Compacts de Jazz Belge :
Les Nouveautés

Jean-Paul Estiévenart : Behind The Darkness (Igloo Records), Novembre 2016
Behind The Darkness

Digipack
Jean-Paul Estiévenart (trompette); Sam Gerstmans (contrebasse); Antoine Pierre (batterie)

1. Blade Runner (5:07) - 2. Mixed Feelings (6:55) - 3. Simple Mind (5:14) - 4. Equilibre (2:10) - 5. Quadruplets (0:25) - 6. Lost End (5:27) - 7. MOA (8:05) - 8. Fenêtre (0:26) - 9. Asphalt (5:33) - 10. Deep Heart (5:36) - 11. Behind The Darkness (2:45) - 12. Cafe Yuka (0:33) - 13. Miyako (3:39). Enregistré au Studio Jet en février 2016 (Belgique).

Behind the Darkness aurait pu être l'intitulé d'un album de Miles Davis cédant aux forces de ces ténèbres dont on disait qu'il était le prince. Mais pour Jean-Paul Estiévenart, cette noirceur est d'abord celle des terrils du borinage dont les formes sombres et aujourd'hui verdoyantes, témoins d'une époque révolue, recelaient assez de mystère pour attirer les enfants en mal d'aventure. Aurait-on dès lors entre les mains un autre de ces albums nostalgiques où une trompette impalpable ressasserait sans fin les chimères de l'âge tendre. La réponse est non car si quelques morceaux aux contours sinueux comme le court Equilibre, Miyako emprunté à Wayne Shorter, ou le long MOA distillent un lyrisme contemplatif dont l'expressivité est encore rehaussée, sur ce dernier titre, par l'utilisation avisée d'une trompette avec sourdine, le répertoire est dans sa globalité un vrai florilège de styles constituant un univers musical des plus variés. Aussi, du cinglant Blade Runner au sinueux Deep Heart en passant par les mille détours d'un Asphalt post-moderne, on peine à refléter la diversité de ces miniatures dont on se contentera de louer la finesse des nuances. Après avoir brillamment contribué au succès de formations plus étoffées comme le projet Urbex d'Antoine Pierre, le LG Jazz Collective ou le Black Rainbow de Lorenzo Di Maio, c'est avec son trio habituel (celui de Wanted sorti en 2013) que le trompettiste a enregistré ce nouvel album. Un cadre épuré qui permet à l'interprète Estiévenart de s'épanouir à l'aise, de peaufiner ses attaques fulgurantes, d'exposer son sens des contrastes alliant force et fragilité, et de séduire par la précision d'une sonorité maîtrisée qui, telle celle d'un Wynton Marsalis, possède une fantastique plasticité.

Allié précieux, le contrebassiste Sam Gertsmans profite ici de l'absence d'instrument harmonique, accompagnant avec autorité et prenant quelques beaux solos qui ont du caractère (Mixed Feelings). Quant au phénoménal Antoine Pierre, il fait crépiter sa batterie avec une intensité superlative, épousant les idées du leader tout en dynamisant la musique par des rebondissements inattendus. Sur Asphalt, le trompettiste ouvre son trio au saxophoniste ténor Steven Delannoye. Après un thème sophistiqué joué à l'unisson, la rentrée du saxophoniste accentue le côté post-bop de la musique et l'on se rend alors compte, lors des échanges qui suivent, combien sa sonorité se marie à merveille avec celle du trompettiste.

Bien emballé dans un somptueux digipack trois volets avec livret en forme de poster, ce nouvel album confirme Jean-Paul Estiévenart comme étant non seulement un compositeur inspiré mais aussi et surtout un musicien raffiné, curieux et polyvalent, capable dans la seconde d'enfiler une cascade de notes saccadées juste après un phrasé legato et de faire passer le tout dans un frisson de plaisir. Bel album qu'on aimerait un jour voir édité en vinyle ! Grande musique qui laisse l'oreille aux aguets !

[ Cover Art & Infos ] [ Chronique de Wanted ]
[ J-P Estiévenart website ] [ Behind Darkness sur Igloo Records ]
[ A écouter : Behind the Darkness - Teaser ]

TAB (Alex Beaurain - Tom Bourgeois - Frédéric Malempré) : Seahorse (Homerecords.be), 21 septembre 2016
Seahorse
Alex Beaurain (guitare acoustique); Tom Bourgeois (saxophones soprano & tenor, clarinette basse); Frédéric Malempré (percussions) + Frédéric Becker (bansuri) sur 8.

1. Mystic wood (4:45) - 2. Snapshot #1 (5:08) - 3. Au large (6:24) - 4. Seahorse I (4:24) - 5. Seahorse II (6:58) - 6. Interlude (7:07) - 7. Snapshot #2 (0:34) - 8. Halotouktouk (4:51) - 9. Ahouféoudéboyz (6:37) - 10. Tragodia (5:27) - 11. Snapshot #3 (0:50) - 12. Le gang des fées (6:44). Enregistré à Homerecords.be (Belgique).

Il y a deux ans, l'album Himeros avait posé les bases d'un nouveau trio voyageur nommé TAB. Pour ceux qui ne le savent pas encore, TAB est l'acronyme de "Trio d'Alex Beaurain", histoire de préciser que ce triangle n'est pas tout à fait équilatéral, le guitariste français étant le leader et celui qui écrit toutes les compositions. Toutefois, la musique de TAB ne serait pas ce qu'elle est sans la contribution de ses deux complices qui apportent des couleurs vives et originales à ce jazz de chambre dont les racines sont plantées dans le sol de la vieille Europe mais dont les fleurs s'épanouissent aux quatre vents du monde. Après tout, ce n'est pas si souvent qu'on peut entendre une clarinette basse converser avec une guitare acoustique sur fond de percussions. Loin de n'être que de simples esquisses livrées à l'improvisation collective (qui n'est cependant pas pour autant négligée), les compositions apparaissent fort structurées et les moments de liberté sont cadrés avec soin pour préserver l'empreinte de celui qui les a écrites. Mystic Wood qui ouvre l'album porte bien son nom tant la mélodie austère évoque un endroit à la fois sombre et mystérieux. Plus loin, la première partie de Seahorse, qui donne son nom à l'album, renvoie à un univers liquide où les notes sont effleurées avec délicatesse, presque murmurées alors que les percussions donnent l'impression d'un environnement mouvant où l'hippocampe du titre, animé par les deux solistes, peut se contorsionner à l'aise. Tout cela sonne comme de la poésie qui danse, comme un tableau animé, ou comme une sculpture dont les formes voluptueuses se mettraient soudain à vibrer. Avec Halotouktouk, la palette sonore devient plus luxuriante et les rythmes plus exotiques : Frédéric Becker est ici invité à jouer de cette grande flûte traversière indienne appelée bansuri, apportant d'autres sons qui invitent l'auditeur à prendre la route. Retour au jazz de chambre sur Tragodia et sur Le Gang Des Fées, un thème onirique où le trio frôle la grâce tandis que Frédéric Malempré fait danser les elfes sur ses drôles d'instruments percussifs. Le répertoire inclut aussi trois courts interludes, intitulés Snapshots, qui paraissent des essais inachevés au milieu du reste. De sa guitare acoustique qui sonne parfois de manière étrange sans doute à cause d'accordages non conventionnels, Alex Beaurain laisse échapper des accords inusités qui contribuent à donner à sa musique un cachet très particulier. Aussi limpide et épuré que sa pochette, Seahorse est un beau disque à conseiller d'abord aux grands rêveurs impénitents mais aussi à tous ceux qui recherchent avidement un peu de douceur dans un monde furieux.

[ Seahorse (CD & MP3) ] [ Alex Beaurain website ] [ Chronique de Himeros ]
[ A écouter : Au Large - Ahouféoudéboyz ]

Jean-Philippe Collard-Neven, Michel Donato, Pierre Tanguay : Mardi 16 Juin (Igloo), 9 septembre 2016
Mardi 16 Juin
Jean-Philippe Collard-Neven (piano); Michel Donato (contrebasse); Pierre Tanguay (batterie)

1. Djuni (5:57) - 2. Petite Brise (7:11) - 3. La balance (6:38) - 4. Moon smile (6:21) - 5. Mardi 16 juin (9:28) - 6. Pour Clara (6:15) - 7. Gros câlin (6:17) – 8. Passeur d'étoile (6:36) - 9. Toronto (3:46). Enregistré le 21 mai 2014 et le 25 juin 2015 au Studio 270, Montreal.

Le pianiste et compositeur Jean-Philippe Collard-Neven est un musicien hors normes dont le jeu s'abreuve à différents courants allant du jazz au classique en passant par d'autres musiques moins catégorisables (il a notamment joué avec le groupe d'avant-garde Art Zoyd). Sa discographie rattachée au jazz, aussi bien en solo (Out Of Focus, 2015) qu'en duo avec Jean-Louis Rassinfosse (Regency's Nights, 2006), en quartet avec Fabrice Alleman (Braining Storm, 2010 ) ou en compagnie du Quatuor Debussy (Filigrane, 2016), reflète cette diversité d'intérêts tout en s'inscrivant dans un jazz de chambre en clair-obscur où tendresse et mélancolie sont deux constantes universelles. Il joue sur cet album avec un nouveau trio incluant deux célèbres musiciens montréalais : le contrebassiste Michel Donato, qui accompagna jadis Oscar Peterson, et le batteur Pierre Tanguay, véritable cheville ouvrière de la scène québécoise. Ces trois-là étaient à priori faits pour s'entendre car le répertoire, dont tous les titres sauf un sont composés par l'un des trois complices, est d'une cohérence absolue. Favorisant les climats aériens, supporté par une rythmique en suspension, le pianiste ornemente le silence de sons perlés qui tombent comme des gouttes de pluie (écoutez par exemple l'introduction de Pour Clara ou celle de Passeur d'Etoile). Certains titres comme Toronto ont un fort parfum classique inscrit dans leurs mélodies et évoquent le style également singulier et éclectique d'un autre pianiste atypique nommé Charles Loos. Ecrit par Pierre Tanguay, La Balance met en évidence la souplesse et l'inventivité de son jeu de baguettes, le batteur allant jusqu'à mener avec le pianiste une surprenante conversation improvisée. La seule composition étrangère au groupe est celle qui donne son nom à l'album : empruntée à la canadienne Diane Labrosse, Mardi 16 Juin est une pièce évanescente dont les sonorités éparses s'effilochent dans l'éther et qui ne rompt pas l'équilibre du disque. Un disque tout en nuances, produit parfait d'une nouvelle manière d'aborder l'art du trio dont les contours sont revisités sous un angle européen. Si l'on en juge par l'impact émotionnel de la musique offerte, c'est définitivement une approche féconde qui ne manque ni d'attrait ni de fraîcheur.

[ Mardi 16 Juin (CD) ]

Yves Peeters Gumbo : The Big Easy Revisited (WERF 136), Février 2016
The Big Easy Revisited
François Vaiana (chant); Bruce James (p, chant); Nicolas Kummert (ts); Dree Peremans (tb); Nicolas Thys (b); Yves Peeters (dr)

1. My Gumbo's Free (5:19) - 2. This Time (6:04) - 3. New Orleans by Dawn (4:55) - 4. Force of Nature, part 1 (4:15) - 5. Force of Nature, part 2 (3:59) - 6. Light house (7:20) - 7. 24 Hours Later (5:29) - 8. Masquerade (4:04) - 9. No Hero (5:20) - 10. True Love Pie (4:36) - 11. Street Parade (6:33). Enregistré en juin 2015 au Sunny Side Inc, Brussels.

The Big Easy, c'est l'un des surnoms donnés à La Nouvelle Orléans qui se réfère à l'attitude libre et décontractée affichée par les résidents, et les musiciens de jazz en particulier, face à la vie. Quant au gumbo, c'est un ragoût local composé d'ingrédients multiples issus de différents pays et cultures dont entre autres la France, l'Espagne, les Choctaws et l'Afrique de l'Ouest. Soit deux dénominations qui décrivent à merveille le style et les objectifs de cette formation : faire revivre avec enthousiasme, sinon exaltation, le riche et pluriel héritage musical d'une ville qui fut le berceau du jazz et des métissages en tous genres (blues, boogie-woogie, soul, funk, R'N'B, rythmes caraïbes, fanfares…) et dont le groove continue à imprégner beaucoup de musiques actuelles. Alors oui, on retrouve tout ça dans ce disque d'Yves Peeters. Le son est moderne, chaleureux et le jazz joué d'une façon collective s'y mâtine de blues et de soul. La ligne de cuivres, composée de Nicolas Kummert au sax ténor et de Dree Peremans au trombone, s'approprie des grooves hypnotiques tandis que la basse ronde de Nicolas Thys (qui se fend de beaux solos sur No Hero et sur My Gumbo's Free), associée à la batterie du leader, assure un ancrage sans faille et sert de fil conducteur. Bien sûr, un projet pareil ne pouvait se concevoir sans chanteur et, ici, on en a deux, chacun avec une forte personnalité et une voix caractéristique. D'un côté, François Vaiana, fils du saxophoniste Pierre Vaiana, a une voix claire et bien articulée tandis que son complice, le pianiste américain Bruce James, a une voix rocailleuse et expressive. Chacun imprime donc sa marque aux morceaux qu'il chante, ce qui accentue agréablement la diversité de l'album. Sur les onze titres, on ne compte qu'un seul instrumental (Force of Nature, part 1) ce qui indique bien que l'accent est mis avant tout sur l'aspect chanson, qu'elle soit dans un style funky (This Time), soul (New Orleans By Dawn), un peu cajun (True Love Pie) ou bien rythmée par les tambours à la manière de Iko Iko (Force of Nature, part 2). Enfin, on notera que toutes les compositions ont été écrites par les membres du groupe car, si l'inspiration du projet reste avant tout la musique de la Nouvelle Orleans, sa réalisation est entièrement originale, ce qui donne à cette célébration un indéniable côté créatif d'autant plus que les arrangements efficaces et nuancés ont une élégance naturelle d'une grande fraîcheur.

[ The Big Easy Revisited (MP3 & CD) ]
[ A écouter : The Big Easy Revisited (Recorded at Café Bravo, Brussels, 2014)]

Big Noise : Live (Igloo Records), Juillet 2016
Big Noise : Live
Raphaël D'Agostino (chant, cornet, trompette); Johan Dupont (piano); Max Malkomes (contrebasse); Laurent Vigneron (batterie)

1. What-'Cha-Call-'Em Blues (3:53) - 2. Down by The Riverside (4:55) - 3. Make Me A Pallet On The Floor (6:07) - 4. Carry Me Back To Old Virginny (4:40) - 5. Big Chief (6:49) - 6. Old Stack O'Lee Blues (5:29 ) - 7. Jesus On The Mainline (5:06) - 8. Oh, Didn't He Ramble (4:19) - 9. Cornet Chop Suey (2:54) - 10. Savoy Blues (4:50) - 11. Forty Second Street (3:07) - 12. Mardi Gras Mambo (6:54) - 13. My Indian Red (7:27) - 14. (I'll Be Glad When You're Dead) You Rascal You (4:12) - 15. Black And Blue (8:01).

Big Noise, ce sont quatre musiciens belges tombés dans la marmite du Jazz New Orleans. Le vrai, l'authentique, celui qu'on peut entendre dans le Vieux Carré ou le Faubourg Marigny à la Nouvelle Orléans. Et s'ils portent des noms bien européens comme Vigneron, D'Agostino ou Dupont, leur musique sonne comme si elle était jouée par des formations vintage telles le Preservation Hall Jazz Band, Rene Netto and the Sounds of New Orleans ou Kermit Ruffins and the Barbecue Swingers. D'ailleurs, inutile de s'encombrer de nouvelles compositions, il suffit de reprendre et d'arranger avec goût les classiques du genre dont certains comme Savoy Blues de Kid Ory, Cornet Shop Suey de Louis Armstrong ou Oh, Didn't He Ramble de W.C. Handy font danser les riverains du Mississippi et du Lac Pontchartrain depuis plus d'un siècle. Au total, on a droit à quinze reprises dont la moitié environ sont chantées et parfois sifflées. Certaines sont des spiritual (Down By The Riverside), d'autres des blues (Stack O'Lee), d'autres remontent au berceau de la musique syncopée (Cornet Chop Suey) ou sont issus de la tradition orchestrale (What-'Cha-Call-'Em Blues qui fit les beaux jours de Fletcher Henderson) sans oublier les incontournables références aux grooves boogaloos, aux parades, à la Seconde Ligne et au Mardi Gras (Mardi Gras Mambo). Et puis il y a ce fantastique Indian Red joué autrefois en ouverture des rassemblements du Mardi Gras Indien et, surtout, une version déjantée du Big Chief d'Earl King et de Professor Longhair incluant une partie de piano à tomber à la renverse. Big Noise a déjà à son actif deux albums enregistrés en studio, Power Jazz New Orleans de 2011 et New Orleans Function sorti en 2013, mais on conviendra que cette musique prend tout son sens quand elle est interprétée live. Elle procure alors une joie de vivre immédiate à ceux qui l'écoutent tout en les incitant, dans ce qui reste un mystère impondérable, à se lever et à onduler en mesure dans des postures désinhibées en oubliant tous leurs soucis. Retrouvant quelques fondamentaux, elle devient synonyme de petits bonheurs et de rires, de cortèges et de fanfares, de liberté et de légèreté, et quand elle est jouée le samedi, elle peut éventuellement engendrer de l'amitié, voire même de l'amour. Si vous n'avez pas de quoi vous payer un orchestre pour animer vos soirées d'été au milieu des pins et des sycomores, ce disque-ci fera l'affaire et si, par malheur, il n'y a pas de fête au programme, écoutez-le au casque et régalez-vous dans la tête en rêvant des grands bateaux à aubes qui glissent devant la lune rousse. La Belgique avait déjà la Zinneke Parade, elle a maintenant la musique qui va avec !

[ Power Jazz New Orleans (CD & MP3) ] [ New Orleans Function (CD & MP3) ] [ Big Noise Live sur le site du label Igloo]
[ A écouter : 42nd Street / Mardi Gras Mambo (vidéo) - Big Chief (vidéo) ]

Sander De Winne : Kosmos (WERF 135), Avril 2016
Kosmos
Sander De Winne (chant, compositions, arrangements); Steven Delannoye (saxophone ténor & soprano, clarinette basse); Bram De Looze (piano, fender rhodes); Lennart Heyndels (contrebasse); Lionel Beuvens (batterie)

1. Alma's Teddybear (2:17) - 2. Be Aware (5:23) - 3. Once I Was a Bird, Pt. 1 (5:43) - 4. Once I Was a Bird, Pt. 2 (4:10) - 5. Once I Was a Bird, Pt. 3 (5:57) - 6. Once I Was a Bird, Pt. 4 (3:22) - 7. Once I Was a Bird, Pt. 5 (7:36) - 8. The Weather Is Changing (6:09) - 9. Ballade Perdue (8:58) - 10. Relief (7:46)

Autant l'écrire tout de suite, Kosmos n'est pas votre disque de jazz vocal habituel. Pas de chanson pop ou de standard en vue interprété par un crooner à la voix de lait et de miel ni d'arrangement calibré avec cordes romantiques. A la place, une musique inclassable, décloisonnée, et totalement fascinante où la voix est bien souvent traitée comme un instrument à part entière. Déjà, Alma's Teddybear, comme une ouverture à ce qui va venir, donne quelques indices: De Winne y combine sa chaleureuse tessiture de baryton léger avec les onomatopées inventées par les six chanteuses de IKI, un groupe vocal nordique qui puise son inspiration aussi bien dans le folklore scandinave que dans des mélopées africaines ancestrales. C'est concis, c'est beau et c'est émouvant. Il faut attendre le second titre, Be Aware, pour faire connaissance avec le quartet de jazz. Emerge alors une musique nuancée mais alerte, qui swingue par moment, et dans laquelle Steven Delannoye enroule son saxophone ténor autour de la voix du leader. Il est ensuite temps d'aborder la pièce maîtresse du répertoire: Once I Was A Bird, une suite en cinq mouvements d'une rare élégance intégrant cette fois l'ensemble vocal et le quartet. Rires, soupirs, incantations, effets organiques, harmonies chorales quasi religieuses, cris primitifs, comptines africaines et instruments jazz s'imbriquent et se succèdent sur un rythme envoûtant installé par le bassiste Lennart Heyndels et le batteur Lionel Beuvens. Sans ligne directrice, chacun se fera son cinéma intérieur mais on peut certainement le vivre avec bonheur comme un voyage initiatique, voire mystique, vers une spiritualité retrouvée. Sur la belle mélodie de The Weather Is Changing, Sander De Winne rassemble musique et poésie au sens large en déclamant un texte positif où l'auteur, du plus profond d'un hiver sombre, remonte progressivement vers la clarté salvatrice d'un nouvel été. Ballade Perdue est l'occasion pour Steven Delannoye de briller à la clarinette basse, tourbillonnant comme une ballerine autour de la voix du chanteur tandis que Bram De Looze s'octroie un long solo habité dont les notes tombent du ciel comme la pluie. Et le disque se referme déjà sur Relief, hanté tout du long par la contrebasse volubile de Lennart Heyndels. Album singulier et créatif, pétri de lyrisme et de sophistication mesurée, Kosmos est composé, arrangé et interprété par un véritable vocalchimiste dont on n'a pas fini d'entendre parler.

[ Kosmos (CD & MP3) ] [ Kosmos sur le site du label WERF]
[ A écouter : Once I Was A bird, Part 3 (vidéo) ]

Charles Loos / Serge Lazarevitch Quintet : Sava (Lundis d'Hortense / LDH 1001), 1981 - Réédition remastérisée CD (Igloo IGL 275), 2016
Sava
Charles Loos (piano); Serge Lazarevic (guitare); Greg Badelato (saxophone soprano, saxophone tenor); Jean-Louis Rassinfosse (contrebasse); Félix Simtaine (batterie)

1. Growlin'face (6:16) - 2. Tubdelete (10:08) - 3. Sava (5:37) - 4. Hematome (5:02 ) - 5. Some waltz (7:54) - 6. Clementine (6:41) . Toutes compositions sont de Charles Loos excepté "Sava" de Serge Lazarevitch. Enregistré au Studio LDH en 1981 par Daniel Léon. Remastérisé en février 2016.

En même temps que Free Three, le tout nouvel album du trio de Serge Lazarévitch, Igloo réédite une version remastérisée d'une rareté: Sava, un premier vinyle oublié du quintet de Charles Loos et Serge Lazarevitch sorti en 1981 sur le label des Lundis d'Hortense. A l'aube des années 80, le pianiste Charles Loos s'était déjà fait connaître localement par quelques disques réalisés en solo, dont le double LP Egotriste datant de 1978 devenu aujourd'hui introuvable, mais avec ce quintet qui, en plus du guitariste français, comprend aussi le saxophoniste américain Greg Badolato, sa musique acquiert une dimension plus internationale. Sur les cinq compositions de sa plume, on entend un jazz à l'esthétique très européenne basé sur des mélodies, souvent jouées à l'unisson par les trois solistes, marquées par ce style primesautier imbibé de classique qui fera de Loos l'un des musiciens parmi les plus originaux de la scène belge … et celui qu'il faut absolument inviter pour réussir un déjeuner sur l'herbe dans une ambiance jazz. Mais tout n'est pas que romantisme et préciosité sur ce disque et si le nonchalant Tubdelete affiche une humeur lascive, ça boppe aussi de belle manière sur Hématome et plus encore sur Growlin' Face. La guitare fluide de Lazarevitch n'a aucun mal à s'intégrer à l'univers charmant mis en place par son co-leader. Lazarevitch est par ailleurs l'auteur d'un unique morceau (Sava) qui donne son nom à l'album et qui ne rompt en rien la cohésion du répertoire. Pour un américain en provenance de l'Ecole de Musique de Berklee (où il retournera plus tard comme enseignant et membre actif), Badolato joue comme un Européen, sa partie épurée de soprano sur Some Waltz évoquant la ligne claire des saxophonistes scandinaves qui squattent les productions ECM. A la batterie, le grand Felix Simtaine assure un soutien efficace tandis qu'une autre surprise de taille réside dans le jeu et la sonorité de Jean-Louis Rassinfosse. Mixée bien en avant, sa contrebasse est omniprésente et interagit en permanence avec le groupe, n'hésitant pas à monter dans les aigus pour participer sur un plan d'égalité à la conversation des solistes. A certains moments, quand le groove se fait plus présent comme à la fin de Hematome, on croirait presque entendre une basse électrique. En conclusion, Sava est une réédition plus que bienvenue qui comble un vide dans la disponibilité sur le marché des disques ayant marqué l'histoire du jazz en Belgique. A redécouvrir!

[ Sava sur le site du label Igloo]

Serge Lazarevitch, Nicolas Thys, Teun Verbruggen : Free Three (Igloo), avril 2016
Serge Lazarevitch (guitare); Nic Thys (contrebasse); Teun Verbruggen (batterie, effets électroniques)

1. One More Time (1:16) - 2. Mid Life Crisis (2:01) - 3. Cats In The Garden (4:31) - 4. One For Snowden (2:36) - 5. Keep Dancing In D (2:54) - 6. Through The Red Sands (2:45) - 7. Long Island City (3:51) 8. Drifting & Diving (2:12) - 9. Until Then (4:48) - 10. Rush Hour (1:36) - 11. Carla, Bill & Charlie (5:22) - 12. Strumming In C (3:28) - 13. Factory Dreams (2:06) - 14. Time To Wake Up (2:20) - 15. It Should Have Been A Normal Day (1:48) - 16. See You Later (6:27) - 17. Conversation With Rosetta (4:36)

Depuis l'excellent A Few Years Later sorti en 1997 sur Igloo Records, le guitariste français Serge Lazarevitch a évolué hors des radars belges, ses activités plurielles s'étant principalement concentrées dans son pays d'origine où son nom est apparu bien souvent lié à des organismes prestigieux comme, entre autres, l'Orchestre National de Jazz, le Festival de Marciac, Radio France ou des conservatoires divers. Mais voilà qu'en 2015, il refait surface dans le plat pays pour donner quelques concerts, notamment avec Toine Thys et Ben Sluijs, alors qu'aujourd'hui sort ce nouvel album en trio avec le bassiste Nicolas Thys et le batteur Teun Verbruggen. Un disque judicieusement intitulé Free Three qui comprend dix-sept pièces courtes à géométrie variable tournant pour la plupart autour des trois minutes. Ce sont autant d'études où le guitariste aborde une grande variété de styles, se jouant des frontières musicales et créant, avec le soutien infaillible de ses deux complices, des mini-espaces colorés qui, mis bout à bout, finissent pas constituer une fougueuse épopée. Ainsi, d'un One More Time ou d'un Cats In The Garden très épurés et intimistes dans l'esprit d'un Bill Frisell à un Conversation With Rosetta où les boucles ne sont pas sans rappeler le style "ambient" expérimental de Robert Fripp, en passant par Rush Hour et ses giclées de guitare acide évoquant cette fois la fusion agressive d'un John Scofield, Lazarevitch fait le tour des possibilités de la guitare contemporaine sans pour autant transformer son disque en catalogue disparate. Car ce puzzle sonore dégage tout du long une sorte de limpidité, la musique coulant sans bavardage d'un titre à l'autre, faisant naître des souvenirs enfouis ainsi que des émotions aussi diverses que fugaces. Comme sur Drifting & Diving qui plonge l'auditeur en apnée dans une univers liquide ou sur It Should Have Been A Normal Day dont le thème terriblement nostalgique rend hommage aux victimes des récents attentats de Paris. Verbruggen fait crépiter sa batterie (littéralement sur One For Snowden et sur Factory Dreams) tandis que la contrebasse de Thys, d'une redoutable efficacité, suit le leader telle une ombre facétieuse (écoutez son solo sur Long Island City pour en savoir plus). Quant à Lazarevitch, sa guitare (une Telecaster?) a un son clair qui enchante et son travail sur les timbres rend la musique particulièrement expressive tout en tirant les différentes plages dans des directions imprévisibles. Certes, Free Three célèbre à sa manière la guitare et les guitaristes, mais c'est aussi avant tout un champ de découvertes dont les innombrables facettes mettent en relief l'immense potentiel créatif des musiques libres, improvisées et interactives.

[ Free Three (MP3) ] [ A Few Years Later (CD & MP3) ] [ Cover Art & Infos ]
[ A écouter : Serge Lazarevitch sur Soundcloud - One More Time (Free Three + One live in Narbonne, 23/7/2014) ]

JF Foliez's Playground : Lagune (Igloo IGL270), avril 2016
Jean-François Foliez (clarinette); Casimir Liberski (piano); Janos Bruneel (contrebasse); Xavier Rogé (batterie)

1) Lagune (5:36) - 2) Platinum (4:05) - 3) Labirinos (5:26) - 4) Germination (4:13) - 5) Turquoise (7:31) - 6) Electrotest (4:14) - 7) Africana (5:38) - 8) Mr Moustache (4:08) - 9) Récurrence (4:11) - 10) Waltz 50 Sticks (5:00)

Jean-François Foliez a pris son temps, assimilant à son rythme les époques successives du jazz et d'autres styles depuis le baroque jusqu'aux folklores métissés, se préparant lentement mais inexorablement à l'enregistrement de cet opus inaugural sorti sur le label Igloo juste après son trente-deuxième anniversaire. Alors, forcément, l'éclectisme est de mise tandis que la musique part à l'aventure dans des compositions festives qui chérissent les changements d'ambiance. Le titre éponyme, qui ouvre le répertoire, est ainsi une véritable odyssée sonore aux accents cinématiques renforcés par l'intégration quasi classique de cordes et de bois alors que Platinum, qui lui succède, s'abreuve aux mélodies et aux rythmes endiablés de l'Amérique Latine tout en évoquant de manière diffuse un folklore issu d'Europe de l'Est ou de la tradition juive. Quant à Labirinos, c'est une ballade pleine de contrastes qui comporte un beau chorus de basse et révèle l'interaction formidable qui prévaut au sein du quartet. A partir de là, on sait que la route qui sinue à travers cet album sera pleine de surprises. Ainsi y croisera-t-on encore un débordement de swing sauvage sur Electrotest, un thème léger et des harmonies élaborées déposés sur un rythme bizarre qui n'est pas sans connivence avec l'Afrique (Africana), un Mr Moustache en forme de tango avec la clarinette dans le rôle du bandonéon, ainsi qu'une valse (Waltz 50 Sticks) introduite par une contrebasse lyrique mais qui s'envole bientôt en tourneries sensuelles sous les lampions d'un bal imaginaire. Et puis, il y a encore ce poignant Turquoise orchestral conçu comme un hommage somptueux au Blue In Green de Miles Davis. Toutes ces métamorphoses musicales sont rendues possibles grâce à la polyvalence éclairée d'un quartet exceptionnel comprenant le pianiste Casimir Liberski dont le jeu est époustouflant de fougue et d'expressivité, le bassiste anversois Janos Bruneel très efficace, et le tournaisien Xavier Rogé, batteur énergique récemment émancipé de la formation d'Ibrahim Maalouf avec qui il a joué plusieurs années. Quand au clarinettiste, on aime sa déclinaison des possibilités de l'instrument qui vont du swing fluide aux intonations précises d'un Artie Shaw ou d'un Benny Goodman au jeu plus éclaté et capricieux d'un Michel Portal. A l'instar de ce dernier, on devine d'ailleurs Jean-François Foliez paré à affronter tous les genres, enclin à aborder toutes les musiques y compris les bande sonores de films. Si vous êtes de ceux qui pensez encore que la clarinette dans le jazz contemporain est un peu dépassée, écoutez ce disque: moins agressive que ses frères cuivrés, elle subjugue par sa brillance et sa joie volubile dans les aigus et par sa sensualité dans le registre grave. Et pour un peu qu'elle hausse le ton, féminine jusqu'au bout des clés, c'est encore sa véhémence qui capte toute l'attention.

[ Cover Art & Infos ] [ Lagune sur Igloo Records ]
[ A écouter : Electrotest - Mr Moustache (live @ Belgian Jazz Meeting, De Werf, 04/09/2015) ]

David Thomaere Trio : Crossing Lines (WERF), 8 mars 2016
David Thomaere (piano); Félix Zurstrassen (basse); Antoine Pierre (drums) + Invités sur 2 & 7 : Steven Delannoye (saxophone ténor) et Jean-Paul Estiévenart (trompette). Enregistré à Bruxelles en Janvier 2015.

1) Aftermath vs. Freedom (6:15) - 2) Dancing with Miro (7:20) - 3) Braddict (6:45) - 4) Lion's Mouth (5:11) - 5) Barcelona (5:47) - 6) Default (5:47) - 7) Mr. Infinity (5:52) - 8) Alive (3:43) - 9) Rebirth (6:58) - 10) Night Wish (4:33)

Ce nouveau trio est celui de David Thomaere, un pianiste anversois formé auprès de différentes écoles et maîtres qui lui ont inculqué l'art du jazz. Des leçons à priori bien assimilées puisqu'à l'issue de ses études en 2012, il a reçu le Toots Thielemans Jazz Award mettant en relief le travail d'étudiants du Conservatoire de Musique de Bruxelles. Enregistré en 2015, ce premier disque témoigne incidemment de l'intérêt du pianiste pour différents fils musicaux qu'il intègre dans ses compositions, croisant d'autres influences dans un programme varié qu'il a d'ailleurs intitulé Crossing Lines. A l'instar d'un Brad Mehldau par exemple, Thomaere s'approprie avec bonheur quelques chansons pop qu'il fait revivre d'une manière personnelle. Default, un morceau du super-groupe Atoms For Peace de Thom Yorke ainsi que Lion's Mouth du groupe de rock alternatif belge Balthazar sont ainsi dotés de superbes arrangements jazz et rendus dans des versions fluides et épurées. Les huit autres titres, qui sont tous de la plume du leader, relèvent toutefois d'un jazz mélodique, parfois enflammé, souvent nostalgique et même éthéré, dont l'esthétique évoque une certaine tradition européenne associée au label munichois ECM. Braddict, Alive et Night Wish nous emportent dans un voyage poétique rempli d'ombres et de lumières où le toucher sensible du pianiste fait des merveilles. C'est d'autant plus apparent que la sonorité de l'album, chaude et veloutée, est magnifique. Pour son trio, David Thomaere s'est entouré d'une rythmique hors pair composée du bassiste Félix Zurstrassen et du batteur Antoine Pierre, un tandem aujourd'hui omniprésent sur la scène jazz en Belgique. Leur jeu pertinent interagit constamment avec le pianiste et lui donne des ailes, vivifiant le flux délicat des notes qui s'échappent comme autant de bulles dans le ciel. Enfin, sur deux titres, le trio devient un quintet par l'addition de deux autres pointures actuelles: le saxophoniste ténor Steven Delannoye et le trompettiste Jean-Paul Estiévenart. Dancing With Miro et Mr. Infinity prennent alors d'autres couleurs plus brillantes tandis que le swing émerge au premier plan. Sur Dancing With Miro, Thomaere passe au piano électrique pour une improvisation enlevée et pleine de feeling qui fait penser que, dans ce style plus ludique, il a aussi un bel avenir. En attendant, ce premier essai réussi, qui bénéficie d'une réelle vision artistique et d'une production exemplaire, confirme la naissance d'un trio magique capable d'offrir une large palette de sensations à celui qui l'écoute.

[ Crossing Lines (CD & MP3) ] [ Cover Art & Infos ]
[ Crossing Lines sur le site du label WERF]
[ A écouter : Crossing Lines (trailer) - David Thomaere Trio: Alive (Live at Kasteel van Schoten, 21/11/2013) ]

Ananke : Stop That Train! (Igloo IGL 267), 25 mars 2016
Victor Abel (piano, Rhodes); Yann Lecollaire (clarinette basse); Quentin Manfroy (flûte); Roméo Iannucci (basse); Alex Rodembourg (batterie). Enregistré au Studio Igloo en mai et octobre 2015.

1) Stop That Train (5:42) - 2) Ebb And Flow (5:46) - 3) Ebony (5:10) - 4) Stenaï (6:18) - 5) In a Hurry (5:43) - 6) Wave (4:33) - 7) Shadows (8:36) - 8) Lost (3:53)

Après deux disques en trio, la formation du pianiste bruxellois Victor Abel s'est étoffée en intégrant Quentin Manfroy à la flûte traversière et Yann Lecollaire à la clarinette basse. Autant dire que si l'esthétique moderne d'Ananke est toujours reconnaissable, le son et la forme sont désormais bien différents. Les deux souffleurs, qui font aussi partie de l'ensemble à géométrie variable MikMaak de Laurent Blondiau, sont en effet très présents, se partageant matériel thématique et improvisations dans un style frais qui n'est pas sans évoquer celui de l'alumni Aka Moon et d'Antoine Prawerman et, à travers eux, de Steve Coleman, même si l'énergie est ici plus canalisée et les mélodies moins abstraites. Abel excelle au Fender Rhodes, colorant les rythmes et soufflant sur les braises dans Ebony, Stenaï et surtout In A Hurry. Pour les morceaux plus calmes, il change d'instrument et d'humeur, préférant le piano qu'il sait faire chanter avec délicatesse (sur le mystérieux Lost ainsi que dans la section finale de Stop That Train). Tous les titres sont de la plume du pianiste qui, pour l'écriture de ses compositions, a manifestement intégré l'arrivée des deux souffleurs dans son environnement, en leur laissant tout l'espace nécessaire pour briller. Du coup, sa musique, tantôt lyrique, tantôt ludique, a évolué et pris de l'épaisseur et il ne fait nul doute que sur scène, ce quintet plein de vitalité est à même de décocher de sérieux coups de griffes. Dans ce genre de jazz actuel, la rythmique reste évidemment une variable essentielle de l'équation si bien que sa valeur seule peut faire pencher la balance vers l'opulence ou l'anodin. Pas de souci avec le bassiste électrique Roméo Iannucci et le batteur Alex Rodembourg qui, non contents d'avoir assimilé le langage du tandem Galland / Hatzigeorgiou, savent comment éradiquer toute trace de pesanteur avec un jeu clair, subtil, incisif, et précis. D'une durée limitée (46 minutes au compteur) qui permet de l'appréhender d'un seul tenant sans fatigue auditive, Stop That Train est un disque dense et sophistiqué d'où émane aussi l'impression d'entendre un groupe soudé dont le jeu collectif force l'admiration (on apprend sur leur site qu'ils jouent à cinq sur scène depuis quelques années). Ananke peut donc poursuivre sa route en toute confiance en gardant la même configuration: la formule du quintet leur va très bien!

[ Ananke sur le label Igloo ] [ Cover Art & Infos ]
[ A écouter : Ananke Trio : Mystery Jungle (live in Namur, 2011) - Ananke Quintet : Stenaï (Live at Mazy) - Ananke Quintet : Shadows (Live at Mazy) ]

Antoine Pierre : Urbex (Igloo), Janvier 2016
Antoine Pierre (batterie, compositeur); Bert Cools (guitare); Bram De Looze (piano); Toine Thys (saxophone ténor, clarinette basse, saxophone soprano); Steven Delannoye (saxophone tenor, clarinette basse); Jean-Paul Estiévenart (trompette); Fréderic Malempré (percussions); Félix Zurstrassen (basse électrique).

1) Coffin For A Sequoia (To Basquiat) (6:53) - 2) Litany For An Orange Tree (7:04) - 3) Who Planted This Tree? (4:48) - 4) Les Douze Marionnettes (6:54) - 5) Urbex (12:10) - 6) Metropolitan Adventure (5:41) - 7) Walking On A Vibrant Soil (5:25) - 8) Wandering #1 (0:39) - 9) Metropolitan Adventure (reprise) (2:06) - 10) Moon's Melancholia (2:57) - 11) Ode To My Moon (13:30)

Urbex a beau être le premier album d'Antoine Pierre, le batteur liégeois est déjà bien connu des amateurs pour avoir intégré de fameux équipages, auteurs de quelques disques notoires récemment parus sur lesquels on a pu apprécier sa frappe dynamique et parfois fougueuse: Côté Jardin de Philip Catherine (Challenge) en 2012, Wanted de Jean-Paul Estiévenart (WERF) en 2013, New Feel du LG Jazz Collective (Igloo) en 2014, et Grizzly du Toine Thys Trio (Igloo) en 2015. Mais Urbex donne cette fois l'occasion d'appréhender aussi une autre facette de son art: la composition. Car Mr. Antoine s'est imposé l'exercice d'écrire l'intégralité du répertoire qui, loin de n'être une enfilade de morceaux de bravoure pour batteurs extravertis, offre une musique savante aux arrangements précis et remplie d'imprévisibles chicanes (la dérive free de Walking On A Vibrant Soil est par exemple complètement inattendue). L'octet réuni autour de leader n'est pas non plus le combo de base en ce qu'il offre par la diversité des instruments utilisés des sonorités plurielles et imaginatives d'une belle densité harmonique. L'espace réservé aux solistes est suffisamment large pour que chacun puisse s'exprimer et les surprises dans ce domaine sont nombreuses: citons pour exemple le solo de guitare orientalisant de Bert Cools sur Litany For An Orange Tree; l'incroyable triple saut périlleux du trompettiste Jean-Paul Estiévenart sur Metropolitan Adventure; le solo de basse de Félix Zurstrassen sur Urbex, le piano évanescent de Bram De Looze sur Moon's Melancholia; sans oublier bien sûr la déferlante de rythmes complexes sur l'emballant Who Planted This Tree comme la signature obligatoire d'un batteur de haut-vol. Et puis, il y a ces deux longues et vertigineuses compositions que sont Urbex et Ode To My Moon. La première, mystérieuse et troublante comme une déambulation au milieu de ruines urbaines, atteint des sommets dans l'expressivité. La seconde, qui s'étend comme l'ombre de la lune à laquelle elle se réfère, est littéralement habitée par les trois souffleurs et s'avère un parcours initiatique pour les auditeurs désireux de s'immerger dans la beauté des musiques improvisées. D'ailleurs, tous ceux qui aiment le jazz aimeront cet album sophistiqué et généreux (quand même près de 70 minutes de musique) qui, grâce à une approche fraîche cultivant l'art du rebond, captive tout du long et séduit durablement.

[ Urbex (CD & MP3) ] [ Antoine Pierre Urbex sur le label Igloo ] [ Cover Art & Infos]
[ A écouter : Metropolitan Adventure - Who Planted This Tree? - Antoine Pierre Urbex live au Brosella, Bruxelles, 12/07/2015 ]

Emmanuel Baily : Night Stork (Igloo), Novembre 2015
Emmanuel Baily (guitare); Lambert Colson (cornet à bouquin); Jean-François Foliez (clarinette); Khaled Aljaramani (oud); Xavier Rogé (batterie)

Aria (variations Goldberg) (4:57) - East Coast West Coast (7:57) - Les feuilles mortes (6:03) - Night Stork (4:00) - Goma (4:38) - Sahel Al Mumtanah (4:38) - Bossa de l'hiver (3:58) - Letter from home (2:43) - Bron-Yr-Aur (2:19)

Emmanuel Baily est un musicien pluriel qui a étudié la guitare au Conservatoire de Liège, la musique de chambre avec Jean-Pierre Peuvion, et l'improvisation avec Garrett List et Fabrizio Cassol. Une formation éclectique qui l'a amené tout naturellement à jouer dans des contextes divers et, finalement, à enregistrer un premier disque sous son nom reflétant une approche ouverte et contrastée. On passe en effet dans ce Night Stork par des émotions et des styles très différents qui vont d'un Aria de Bach à une mélopée aux accents africains (Goma), en passant par le standard Les Feuilles Mortes de Joseph Kosma, une reprise du Bron-Yr-Aur de Led Zeppelin (un court instrumental folky qui figurait sur l'album Physical Graffiti) et une autre du Letter From Home de Pat Metheny. Un programme certes alléchant mais qui aurait pu conduire à un répertoire hétéroclite si toutes ces sources d'inspiration n'avaient été traitées selon une vision aussi cohérente qu'originale.

D'abord la formation réunie par Baily est inédite avec un cornet à bouquin (un instrument en bois en forme de serpent avec des trous très utilisé pendant la Renaissance mais qui est depuis tombé en désuétude) joué Lambert Colson, une clarinette, une batterie, et l'oud du Syrien Khaled Aljaramani qui répond à la guitare du leader tantôt acoustique, tantôt électrique comme sur Les Feuilles Mortes ou Bossa de l'Hiver. Cet ensemble imaginatif à une couleur sonore très particulière, parfois déconcertante, mais elle donne un cachet spécial à la musique tout en procurant au disque une réelle homogénéité. Ensuite, les arrangements d'Emmanuel Baily sont d'une belle clarté, pour ne pas écrire sérénité, et savent exploiter habilement la configuration instrumentale tout en évitant les habituels clichés exotiques liés à la fusion du jazz et des musiques du monde. L'œuvre est également parsemée de beaux moments d'interaction entre les musiciens comme cette chouette rencontre complice entre guitare et oud sur East Coast, West Coast, emblématique d'une entente possible entre deux univers différents. Enfin, parfaitement intégrés à l'ensemble, trois morceaux sont déclinés en solo à la guitare : Night Stork, Letter From Home et Bron-Yr-Aur sont ainsi interprétés sans ornement superflu avec beaucoup de sensibilité et de justesse. Plus que des intermèdes, ces trois titres sont essentiels pour saisir les fondamentaux de l'art synthétique d'Emmanuel Baily qui se nourrit de toutes les musiques sans mode ni préjugés. Ce disque plaisant et accessible qui, mine de rien, bouillonne d'énergie créatrice, est une belle réussite.

[ Night Stork (CD & MP3) ]
[ Night Stork sur le label Igloo ]

Joachim Caffonnette Quintet : Simplexity (AZ Productions), 2015
Joachim Caffonnette (p); Laurent Barbier (as, fl); Florent Jeunieaux (gt); Victor Foulon (b); Armando Luongo (dms)

The One-Legged Man (7:28) - Spleen et Idéal (6:00) - Lisa (6:37) - Asperatus (3:58) - A Lonely Moment (Intro) (2:30) - A Lonely Moment (5:51) - Romance pour la Grand-Place (5:19) - Rumble in the Jungle (6:14) - Pérégrinations (5:07) - Simplexity (4:17)

Après quatre années d'existence et de multiples concerts donnés, entre autres, au Sounds Jazz Club à Bruxelles, le pianiste Joachim Caffonnette a décidé qu'il était temps pour lui d'enregistrer un premier disque via le financement partiel d'une campagne Internet. Il en est résulté cet album offrant dix compositions originales de sa plume. On sent tout de suite que ces miniatures, déjà travaillées en live par le quintet, sont arrivées à maturité: ça tourne rond et les musiciens se positionnent les uns par rapport aux autres sans aucun risque de s'étouffer. Romance Pour La Grand Place est une petite merveille de poésie concertée autour d'un lieu magique qui en a déjà fait rêver plus d'un. On ne trouvera ici que demi-teintes et dégradés évoquant une déambulation au centre de ce lieu chargé d'histoire et on se dit que si un jour, quelqu'un avait la bonne idée de concocter une suite à la célèbre compilation Brussels Jazz Promenade, il conviendrait tout naturellement d'y inclure ce titre.

D'autres plages comme Lisa, Simplexity ou A Lonely Moment s'inscrivent dans le même courant romantique. Le saxophoniste Laurent Barbier autant que le guitariste Florent Jeuniaux y mettent leur art de la nuance au service du leader dont les notes évanescentes diffusent dans l'éther avec une pointe de réverbération et une sonorité liquide. Autant dire qu'au milieu de ces thèmes émotionnels, Asperatus apparaît quelque peu décalé avec son solo torturé de guitare et son sax rageur culminant en finale dans un court passage free. Quant à Rumble In The Jungle, il abandonne l'impressionnisme européen pour renouer avec un post-bop plus classique mais totalement roboratif. La section rythmique composée du contrebassiste Daniele Cappucci et du batteur Armando Luongo, qui s'autorise un petit solo comme à la grande époque des Jazz Messengers, y fait preuve d'un dynamisme exemplaire. Joachim Caffonnette est non seulement un pianiste talentueux qui possède ce don particulier de maîtriser l'espace sonore, procurant ainsi à sa musique une sorte d'apesanteur, mais il avère être également un auteur capable d'écrire de petits chefs d'œuvre de délicatesse. Simplexity est un premier disque fort réussi. Gageons qu'il y en aura beaucoup d'autres.

[ Simplexity sur Bandcamp ]
[ A écouter : The One-Legged Man - Simplexity - EPK ]



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