus sombres (Looking For Trouble). Dans les moments les plus retenus, le phrasé clair et détaché d’Eve Beuvens rappelle parfois celui de Nathalie Loriers tandis que Joachim Badenhorst, qui maîtrise aussi bien les références à la musique classique que le jazz, était sans aucun doute le choix idéal pour compléter la vision du trio. Le quartet bénéficie par ailleurs d’une section rythmique brillante composée, outre Yannick Peeters, de l’excellent batteur Lionel Beuvens qu’on a pu apprécier récemment sur les productions des trios de Sabin Todorov et de Steven Delannoye (ici déjà en tandem avec Peeters) ainsi qu’aux côtés de Peter Hertmans (Cadences) et de François Delporte (aRTET). Noordzee est un disque attrayant et une carte de visite idéale pour introduire ces jeunes et nouveaux talents. [ Eve Beuvens sur MySpace ] [ Joachim Badenhorst sur MySpace ] [ Commander chez Igloo-Sowarex Records ] |
Henri Greindl : Bela Vista (mogno J032), 2009
Comme l’affiche clairement sa jolie pochette, Bela Vista est un disque d’aventures. Ce rivage luxuriant éclairé par les étoiles, où s’échoue une guitare acoustique en provenance d’on ne sait où, est une invitation au voyage, à l’exotisme, à la belle vie. Ainsi, c’est tout naturellement par la composition Bela Vista que commence notre évasion et déjà, après une courte introduction nostalgique jouée à la guitare acoustique qui nous emmène tout droit dans les favelas, la musique prend son envol sur la flûte légère de Pierre Bernard. Le thème qui paraît familier coule de source tandis que les solistes, à la guitare et au piano électrique, se succèdent avant que la flûte ne réapparaisse. Déjà, il fait bon et on se sent bien ! Au fil des plages, les musiciens brésiliens de Fortaleza ou de Sao Paulo s’associent au quintet « belge » sans que l’ambivalente culture ne soit jamais trop apparente. C’est ainsi que l’on retrouve ici le jazz tel qu’on le pratique chez nous : mélodique, sinueux, précieux et pourvu d’un swing tranquille, comme ce Zierikzee Blues à la rythmique en velours sublimé par le saxophone alto d’un Daniel stokart en état de grâce. Des valses, des influences latines, une samba, et bien sûr du jazz qui se feutre sur de savantes percussions. Et il ne faudrait surtout pas oublier la fantastique prestation de Weber Iago au piano acoustique sur le très lyrique Quelques Lignes Pour Kathleen. Avec une telle approche qui mêle diversité et qualité, inutile de préciser qu’on ne s’ennuie jamais. Fondateur du label Mono qui édite cet album, initiateur des groupes Cheiro de Choro et Parfum Latin, ingénieur du son, producteur et en plus excellent guitariste, Henri Greindl s’affirme aussi sur Bela Vista comme un compositeur doué capable d’enrober ses thèmes dans des arrangements raffinés aux timbres riches et inédits. Captivant ! [ Commander chez mogno ] |
aRTET : Watts Up (WERF 073), 2008
« aRTET » est un projet bâti autour du guitariste François Delporte, également compositeur des onze titres originaux composant le répertoire de cet album. Né en 2005 des affinités entre quatre étudiants de conservatoire, ce quartet a déjà connu son heure de gloire en remportant en juillet 2006 le concours Jeunes Talents du Jazz à Gand, ce qui lui a permis de se produire en ouverture du Festival Blue Note de 2007 et de participer à une tournée dans le cadre des JazzLab Series. Bon départ pour cette formation qui livre maintenant ce premier album illustrant le talent et l’originalité du collectif. Delporte, qui a l’esprit attentif à d’autres genres pluriels, distille un groove souterrain même s’il préfère s’exprimer de façon traditionnelle sans jamais être tenté par une quelconque fusion. Bien secondé par le saxophoniste Tom Callens dont le ténor complice apporte une réelle profondeur à l’ensemble, Delporte improvise sur une guitare électrique dans des morceaux intégrant ici un groove subtil (You Said ?, The Rope), là quelques influences orientales (Madrid – Istanbul) mais sans jamais trop déborder du cadre d’un jazz moderne et élégant où son phrasé sobre et bien articulé fait merveille. Il troque aussi à l’occasion son instrument électrique contre une guitare acoustique comme sur ce Santa’s Funeral baignant dans une atmosphère retenue et mélancolique. L’empathie de la rythmique, composée de Ben Ramos à la contrebasse et du batteur Lionel Beuvens, contribue à donner à cette musique une fraîcheur particulière. En outre, le quartet bénéficie sur deux titres (Rain et You Said ?) de l’apport de Kris Defoort, brillant pianiste qui enlumine les textures de ses notes cristallines. Watts Up est un album qui ravira les amateurs de guitare jazz en équilibre entre un certain classicisme et une musique improvisée ouverte sur d’autres esthétiques. [ aRTET ] [ Commander chez De Werf ] |
Thomas Champagne Trio : Charon's Boat (IGLOO IGL 207), 2008
De la part d’un saxophoniste, il faut un certain culot pour oser se lancer dans l’enregistrement d’un premier album sans le support d’un instrument harmonique. Et pourtant, Thomas Champagne l’a fait et, plus étonnant, il réussit au long des 49 minutes que dure cet album à rendre sa musique captivante. C’est qu’un vent de liberté souffle sur ces improvisations qui font parfois penser à Lee Konitz ou à Wayne Shorter. Accompagné très efficacement par deux magnifiques inconnus, Nicholas Yates à la contrebasse et Didier Van Uytvanck à la batterie, Champagne rend hommage à différents courants ayant nourri le jazz, évoquant ainsi le hard bop ou le jazz modal d’une autre époque ou encore les improvisations ouvertes de ceux qui n’ont que faire des barres de mesure. On se laisse facilement convaincre par la richesse du timbre, la fluidité du phrasé et une certaine décontraction dans le discours. Les morceaux s’enchaînent et la notion de temps disparaît : seul subsiste une certaine forme non artificielle de groove et le sentiment de partir à la dérive dans un labyrinthe sonore. Cette musique très aérienne, où chacun veille à laisser aux autres énormément d’espace, serait parfaitement à sa place dans un club de nuit à la lumière tamisée où elle inciterait le public à la détente en installant une solitude conviviale. Dans la déjà longue histoire du jazz belge, il n’existe pas beaucoup d’enregistrements réalisés dans une telle configuration triangulaire. Raison de plus pour s’intéresser de près à ce jeune trio qui promet énormément. [ Thomas Champagne Trio sur MySpace ] |
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