Compacts de Jazz Belge :
Les Nouveautés

Yves Peeters Gumbo : The Big Easy Revisited (WERF 136), Février 2016
The Big Easy Revisited
François Vaiana (chant), Bruce James (p, chant), Nicolas Kummert (ts), Dree Peremans (tb), Nicolas Thys (b), Yves Peeters (dr)

1. My Gumbo's Free (5:19) - 2. This Time (6:04) - 3. New Orleans by Dawn (4:55) - 4. Force of Nature, part 1 (4:15) - 5. Force of Nature, part 2 (3:59) - 6. Light house (7:20) - 7. 24 Hours Later (5:29) - 8. Masquerade (4:04) - 9. No Hero (5:20) - 10. True Love Pie (4:36) - 11. Street Parade (6:33). Enregistré en juin 2015 au Sunny Side Inc, Brussels.

The Big Easy, c'est l'un des surnoms donnés à La Nouvelle Orléans qui se réfère à l'attitude libre et décontractée affichée par les résidents, et les musiciens de jazz en particulier, face à la vie. Quant au gumbo, c'est un ragoût local composé d'ingrédients multiples issus de différents pays et cultures dont entre autres la France, l'Espagne, les Choctaws et l'Afrique de l'Ouest. Soit deux dénominations qui décrivent à merveille le style et les objectifs de cette formation : faire revivre avec enthousiasme, sinon exaltation, le riche et pluriel héritage musical d'une ville qui fut le berceau du jazz et des métissages en tous genres (blues, boogie-woogie, soul, funk, R'N'B, rythmes caraïbes, fanfares…) et dont le groove continue à imprégner beaucoup de musiques actuelles. Alors oui, on retrouve tout ça dans ce disque d'Yves Peeters. Le son est moderne, chaleureux et le jazz joué d'une façon collective s'y mâtine de blues et de soul. La ligne de cuivres, composée de Nicolas Kummert au sax ténor et de Dree Peremans au trombone, s'approprie des grooves hypnotiques tandis que la basse ronde de Nicolas Thys (qui se fend de beaux solos sur No Hero et sur My Gumbo's Free), associée à la batterie du leader, assure un ancrage sans faille et sert de fil conducteur. Bien sûr, un projet pareil ne pouvait se concevoir sans chanteur et, ici, on en a deux, chacun avec une forte personnalité et une voix caractéristique. D'un côté, François Vaiana, fils du saxophoniste Pierre Vaiana, a une voix claire et bien articulée tandis que son complice, le pianiste américain Bruce James, a une voix rocailleuse et expressive. Chacun imprime donc sa marque aux morceaux qu'il chante, ce qui accentue agréablement la diversité de l'album. Sur les onze titres, on ne compte qu'un seul instrumental (Force of Nature, part 1) ce qui indique bien que l'accent est mis avant tout sur l'aspect chanson, qu'elle soit dans un style funky (This Time), soul (New Orleans By Dawn), un peu cajun (True Love Pie) ou bien rythmée par les tambours à la manière de Iko Iko (Force of Nature, part 2). Enfin, on notera que toutes les compositions ont été écrites par les membres du groupe car, si l'inspiration du projet reste avant tout la musique de la Nouvelle Orleans, sa réalisation est entièrement originale, ce qui donne à cette célébration un indéniable côté créatif d'autant plus que les arrangements efficaces et nuancés ont une élégance naturelle d'une grande fraîcheur.

[ The Big Easy Revisited (MP3 & CD) ]
[ A écouter : The Big Easy Revisited (Recorded at Café Bravo, Brussels, 2014)]

Big Noise : Live (Igloo Records), Juillet 2016
Big Noise : Live
Raphaël D'Agostino (chant, cornet, trompette); Johan Dupont (piano); Max Malkomes (contrebasse); Laurent Vigneron (batterie)

1. What-'Cha-Call-'Em Blues (3:53) - 2. Down by The Riverside (4:55) - 3. Make Me A Pallet On The Floor (6:07) - 4. Carry Me Back To Old Virginny (4:40) - 5. Big Chief (6:49) - 6. Old Stack O'Lee Blues (5:29 ) - 7. Jesus On The Mainline (5:06) - 8. Oh, Didn't He Ramble (4:19) - 9. Cornet Chop Suey (2:54) - 10. Savoy Blues (4:50) - 11. Forty Second Street (3:07) - 12. Mardi Gras Mambo (6:54) - 13. My Indian Red (7:27) - 14. (I'll Be Glad When You're Dead) You Rascal You (4:12) - 15. Black And Blue (8:01).

Big Noise, ce sont quatre musiciens belges tombés dans la marmite du Jazz New Orleans. Le vrai, l'authentique, celui qu'on peut entendre dans le Vieux Carré ou le Faubourg Marigny à la Nouvelle Orléans. Et s'ils portent des noms bien européens comme Vigneron, D'Agostino ou Dupont, leur musique sonne comme si elle était jouée par des formations vintage telles le Preservation Hall Jazz Band, Rene Netto and the Sounds of New Orleans ou Kermit Ruffins and the Barbecue Swingers. D'ailleurs, inutile de s'encombrer de nouvelles compositions, il suffit de reprendre et d'arranger avec goût les classiques du genre dont certains comme Savoy Blues de Kid Ory, Cornet Shop Suey de Louis Armstrong ou Oh, Didn't He Ramble de W.C. Handy font danser les riverains du Mississippi et du Lac Pontchartrain depuis plus d'un siècle. Au total, on a droit à quinze reprises dont la moitié environ sont chantées et parfois sifflées. Certaines sont des spiritual (Down By The Riverside), d'autres des blues (Stack O'Lee), d'autres remontent au berceau de la musique syncopée (Cornet Chop Suey) ou sont issus de la tradition orchestrale (What-'Cha-Call-'Em Blues qui fit les beaux jours de Fletcher Henderson) sans oublier les incontournables références aux grooves boogaloos, aux parades, à la Seconde Ligne et au Mardi Gras (Mardi Gras Mambo). Et puis il y a ce fantastique Indian Red joué autrefois en ouverture des rassemblements du Mardi Gras Indien et, surtout, une version déjantée du Big Chief d'Earl King et de Professor Longhair incluant une partie de piano à tomber à la renverse. Big Noise a déjà à son actif deux albums enregistrés en studio, Power Jazz New Orleans de 2011 et New Orleans Function sorti en 2013, mais on conviendra que cette musique prend tout son sens quand elle est interprétée live. Elle procure alors une joie de vivre immédiate à ceux qui l'écoutent tout en les incitant, dans ce qui reste un mystère impondérable, à se lever et à onduler en mesure dans des postures désinhibées en oubliant tous leurs soucis. Retrouvant quelques fondamentaux, elle devient synonyme de petits bonheurs et de rires, de cortèges et de fanfares, de liberté et de légèreté, et quand elle est jouée le samedi, elle peut éventuellement engendrer de l'amitié, voire même de l'amour. Si vous n'avez pas de quoi vous payer un orchestre pour animer vos soirées d'été au milieu des pins et des sycomores, ce disque-ci fera l'affaire et si, par malheur, il n'y a pas de fête au programme, écoutez-le au casque et régalez-vous dans la tête en rêvant des grands bateaux à aubes qui glissent devant la lune rousse. La Belgique avait déjà la Zinneke Parade, elle a maintenant la musique qui va avec !

[ Power Jazz New Orleans (CD & MP3) ] [ New Orleans Function (CD & MP3) ] [ Big Noise Live sur le site du label Igloo]
[ A écouter : 42nd Street / Mardi Gras Mambo (vidéo) - Big Chief (vidéo) ]

Sander De Winne : Kosmos (WERF 135), Avril 2016
Kosmos
Sander De Winne (chant, compositions, arrangements); Steven Delannoye (saxophone ténor & soprano, clarinette basse); Bram De Looze (piano, fender rhodes); Lennart Heyndels (contrebasse); Lionel Beuvens (batterie)

1. Alma's Teddybear (2:17) - 2. Be Aware (5:23) - 3. Once I Was a Bird, Pt. 1 (5:43) - 4. Once I Was a Bird, Pt. 2 (4:10) - 5. Once I Was a Bird, Pt. 3 (5:57) - 6. Once I Was a Bird, Pt. 4 (3:22) - 7. Once I Was a Bird, Pt. 5 (7:36) - 8. The Weather Is Changing (6:09) - 9. Ballade Perdue (8:58) - 10. Relief (7:46)

Autant l'écrire tout de suite, Kosmos n'est pas votre disque de jazz vocal habituel. Pas de chanson pop ou de standard en vue interprété par un crooner à la voix de lait et de miel ni d'arrangement calibré avec cordes romantiques. A la place, une musique inclassable, décloisonnée, et totalement fascinante où la voix est bien souvent traitée comme un instrument à part entière. Déjà, Alma's Teddybear, comme une ouverture à ce qui va venir, donne quelques indices: De Winne y combine sa chaleureuse tessiture de baryton léger avec les onomatopées inventées par les six chanteuses de IKI, un groupe vocal nordique qui puise son inspiration aussi bien dans le folklore scandinave que dans des mélopées africaines ancestrales. C'est concis, c'est beau et c'est émouvant. Il faut attendre le second titre, Be Aware, pour faire connaissance avec le quartet de jazz. Emerge alors une musique nuancée mais alerte, qui swingue par moment, et dans laquelle Steven Delannoye enroule son saxophone ténor autour de la voix du leader. Il est ensuite temps d'aborder la pièce maîtresse du répertoire: Once I Was A Bird, une suite en cinq mouvements d'une rare élégance intégrant cette fois l'ensemble vocal et le quartet. Rires, soupirs, incantations, effets organiques, harmonies chorales quasi religieuses, cris primitifs, comptines africaines et instruments jazz s'imbriquent et se succèdent sur un rythme envoûtant installé par le bassiste Lennart Heyndels et le batteur Lionel Beuvens. Sans ligne directrice, chacun se fera son cinéma intérieur mais on peut certainement le vivre avec bonheur comme un voyage initiatique, voire mystique, vers une spiritualité retrouvée. Sur la belle mélodie de The Weather Is Changing, Sander De Winne rassemble musique et poésie au sens large en déclamant un texte positif où l'auteur, du plus profond d'un hiver sombre, remonte progressivement vers la clarté salvatrice d'un nouvel été. Ballade Perdue est l'occasion pour Steven Delannoye de briller à la clarinette basse, tourbillonnant comme une ballerine autour de la voix du chanteur tandis que Bram De Looze s'octroie un long solo habité dont les notes tombent du ciel comme la pluie. Et le disque se referme déjà sur Relief, hanté tout du long par la contrebasse volubile de Lennart Heyndels. Album singulier et créatif, pétri de lyrisme et de sophistication mesurée, Kosmos est composé, arrangé et interprété par un véritable vocalchimiste dont on n'a pas fini d'entendre parler.

[ Kosmos (CD & MP3) ] [ Kosmos sur le site du label WERF]
[ A écouter : Once I Was A bird, Part 3 (vidéo) ]

Charles Loos / Serge Lazarevitch Quintet : Sava (Lundis d'Hortense / LDH 1001), 1981 - Réédition remastérisée CD (Igloo IGL 275), 2016
Sava
Charles Loos (piano); Serge Lazarevic (guitare); Greg Badelato (saxophone soprano, saxophone tenor); Jean-Louis Rassinfosse (contrebasse); Félix Simtaine (batterie)

1. Growlin'face (6:16) - 2. Tubdelete (10:08) - 3. Sava (5:37) - 4. Hematome (5:02 ) - 5. Some waltz (7:54) - 6. Clementine (6:41) . Toutes compositions sont de Charles Loos excepté "Sava" de Serge Lazarevitch. Enregistré au Studio LDH en 1981 par Daniel Léon. Remastérisé en février 2016.

En même temps que Free Three, le tout nouvel album du trio de Serge Lazarévitch, Igloo réédite une version remastérisée d'une rareté: Sava, un premier vinyle oublié du quintet de Charles Loos et Serge Lazarevitch sorti en 1981 sur le label des Lundis d'Hortense. A l'aube des années 80, le pianiste Charles Loos s'était déjà fait connaître localement par quelques disques réalisés en solo, dont le double LP Egotriste datant de 1978 devenu aujourd'hui introuvable, mais avec ce quintet qui, en plus du guitariste français, comprend aussi le saxophoniste américain Greg Badolato, sa musique acquiert une dimension plus internationale. Sur les cinq compositions de sa plume, on entend un jazz à l'esthétique très européenne basé sur des mélodies, souvent jouées à l'unisson par les trois solistes, marquées par ce style primesautier imbibé de classique qui fera de Loos l'un des musiciens parmi les plus originaux de la scène belge … et celui qu'il faut absolument inviter pour réussir un déjeuner sur l'herbe dans une ambiance jazz. Mais tout n'est pas que romantisme et préciosité sur ce disque et si le nonchalant Tubdelete affiche une humeur lascive, ça boppe aussi de belle manière sur Hématome et plus encore sur Growlin' Face. La guitare fluide de Lazarevitch n'a aucun mal à s'intégrer à l'univers charmant mis en place par son co-leader. Lazarevitch est par ailleurs l'auteur d'un unique morceau (Sava) qui donne son nom à l'album et qui ne rompt en rien la cohésion du répertoire. Pour un américain en provenance de l'Ecole de Musique de Berklee (où il retournera plus tard comme enseignant et membre actif), Badolato joue comme un Européen, sa partie épurée de soprano sur Some Waltz évoquant la ligne claire des saxophonistes scandinaves qui squattent les productions ECM. A la batterie, le grand Felix Simtaine assure un soutien efficace tandis qu'une autre surprise de taille réside dans le jeu et la sonorité de Jean-Louis Rassinfosse. Mixée bien en avant, sa contrebasse est omniprésente et interagit en permanence avec le groupe, n'hésitant pas à monter dans les aigus pour participer sur un plan d'égalité à la conversation des solistes. A certains moments, quand le groove se fait plus présent comme à la fin de Hematome, on croirait presque entendre une basse électrique. En conclusion, Sava est une réédition plus que bienvenue qui comble un vide dans la disponibilité sur le marché des disques ayant marqué l'histoire du jazz en Belgique. A redécouvrir!

[ Sava sur le site du label Igloo]

Serge Lazarevitch, Nicolas Thys, Teun Verbruggen : Free Three (Igloo), avril 2016
Serge Lazarevitch (guitare); Nic Thys (contrebasse); Teun Verbruggen (batterie, effets électroniques)

1. One More Time (1:16) - 2. Mid Life Crisis (2:01) - 3. Cats In The Garden (4:31) - 4. One For Snowden (2:36) - 5. Keep Dancing In D (2:54) - 6. Through The Red Sands (2:45) - 7. Long Island City (3:51) 8. Drifting & Diving (2:12) - 9. Until Then (4:48) - 10. Rush Hour (1:36) - 11. Carla, Bill & Charlie (5:22) - 12. Strumming In C (3:28) - 13. Factory Dreams (2:06) - 14. Time To Wake Up (2:20) - 15. It Should Have Been A Normal Day (1:48) - 16. See You Later (6:27) - 17. Conversation With Rosetta (4:36)

Depuis l'excellent A Few Years Later sorti en 1997 sur Igloo Records, le guitariste français Serge Lazarevitch a évolué hors des radars belges, ses activités plurielles s'étant principalement concentrées dans son pays d'origine où son nom est apparu bien souvent lié à des organismes prestigieux comme, entre autres, l'Orchestre National de Jazz, le Festival de Marciac, Radio France ou des conservatoires divers. Mais voilà qu'en 2015, il refait surface dans le plat pays pour donner quelques concerts, notamment avec Toine Thys et Ben Sluijs, alors qu'aujourd'hui sort ce nouvel album en trio avec le bassiste Nicolas Thys et le batteur Teun Verbruggen. Un disque judicieusement intitulé Free Three qui comprend dix-sept pièces courtes à géométrie variable tournant pour la plupart autour des trois minutes. Ce sont autant d'études où le guitariste aborde une grande variété de styles, se jouant des frontières musicales et créant, avec le soutien infaillible de ses deux complices, des mini-espaces colorés qui, mis bout à bout, finissent pas constituer une fougueuse épopée. Ainsi, d'un One More Time ou d'un Cats In The Garden très épurés et intimistes dans l'esprit d'un Bill Frisell à un Conversation With Rosetta où les boucles ne sont pas sans rappeler le style "ambient" expérimental de Robert Fripp, en passant par Rush Hour et ses giclées de guitare acide évoquant cette fois la fusion agressive d'un John Scofield, Lazarevitch fait le tour des possibilités de la guitare contemporaine sans pour autant transformer son disque en catalogue disparate. Car ce puzzle sonore dégage tout du long une sorte de limpidité, la musique coulant sans bavardage d'un titre à l'autre, faisant naître des souvenirs enfouis ainsi que des émotions aussi diverses que fugaces. Comme sur Drifting & Diving qui plonge l'auditeur en apnée dans une univers liquide ou sur It Should Have Been A Normal Day dont le thème terriblement nostalgique rend hommage aux victimes des récents attentats de Paris. Verbruggen fait crépiter sa batterie (littéralement sur One For Snowden et sur Factory Dreams) tandis que la contrebasse de Thys, d'une redoutable efficacité, suit le leader telle une ombre facétieuse (écoutez son solo sur Long Island City pour en savoir plus). Quant à Lazarevitch, sa guitare (une Telecaster?) a un son clair qui enchante et son travail sur les timbres rend la musique particulièrement expressive tout en tirant les différentes plages dans des directions imprévisibles. Certes, Free Three célèbre à sa manière la guitare et les guitaristes, mais c'est aussi avant tout un champ de découvertes dont les innombrables facettes mettent en relief l'immense potentiel créatif des musiques libres, improvisées et interactives.

[ Free Three (MP3) ] [ A Few Years Later (CD & MP3) ] [ Cover Art & Infos]
[ A écouter : Serge Lazarevitch sur Soundcloud - One More Time (Free Three + One live in Narbonne, 23/7/2014) ]

JF Foliez's Playground : Lagune (Igloo IGL270), avril 2016
Jean-François Foliez (clarinette); Casimir Liberski (piano); Janos Bruneel (contrebasse); Xavier Rogé (batterie)

1) Lagune (5:36) - 2) Platinum (4:05) - 3) Labirinos (5:26) - 4) Germination (4:13) - 5) Turquoise (7:31) - 6) Electrotest (4:14) - 7) Africana (5:38) - 8) Mr Moustache (4:08) - 9) Récurrence (4:11) - 10) Waltz 50 Sticks (5:00)

Jean-François Foliez a pris son temps, assimilant à son rythme les époques successives du jazz et d'autres styles depuis le baroque jusqu'aux folklores métissés, se préparant lentement mais inexorablement à l'enregistrement de cet opus inaugural sorti sur le label Igloo juste après son trente-deuxième anniversaire. Alors, forcément, l'éclectisme est de mise tandis que la musique part à l'aventure dans des compositions festives qui chérissent les changements d'ambiance. Le titre éponyme, qui ouvre le répertoire, est ainsi une véritable odyssée sonore aux accents cinématiques renforcés par l'intégration quasi classique de cordes et de bois alors que Platinum, qui lui succède, s'abreuve aux mélodies et aux rythmes endiablés de l'Amérique Latine tout en évoquant de manière diffuse un folklore issu d'Europe de l'Est ou de la tradition juive. Quant à Labirinos, c'est une ballade pleine de contrastes qui comporte un beau chorus de basse et révèle l'interaction formidable qui prévaut au sein du quartet. A partir de là, on sait que la route qui sinue à travers cet album sera pleine de surprises. Ainsi y croisera-t-on encore un débordement de swing sauvage sur Electrotest, un thème léger et des harmonies élaborées déposés sur un rythme bizarre qui n'est pas sans connivence avec l'Afrique (Africana), un Mr Moustache en forme de tango avec la clarinette dans le rôle du bandonéon, ainsi qu'une valse (Waltz 50 Sticks) introduite par une contrebasse lyrique mais qui s'envole bientôt en tourneries sensuelles sous les lampions d'un bal imaginaire. Et puis, il y a encore ce poignant Turquoise orchestral conçu comme un hommage somptueux au Blue In Green de Miles Davis. Toutes ces métamorphoses musicales sont rendues possibles grâce à la polyvalence éclairée d'un quartet exceptionnel comprenant le pianiste Casimir Liberski dont le jeu est époustouflant de fougue et d'expressivité, le bassiste anversois Janos Bruneel très efficace, et le tournaisien Xavier Rogé, batteur énergique récemment émancipé de la formation d'Ibrahim Maalouf avec qui il a joué plusieurs années. Quand au clarinettiste, on aime sa déclinaison des possibilités de l'instrument qui vont du swing fluide aux intonations précises d'un Artie Shaw ou d'un Benny Goodman au jeu plus éclaté et capricieux d'un Michel Portal. A l'instar de ce dernier, on devine d'ailleurs Jean-François Foliez paré à affronter tous les genres, enclin à aborder toutes les musiques y compris les bande sonores de films. Si vous êtes de ceux qui pensez encore que la clarinette dans le jazz contemporain est un peu dépassée, écoutez ce disque: moins agressive que ses frères cuivrés, elle subjugue par sa brillance et sa joie volubile dans les aigus et par sa sensualité dans le registre grave. Et pour un peu qu'elle hausse le ton, féminine jusqu'au bout des clés, c'est encore sa véhémence qui capte toute l'attention.

[ Cover Art & Infos] [ Lagune sur Igloo Records ]
[ A écouter : Electrotest - Mr Moustache (live @ Belgian Jazz Meeting, De Werf, 04/09/2015) ]

David Thomaere Trio : Crossing Lines (WERF), 8 mars 2016
David Thomaere (piano); Félix Zurstrassen (basse); Antoine Pierre (drums) + Invités sur 2 & 7 : Steven Delannoye (saxophone ténor) et Jean-Paul Estiévenart (trompette). Enregistré à Bruxelles en Janvier 2015.

1) Aftermath vs. Freedom (6:15) - 2) Dancing with Miro (7:20) - 3) Braddict (6:45) - 4) Lion's Mouth (5:11) - 5) Barcelona (5:47) - 6) Default (5:47) - 7) Mr. Infinity (5:52) - 8) Alive (3:43) - 9) Rebirth (6:58) - 10) Night Wish (4:33)

Ce nouveau trio est celui de David Thomaere, un pianiste anversois formé auprès de différentes écoles et maîtres qui lui ont inculqué l'art du jazz. Des leçons à priori bien assimilées puisqu'à l'issue de ses études en 2012, il a reçu le Toots Thielemans Jazz Award mettant en relief le travail d'étudiants du Conservatoire de Musique de Bruxelles. Enregistré en 2015, ce premier disque témoigne incidemment de l'intérêt du pianiste pour différents fils musicaux qu'il intègre dans ses compositions, croisant d'autres influences dans un programme varié qu'il a d'ailleurs intitulé Crossing Lines. A l'instar d'un Brad Mehldau par exemple, Thomaere s'approprie avec bonheur quelques chansons pop qu'il fait revivre d'une manière personnelle. Default, un morceau du super-groupe Atoms For Peace de Thom Yorke ainsi que Lion's Mouth du groupe de rock alternatif belge Balthazar sont ainsi dotés de superbes arrangements jazz et rendus dans des versions fluides et épurées. Les huit autres titres, qui sont tous de la plume du leader, relèvent toutefois d'un jazz mélodique, parfois enflammé, souvent nostalgique et même éthéré, dont l'esthétique évoque une certaine tradition européenne associée au label munichois ECM. Braddict, Alive et Night Wish nous emportent dans un voyage poétique rempli d'ombres et de lumières où le toucher sensible du pianiste fait des merveilles. C'est d'autant plus apparent que la sonorité de l'album, chaude et veloutée, est magnifique. Pour son trio, David Thomaere s'est entouré d'une rythmique hors pair composée du bassiste Félix Zurstrassen et du batteur Antoine Pierre, un tandem aujourd'hui omniprésent sur la scène jazz en Belgique. Leur jeu pertinent interagit constamment avec le pianiste et lui donne des ailes, vivifiant le flux délicat des notes qui s'échappent comme autant de bulles dans le ciel. Enfin, sur deux titres, le trio devient un quintet par l'addition de deux autres pointures actuelles: le saxophoniste ténor Steven Delannoye et le trompettiste Jean-Paul Estiévenart. Dancing With Miro et Mr. Infinity prennent alors d'autres couleurs plus brillantes tandis que le swing émerge au premier plan. Sur Dancing With Miro, Thomaere passe au piano électrique pour une improvisation enlevée et pleine de feeling qui fait penser que, dans ce style plus ludique, il a aussi un bel avenir. En attendant, ce premier essai réussi, qui bénéficie d'une réelle vision artistique et d'une production exemplaire, confirme la naissance d'un trio magique capable d'offrir une large palette de sensations à celui qui l'écoute.

[ Crossing Lines (CD & MP3) ] [ Cover Art & Infos]
[ Crossing Lines sur le site du label WERF]
[ A écouter : Crossing Lines (trailer) - David Thomaere Trio: Alive (Live at Kasteel van Schoten, 21/11/2013) ]

Ananke : Stop That Train! (Igloo IGL 267), 25 mars 2016
Victor Abel (piano, Rhodes); Yann Lecollaire (clarinette basse); Quentin Manfroy (flûte); Roméo Iannucci (basse); Alex Rodembourg (batterie). Enregistré au Studio Igloo en mai et octobre 2015.

1) Stop That Train (5:42) - 2) Ebb And Flow (5:46) - 3) Ebony (5:10) - 4) Stenaï (6:18) - 5) In a Hurry (5:43) - 6) Wave (4:33) - 7) Shadows (8:36) - 8) Lost (3:53)

Après deux disques en trio, la formation du pianiste bruxellois Victor Abel s'est étoffée en intégrant Quentin Manfroy à la flûte traversière et Yann Lecollaire à la clarinette basse. Autant dire que si l'esthétique moderne d'Ananke est toujours reconnaissable, le son et la forme sont désormais bien différents. Les deux souffleurs, qui font aussi partie de l'ensemble à géométrie variable MikMaak de Laurent Blondiau, sont en effet très présents, se partageant matériel thématique et improvisations dans un style frais qui n'est pas sans évoquer celui de l'alumni Aka Moon et d'Antoine Prawerman et, à travers eux, de Steve Coleman, même si l'énergie est ici plus canalisée et les mélodies moins abstraites. Abel excelle au Fender Rhodes, colorant les rythmes et soufflant sur les braises dans Ebony, Stenaï et surtout In A Hurry. Pour les morceaux plus calmes, il change d'instrument et d'humeur, préférant le piano qu'il sait faire chanter avec délicatesse (sur le mystérieux Lost ainsi que dans la section finale de Stop That Train). Tous les titres sont de la plume du pianiste qui, pour l'écriture de ses compositions, a manifestement intégré l'arrivée des deux souffleurs dans son environnement, en leur laissant tout l'espace nécessaire pour briller. Du coup, sa musique, tantôt lyrique, tantôt ludique, a évolué et pris de l'épaisseur et il ne fait nul doute que sur scène, ce quintet plein de vitalité est à même de décocher de sérieux coups de griffes. Dans ce genre de jazz actuel, la rythmique reste évidemment une variable essentielle de l'équation si bien que sa valeur seule peut faire pencher la balance vers l'opulence ou l'anodin. Pas de souci avec le bassiste électrique Roméo Iannucci et le batteur Alex Rodembourg qui, non contents d'avoir assimilé le langage du tandem Galland / Hatzigeorgiou, savent comment éradiquer toute trace de pesanteur avec un jeu clair, subtil, incisif, et précis. D'une durée limitée (46 minutes au compteur) qui permet de l'appréhender d'un seul tenant sans fatigue auditive, Stop That Train est un disque dense et sophistiqué d'où émane aussi l'impression d'entendre un groupe soudé dont le jeu collectif force l'admiration (on apprend sur leur site qu'ils jouent à cinq sur scène depuis quelques années). Ananke peut donc poursuivre sa route en toute confiance en gardant la même configuration: la formule du quintet leur va très bien!

[ Ananke sur le label Igloo ] [ Cover Art & Infos ]
[ A écouter : Ananke Trio : Mystery Jungle (live in Namur, 2011) - Ananke Quintet : Stenaï (Live at Mazy) - Ananke Quintet : Shadows (Live at Mazy) ]

Antoine Pierre : Urbex (Igloo), Janvier 2016
Antoine Pierre (batterie, compositeur); Bert Cools (guitare); Bram De Looze (piano); Toine Thys (saxophone ténor, clarinette basse, saxophone soprano); Steven Delannoye (saxophone tenor, clarinette basse); Jean-Paul Estiévenart (trompette); Fréderic Malempré (percussions); Félix Zurstrassen (basse électrique).

1) Coffin For A Sequoia (To Basquiat) (6:53) - 2) Litany For An Orange Tree (7:04) - 3) Who Planted This Tree? (4:48) - 4) Les Douze Marionnettes (6:54) - 5) Urbex (12:10) - 6) Metropolitan Adventure (5:41) - 7) Walking On A Vibrant Soil (5:25) - 8) Wandering #1 (0:39) - 9) Metropolitan Adventure (reprise) (2:06) - 10) Moon's Melancholia (2:57) - 11) Ode To My Moon (13:30)

Urbex a beau être le premier album d'Antoine Pierre, le batteur liégeois est déjà bien connu des amateurs pour avoir intégré de fameux équipages, auteurs de quelques disques notoires récemment parus sur lesquels on a pu apprécier sa frappe dynamique et parfois fougueuse: Côté Jardin de Philip Catherine (Challenge) en 2012, Wanted de Jean-Paul Estiévenart (WERF) en 2013, New Feel du LG Jazz Collective (Igloo) en 2014, et Grizzly du Toine Thys Trio (Igloo) en 2015. Mais Urbex donne cette fois l'occasion d'appréhender aussi une autre facette de son art: la composition. Car Mr. Antoine s'est imposé l'exercice d'écrire l'intégralité du répertoire qui, loin de n'être une enfilade de morceaux de bravoure pour batteurs extravertis, offre une musique savante aux arrangements précis et remplie d'imprévisibles chicanes (la dérive free de Walking On A Vibrant Soil est par exemple complètement inattendue). L'octet réuni autour de leader n'est pas non plus le combo de base en ce qu'il offre par la diversité des instruments utilisés des sonorités plurielles et imaginatives d'une belle densité harmonique. L'espace réservé aux solistes est suffisamment large pour que chacun puisse s'exprimer et les surprises dans ce domaine sont nombreuses: citons pour exemple le solo de guitare orientalisant de Bert Cools sur Litany For An Orange Tree; l'incroyable triple saut périlleux du trompettiste Jean-Paul Estiévenart sur Metropolitan Adventure; le solo de basse de Félix Zurstrassen sur Urbex, le piano évanescent de Bram De Looze sur Moon's Melancholia; sans oublier bien sûr la déferlante de rythmes complexes sur l'emballant Who Planted This Tree comme la signature obligatoire d'un batteur de haut-vol. Et puis, il y a ces deux longues et vertigineuses compositions que sont Urbex et Ode To My Moon. La première, mystérieuse et troublante comme une déambulation au milieu de ruines urbaines, atteint des sommets dans l'expressivité. La seconde, qui s'étend comme l'ombre de la lune à laquelle elle se réfère, est littéralement habitée par les trois souffleurs et s'avère un parcours initiatique pour les auditeurs désireux de s'immerger dans la beauté des musiques improvisées. D'ailleurs, tous ceux qui aiment le jazz aimeront cet album sophistiqué et généreux (quand même près de 70 minutes de musique) qui, grâce à une approche fraîche cultivant l'art du rebond, captive tout du long et séduit durablement.

[ Urbex (CD & MP3) ] [ Antoine Pierre Urbex sur le label Igloo ] [ Cover Art & Infos]
[ A écouter : Metropolitan Adventure - Who Planted This Tree? - Antoine Pierre Urbex live au Brosella, Bruxelles, 12/07/2015 ]

Emmanuel Baily : Night Stork (Igloo), Novembre 2015
Emmanuel Baily (guitare); Lambert Colson (cornet à bouquin); Jean-François Foliez (clarinette); Khaled Aljaramani (oud); Xavier Rogé (batterie)

Aria (variations Goldberg) (4:57) - East Coast West Coast (7:57) - Les feuilles mortes (6:03) - Night Stork (4:00) - Goma (4:38) - Sahel Al Mumtanah (4:38) - Bossa de l'hiver (3:58) - Letter from home (2:43) - Bron-Yr-Aur (2:19)

Emmanuel Baily est un musicien pluriel qui a étudié la guitare au Conservatoire de Liège, la musique de chambre avec Jean-Pierre Peuvion, et l'improvisation avec Garrett List et Fabrizio Cassol. Une formation éclectique qui l'a amené tout naturellement à jouer dans des contextes divers et, finalement, à enregistrer un premier disque sous son nom reflétant une approche ouverte et contrastée. On passe en effet dans ce Night Stork par des émotions et des styles très différents qui vont d'un Aria de Bach à une mélopée aux accents africains (Goma), en passant par le standard Les Feuilles Mortes de Joseph Kosma, une reprise du Bron-Yr-Aur de Led Zeppelin (un court instrumental folky qui figurait sur l'album Physical Graffiti) et une autre du Letter From Home de Pat Metheny. Un programme certes alléchant mais qui aurait pu conduire à un répertoire hétéroclite si toutes ces sources d'inspiration n'avaient été traitées selon une vision aussi cohérente qu'originale.

D'abord la formation réunie par Baily est inédite avec un cornet à bouquin (un instrument en bois en forme de serpent avec des trous très utilisé pendant la Renaissance mais qui est depuis tombé en désuétude) joué Lambert Colson, une clarinette, une batterie, et l'oud du Syrien Khaled Aljaramani qui répond à la guitare du leader tantôt acoustique, tantôt électrique comme sur Les Feuilles Mortes ou Bossa de l'Hiver. Cet ensemble imaginatif à une couleur sonore très particulière, parfois déconcertante, mais elle donne un cachet spécial à la musique tout en procurant au disque une réelle homogénéité. Ensuite, les arrangements d'Emmanuel Baily sont d'une belle clarté, pour ne pas écrire sérénité, et savent exploiter habilement la configuration instrumentale tout en évitant les habituels clichés exotiques liés à la fusion du jazz et des musiques du monde. L'œuvre est également parsemée de beaux moments d'interaction entre les musiciens comme cette chouette rencontre complice entre guitare et oud sur East Coast, West Coast, emblématique d'une entente possible entre deux univers différents. Enfin, parfaitement intégrés à l'ensemble, trois morceaux sont déclinés en solo à la guitare : Night Stork, Letter From Home et Bron-Yr-Aur sont ainsi interprétés sans ornement superflu avec beaucoup de sensibilité et de justesse. Plus que des intermèdes, ces trois titres sont essentiels pour saisir les fondamentaux de l'art synthétique d'Emmanuel Baily qui se nourrit de toutes les musiques sans mode ni préjugés. Ce disque plaisant et accessible qui, mine de rien, bouillonne d'énergie créatrice, est une belle réussite.

[ Night Stork (CD & MP3) ]
[ Night Stork sur le label Igloo ]

Joachim Caffonnette Quintet : Simplexity (AZ Productions), 2015
Joachim Caffonnette (p); Laurent Barbier (as, fl); Florent Jeunieaux (gt); Victor Foulon (b); Armando Luongo (dms)

The One-Legged Man (7:28) - Spleen et Idéal (6:00) - Lisa (6:37) - Asperatus (3:58) - A Lonely Moment (Intro) (2:30) - A Lonely Moment (5:51) - Romance pour la Grand-Place (5:19) - Rumble in the Jungle (6:14) - Pérégrinations (5:07) - Simplexity (4:17)

Après quatre années d'existence et de multiples concerts donnés, entre autres, au Sounds Jazz Club à Bruxelles, le pianiste Joachim Caffonnette a décidé qu'il était temps pour lui d'enregistrer un premier disque via le financement partiel d'une campagne Internet. Il en est résulté cet album offrant dix compositions originales de sa plume. On sent tout de suite que ces miniatures, déjà travaillées en live par le quintet, sont arrivées à maturité: ça tourne rond et les musiciens se positionnent les uns par rapport aux autres sans aucun risque de s'étouffer. Romance Pour La Grand Place est une petite merveille de poésie concertée autour d'un lieu magique qui en a déjà fait rêver plus d'un. On ne trouvera ici que demi-teintes et dégradés évoquant une déambulation au centre de ce lieu chargé d'histoire et on se dit que si un jour, quelqu'un avait la bonne idée de concocter une suite à la célèbre compilation Brussels Jazz Promenade, il conviendrait tout naturellement d'y inclure ce titre.

D'autres plages comme Lisa, Simplexity ou A Lonely Moment s'inscrivent dans le même courant romantique. Le saxophoniste Laurent Barbier autant que le guitariste Florent Jeuniaux y mettent leur art de la nuance au service du leader dont les notes évanescentes diffusent dans l'éther avec une pointe de réverbération et une sonorité liquide. Autant dire qu'au milieu de ces thèmes émotionnels, Asperatus apparaît quelque peu décalé avec son solo torturé de guitare et son sax rageur culminant en finale dans un court passage free. Quant à Rumble In The Jungle, il abandonne l'impressionnisme européen pour renouer avec un post-bop plus classique mais totalement roboratif. La section rythmique composée du contrebassiste Daniele Cappucci et du batteur Armando Luongo, qui s'autorise un petit solo comme à la grande époque des Jazz Messengers, y fait preuve d'un dynamisme exemplaire. Joachim Caffonnette est non seulement un pianiste talentueux qui possède ce don particulier de maîtriser l'espace sonore, procurant ainsi à sa musique une sorte d'apesanteur, mais il avère être également un auteur capable d'écrire de petits chefs d'œuvre de délicatesse. Simplexity est un premier disque fort réussi. Gageons qu'il y en aura beaucoup d'autres.

[ Simplexity sur Bandcamp ]
[ A écouter : The One-Legged Man - Simplexity - EPK ]

Jérémy Dumont Trio : Resurrection (Autoproduction), Septembre 2015
Jeremy Dumont (piano; Victor Foulon (contrebasse); Fabio Zamagni (batterie) + Invité : Fabrice Alleman (sax ténor & soprano)

Try (3:49) - Resurrection (4:46) - Sneak into (5:50) - Sneak into (4:48) - Matkot (5:39) - Blues for Tilou (4:45) - Aaron (4:38) - Excitation (5:32) - In between (6:30) - Since that day (6:42)

Pour l'auditeur, un premier essai discographique est toujours un voyage en terre inconnue même si celui-ci est en quelque sorte adoubé par le saxophoniste Fabrice Alleman, invité à jouer sur quatre des dix compositions originales du répertoire. Les titres interprétés en trio dénotent une approche éclectique, certains comme One Day ou Aaron s'avérant plus lyriques, fragiles et déambulatoires, évoquant de longues ballades sinueuses sur des sentiers ombragés, et d'autres comme Since That Day ou Resurrection, plus épiques avec leurs flux de notes dynamiques et leur esthétique arborescente. Dans tous les cas le pianiste fait preuve d'un phrasé souple et mobile bien en phase avec la profusion de ses idées. Le duo rythmique qui l'accompagne, composé du contrebassiste Victor Foulon et du batteur Fabio Zamagni, s'adapte sans peine aux humeurs du leader, soulignant ou relançant avec à-propos les phrases musicales tout en préservant une respiration qui procure une impression de légèreté à l'ensemble.

Les morceaux joués en quartet en compagnie de Fabrice Alleman donnent d'autres nuances à l'album. Sur Blues For Tilou, son saxophone ténor, qui affiche toujours un timbre aussi beau, n'a aucun mal à s'intégrer à ce trio dont l'univers n'est pas très éloigné du sien: le thème est superbe et les improvisations, aussi bien au piano qu'au ténor, de haut vol. Sur Sneak Into et sur In Between, Alleman passe au soprano et délivre des circonvolutions enivrantes, imprimant sa propre personnalité à la musique. Quant à Excitation, qui porte bien son nom, il surgit comme un météore, attaquant avec fougue sur un thème hard-bop qu'on croirait emprunté à Thelonious Monk. La connivence entre le souffleur et le pianiste est télépathique tandis qu'on assiste à une démonstration décapante de swing roboratif d'où tout le monde sort gagnant. Jérémy Dumont y prouve en tout cas qu'il a beaucoup travaillé son instrument et étudié ses classiques. Bref, si vous appréciez le piano jazz sensible, vif et créatif, au croisement des styles de Brad Mehldau, Chick Corea ou Herbie Hancock (des noms cités davantage pour référence que comme modèles), Resurrection vous est largement recommandé. A écouter en gardant un œil sur la superbe pochette colorée réalisée par un jeune et talentueux artiste bruxellois dont les œuvres sont signées L’Art de Noé.

[ Jeremy Dumont Trio website ]
[ A écouter : Trailer JD trio New Album - Resurrection live at Brussels Jazz Marathon 2014 ]

Guillaume Vierset Harvest Group : Songwriter (AZ productions), 2015
Guillaume Vierset (compositions & arrangements, guitare); Yannick Peeters (contrebasse); Yves Peeters (batterie); Mathieu Robert (saxophone soprano); Marine Horbaczewski (violoncelle)

First Act (3:19) - Around Molly (3:15) - The Time (4:38) - Time Has Told Me (6:13) - Elliot-t (5:23) - Vacuum (2:38) - Pink Moon (4:38) - Songwriter (4:53) - Day Is Done (4:39) - The Past Of The Flame (1:26)

Apparemment, le jeune guitariste Guillaume Vierset a plusieurs cordes à arc. Après un premier disque énergique remarqué, et récompensé par les Octaves de la musique, à la tête du LG Jazz Collective, il propose cette fois un projet fort différent qu'il connecte à des chanteurs compositeurs de folk-rock comme Nick Drake, Bob Dylan ou Neil Young dont le célèbre album Harvest lui a d'ailleurs inspiré le nom de son quintet. Alors forcément, on navigue loin du post-bop bouillonnant de son précédent opus avec une œuvre plus intimiste, mélodique et lyrique. Qu'on ne se méprenne pas toutefois, ça reste du jazz mais un jazz de chambre, terme que l'on a aucune réticence à employer à l'écoute de ces textures habitées par le violoncelle de Marine Horbaczewski sur lesquelles se déploie un saxophone soprano dont la pureté est telle qu'on le prendrait parfois pour une clarinette. La rythmique a été judicieusement choisie: Yannick Peeters fut la contrebassiste éclairée du nostalgique Noordzee d'Eve Beuvens tandis qu'Yves Peeters est l'auteur d'un disque inclassable intitulé Sound Tracks dans lequel un folklore éthéré, présentant quelques similitudes avec celui-ci, était également invoqué. A eux deux, ils conçoivent une rythmique légère qui colle comme un gant de satin à ce projet délicat. Quant au guitariste, sa retenue est exemplaire. Tel un hybride entre Bill Frisell et John Abercrombie, Guillaume Vierset se fait impressionniste sonore et ajoute ombres douces et lumières tamisées à ses compositions en demi-teintes. Time Has Told Me, par exemple, est un continuum de nuances qui s'effilochent entre méditation et langueur. Aucune tension ne vient perturber ce voyage intérieur peuplé de jeux de miroir. Sur Vacuum, les sons désincarnés d'une guitare spectrale surgissent de nulle part renforçant l'aspect abstrait et onirique de cet étrange discours sur le vide. Pink Moon, une composition de Nick Drake, a davantage de substance avec sa belle mélodie et ses solos qui la prolongent en souplesse. Avec Songwriter, qui donne son nom à l'album, on comprend encore mieux les propos du leader désireux de célébrer quelques grands classiques chantés du folk-rock sans toutefois les imiter. Et puis, de toutes ces miniatures, c'est Day Is Done qui remporte la palme : ce solo de contrebasse sur un violoncelle joué à l'archet, quelle bonne idée! Et cette guitare électrique mêlée au soprano qui s'envole vers les hautes cimes dans une mangrove d'émotions bigarrées… Raffiné, fluide, et mélodieux, Songwriter est un album à hauteur d'âme, conçu pour vous inviter en musique dans un univers hypersensible ou le folk ressemble davantage à un nuage céleste qu'à une gigue écossaise.

[ Songwriter sur Talia ]
[ A écouter : First Act - Around Molly - Time Has Told Me ]

Eve Beuvens : Heptatomic (Igloo), 2015
Eve Beuvens (piano); Laurent Blondiau (trompette); Grégoire Tirtiaux (sax alto & baryton); Sylvain Debaisieux (sax tenor); Benjamin Sauzereau (guitare); Manolo Cabras (contrebasse); Lionel Beuvens (batterie)

Winter Evening Walk (4:02) - Silly Sally (5:27) - La lettre du Scribe à la Joconde (3:40) - No Way out Running (6:40) - Scratching Mermaids (3:39) - Les Roses de Saadi (6:53) - Water Games (5:42) - My T.T.T (5:09) - The Swan and I (2:29) - Dusk (4:28) - If, Food, Love (2:57)

Toutes les critiques furent unaniment élogieuses à propos de leur concert donné une année auparavant au Gaume Jazz Festival mais la prestation de Heptatomic sur la grande scène du Jazz Marathon de Bruxelles en mai 2014 m'avait laissé un peu perplexe. En y réfléchissant aujourd'hui, je pense que le moment et l'endroit n'étaient peut-être pas appropriés à l'écoute d'une telle musique aussi riche que contrastée. Toujours est-il que, quatorze mois plus tard, cet enregistrement en studio vient remettre les pendules à l'heure. En ouverture, Winter Evening Walk fait tout de suite étalage des nuances et de la richesse harmonique d'une musique dont le lyrisme réchauffe le cœur. Aux notes délicates du piano répondent de splendides lignes mélodieuses jouées à la trompette par Laurent Blondiau. L'arrangement sobre et efficace possède en outre la sensibilité requise pour restituer toute la sérénité de cette promenade nocturne hivernale. Sur Silly Sally, un espace important est laissé d'emblée au guitariste Benjamin Sauzereau auquel succède un solo au swing léger de la pianiste. Mais aux deux tiers de la composition, voilà que le climat change soudainement alors que s'installe un jeu collectif peuplé d'effets sonores qui mettent en place une atmosphère introspective. Il faut attendre le troisième titre, La Lettre Du Scribe A La Joconde, pour entendre le septet se libérer et déployer toute sa palette sonore. L'orchestre devient alors un chaudron bouillonnant d'où émergent avec enthousiasme les différents solistes dopés par leur environnement. Ces trois premiers titres, sur les onze que comprend le répertoire, témoignent de la grande diversité musicale de ce projet qui semble guidé par une envie de dynamiter les genres.

D'autres surprises attendent l'auditeur comme le superbe Water Games et son groove nourri par les cuivres en seconde ligne sur lequel le saxophoniste s'envole dans un solo décoiffant. Encore une fois, l'arrangement est très serré tandis que les souffleurs utilisent leurs instruments avec beaucoup d'à propos, procurant à ce septet débridé des allures de big band dans l'esprit ouvert d'un Charles Mingus. Eve Beuvens retrouve ensuite ce côté intimiste qu'elle affectionne tant sur le très beau My T.T.T qui se trouve encore rehaussé par un impressionnant solo de contrebasse jouée par Manolo Cabras. Tous les musiciens ont l'occasion de briller : on sent qu'Eve Beuvens a écrit son répertoire sur mesure en réservant à chacun des espaces de liberté. Sur The Swan and I, le free fait son apparition au cœur d'une composition dense et décalée, ultime moment tellurique avant les deux derniers titres plus réservés: l'étrange Dusk et surtout If, Food, Love, avec sa mélodie évanescente et son piano rêveur qui s'éloigne dans la distance à moitié dévoré par la réverbération. Heptatomic est un projet aussi ambitieux que captivant et, en fin de compte, après un premier album en quartet plus lyrique et très réussi (Noordzee, 2009), c'est bien ce qu'il fallait à Eve Beuvens pour étendre son champ d'action en matière d'écriture, de direction musicale et d'interprétation.

[ Heptatomic sur Igloo Records ]
[ A écouter : Heptatomic live (Jazz Marathon, Mai 2014) - Silly Sally (live au Jazz Marathon, Mai 2014) - Scratching Mermaids (live au Jazz Marathon, Mai 2014) ]

Lg Jazz Collective : New Feel (Igloo IGL258), 2014
Guillaume Vierset (arrangements, compositeur, guitare); Laurent Barbier (sax alto); Steven Delannoye (clarinette, saxophone soprano, saxophone tenor); Jean-Paul Estiévenart (bugle, trompette); Igor Gehenot (piano); Félix Zurstrassen (basse électrique, contrebasse); Antoine Pierre (drums)

Grace Moment (6:51) - New Feel (6:12) - Move (5:42) - Dolce Divertimento (7:05) - A (6:57) - Nick D (4:20) - Toscane (6:49) - Carmignano (4:14) - The End Is Always Sad (5:54) - Positive Mind (7:36)

Spécialement créé comme un "one shot" pour l'édition 2012 du Festival de Liège, ce projet ne s'est pas résolu à disparaître comme prévu après l'évènement. L'accueil qui lui a été réservé ainsi qu'une distinction aux Leffe Jazz Nights de Dinant en 2012 ont en effet convaincu le guitariste et leader Guillaume Vierset de prolonger l'expérience sur scène et d'enregistrer dans la foulée un album chez Igloo. Dans la musique populaire, une telle réunion d'artistes, déjà célèbres pour leurs prestations en solo, est appelée super-groupe et c'est bien ainsi qu'il faut désigner cette formation qui, à l'instar du SF Jazz Collectif de San Francisco, est une accrétion de stars locales tous plus brillantes les unes que les autres sur leurs instruments respectifs.

Alors que l'idée initiale était d'interpréter les morceaux de compositeurs liégeois, ce disque ouvre le répertoire d'une part à des artistes qui ne sont pas de la Cité ardente et d'autre part à des compositions originales. New Feel donne le ton : la balance au sein du septet est parfaite et ça tourne rond. La musique est dense comme celle d'un petit "big band" tandis que vers la troisième minute, elle s'aère soudain telle une éclaircie imprévue par temps d'orage. C'est alors le moment de beaux échanges entre saxophone et guitare électrique avant le retour du thème et une fin orchestrale. Plus doux et accessible apparaît Grace Moment avec un arrangement gracieux qui procure une sensation de facilité. Les échanges entre les musiciens sont dynamiques et naturels tandis que la rythmique composée d'Antoine Pierre à la batterie et de Félix Zurstrassen à la basse fait preuve de rondeur et d'empathie. Typique des guitares Gibson électriques semi-creuses, le son de Guillaume Vierset est à la fois chaleureux et puissant tandis que son phrasé fluide émerge des cuivres pour arrondir les angles et y faire entrer la lumière.

Restant malgré tout fidèle au concept qui l'a fait naître, le collectif rend hommage à quelques compositeurs belges vivants qui ont déjà marqué de leur empreinte la scène jazz internationale. Philippe Catherine bien sûr avec un magnifique Toscane qui évoque la verdure et le soleil, évidemment propice à une superbe partie nostalgique de six-cordes. Ou le très impressionniste Dolce Divertimento d'Alain Pierre, entre néo-classique et folklore, qui bénéficie ici d'un arrangement miroitant de multiples nuances et couleurs. Ou encore "A" de Lionel Beuvens qui permet à chacun de swinguer et d'afficher plus ouvertement leur furia créative comme, entre autre, Félix Zurstrassen sur sa basse ou Jean-Paul Estiévenart ultra speedé sur sa trompette. Quant à Carmignano, tous ceux qui connaissent Eric Legnini retrouveront ici le style sournoisement funky du compositeur de Black President : la section de cuivres pulse avec une classe folle sans faire regretter la formidable version originale de l'Afro Jazz Beat.

En bref, New Feel est un album de jazz moderne et varié dont les arrangements sophistiqués, les mélodies attachantes et les interprétations toniques mettent en exergue la passion et la vivacité de la génération montante des jazzmen belges.

[ New Feel sur Igloo Records ] [ New Feel (CD & MP3) ]
[ A écouter : Dolce Divertimento (extrait) - Positive Mind (extrait) - New Feel : Trailer New Album 2014 ]

Michel Bisceglia Trio : Singularity / My Ideal (Prova Records), 2014


Michel Bisceglia (piano); Werner Lauscher (basse); Marc Léhan (drums)

Singularity (CD 1) : Puccini (7:58) - Meaning Of The Blues (8:00) - Jasmine (4:49) - Lonely Woman (5:59) - Choosing (4:12) - Singularity (6:44) - Augmented Tree (6:20) - Don't Explain (7:14) - Passion Theme (5:27)
My Ideal (CD 1) : My Ideal (6:24) - The Epic (7:24) - Out To Sea (4:59) - Red Eye (5:48) - Paisellu Miu (4:43) - A Whiter Shade of Pale (5:19) - N' Siata (5:27)

Le trio de Michel Bisceglia existe depuis 1997 et, s'il n'a enregistré que cinq albums à ce jour, il a par contre beaucoup voyagé, se produisant sur la scène de festivals internationaux en Asie, aux Etats-Unis et en Europe. Si About Stories, leur premier opus avec le trompettiste Randy Brecker et le saxophoniste Bob Mintzer en invités, recelait déjà une envoûtante beauté (relire la chronique ici), Singularity s'en démarque par un saut évolutif, la musique gagnant en souplesse et en légèreté sans doute en relation avec l'osmose croissante entre les trois musiciens. On s'en convaincra en écoutant les deux standards du répertoire. D'abord Meaning Of The Blues, dont le trio de Keith Jarrett donna jadis une version inoubliable (Standards, Vol. 1), ici interprété avec un souffle capable de troubler l'atmosphère feutrée de cette composition éternelle. Don't Explain ensuite qui tout en invoquant les mots amers chantés par Billie Holiday existe surtout par son improvisation nuancée et délicate, totalement en phase avec la morosité de son thème (la chanson fut écrite par Lady Day après avoir découvert l'infidélité de son mari).

La surprise réside toutefois dans les sept compositions originales qui sonnent comme de nouveaux standards et paraissent déjà familiers après une écoute seulement. Sur le véloce Choosing, le trio semble galvanisé alors que le pianiste, flanqué d'une rythmique ancrée dans le tempo, brode sur la mélodie en lâchant avec une belle vigueur des chapelets de notes qui font monter la pression. Au contraire, sur Augmented Tree et sur Passion Theme, les doigts du pianiste se font tendres et enchanteurs, démontrant un sens aigu de la forme qui renvoie à Bill Evans et, à travers lui, à la musique classique dont le leader est bien familier. Avec sa rythmique binaire et sa mélodie attachante, Jasmine raconte une histoire simple et s'avère particulièrement facile à suivre. Quant au titre éponyme décliné en tempo medium, c'est l'un des sommets de cet album: ici, chaque mesure est un moment d'émerveillement qui traduit, selon une analogie avec la singularité technologique, le sentiment d'une mystérieuse interaction réciproque entre la musique et son interprète.

L'ambiance du studio était tellement positive ce jour là que le trio poursuivit sur sa lancée en réenregistrant d'anciens morceaux de leur répertoire qui montrent de nouvelles nuances. Ces titres ont été regroupés sur un compact intitulé My Ideal offert en bonus. On appréciera ainsi en particulier de réécouter The Epic et Red Eye (extraits de About Stories, 1977), la ballade N'Siata (Second Breath, 2003), ainsi que le célèbre A Whiter Shade Of Pale de Procol Harum (interprété à l'origine par un autre trio nommé Cattleya auquel participait aussi Bisceglia) dans des versions différentes qui témoignent du chemin parcouru par une formation qui a su tirer tous les bénéfices artistiques de sa longévité. Recommandé !

[ Prova Records ] [ Singularity (CD & MP3) ] [ About Stories (CD & MP3) ]
[ A écouter : Singularity - Choosing - Don't Explain - Jasmine ]

Nicolas Kummert Voices : Liberté (Prova Records), 2014
Nicolas Kummert (sax, vocals, talkbox); Hervé Samb (guitare); Alexi Tuomarila (piano); Nicolas Thys (contrebasse); Jens Bouttery (drums)

Intro Stand Up Today (1:23) - Stand Up Today (For Trayvon Martin) (7:51) - Paseo De Los Tristes (6:14) - Liberté (6:32) - Strange Fruit (4:13) - This Is My Rhythm (7:17) - Skylark (6:14) - Isaac (8:06) - You've Changed (5:10) - Willow Song (8:02)

Liberté est le second compact du projet "Voices" de Nicolas Kummert. Sorti en 2010 chez Prova Records, One faisait déjà la part belle aux voix, au groove, à la poésie gentiment révolutionnaire et aux influences africaines concrétisées entre autre par la reprise d'une chanson de Salif Keita (Folon). Des choix artistiques plus ou moins conservés dans cet excellent Liberté qui révèle toutefois une protestation et un engagement plus aigus en phase avec la musique.

Dans le magnifique Stand Up Today, le texte évoque l'affaire Trayvon Martin (c'est son portait réalisé par Madeleine Tirtiaux qui illustre la pochette), tué par balle en février 2012 sans raison apparente par un gardien de sécurité. La remise en liberté de ce dernier, jugé non coupable, entraîna une vague d'indignation aux États-Unis. Et voici que le jazz retrouve soudain une dimension sociale, voire idéologique. En perdant sa neutralité, il redevient motivé et contestataire en délivrant un message libertaire et antiraciste qui, sur le fond, n'est pas très différent de celui véhiculé par le mouvement free des 60's. Le saxophone ténor à la sonorité ample n'est d'ailleurs pas sans évoquer, la radicalisation en moins, le feu intérieur d'un Pharoah Sanders ou d'un Gato Barbieri au temps d'Impulse. On retrouve cette ambiance réfractaire sur l'instrumental Liberté et sur Strange Fruit dont le texte effroyable est déclamé à travers une talkbox, ce qui lui donne une dimension angoissante comme si ces mots terribles nous parvenaient d'outre-tombe.

Plus introspectif, This Is My Rhythm (please don't rush me …) se décline sur un tempo alangui concocté par le guitariste sénégalais Hervé Samb, qui joua autrefois avec Pierre Van Dormael (Solos Duos, 2009), en osmose avec le piano du Finlandais Alexi Tuomarila. Dans la même veine intimiste se situe le standard Skylark sur lequel le leader alterne saxophone et chant dans une ambiance feutrée marquée par un solo délectable de Tuomarila. Isaac est pas contre un instrumental avec chœurs propulsé par une rythmique euphorique sur laquelle le saxophoniste et le pianiste laissent parler leur fougue avec une éloquence jubilatoire révélatrice de leurs talents respectifs. Le répertoire prend fin sur Willow Song, un traditionnel anglais du XVIème siècle chanté sur un accompagnement déstructuré qui, par sa mélancolie, ses contours vaporeux et son étrangeté, me rappelle un thème écrit jadis pour Twin Peaks-Fire Walk With Me.

Voici donc Liberté, un album exigeant qui offre des notes et des mots composant un programme à la fois riche, accessible et original. Soit une heure de musique savoureuse alternant effervescence et lyrisme qui nécessitera de multiples écoutes pour en épuiser tous les moments de bonheur.

[ Nicolas Kummert Voices : One (1er album - CD & MP3) ] [ Nicolas Kummert Voices : Liberté (CD & MP3) ]
[ A écouter : Stand Up Today - This Is My Rhythm - Strange Fruit ]

TAB : Himéros (Mogno j051), 2014
Alex Beaurain (guitares); Frédéric Becker (saxophones / bansuri); Frédéric Malempré (percussions)

M. Duane (8:07) - Les tourments de Phalaenopsis (6:56) - Instant (6:00) - Mlle Palmer (5:56) - La Râpe et le Clou (7:51) - Punctum (5:37) - Himéros (6:32) - L’Inconnu des 3 (4:45) - Rouge Soie (4:43)

M. Duane, qui ouvre ce recueil, est emblématique de la musique de TAB: un jazz de chambre au lyrisme profond qui fait la part belle à des improvisations dessinées par l'écriture et colorées par la fusion souvent inédite des timbres représentés. Car au fil des plages, ce sont souvent des alliages inattendus qui s'offrent à nous: saxophones ou bansuri, guitares, udu, tapan, cymbales et autres éléments percussifs divers sans batterie classique s'animent en un jeu collectif original dont les arrangements ont été pensés avec minutie. Ecoutez par exemple le bucolique Instant avec son bansuri troublant planant au-dessus des percussions et ce passage de guitare quasi-classique tout en délicatesse primesautière; ou la ritournelle lascive du titre éponyme dont l'exquise délicatesse invite à la flânerie; ou encore La Râpe et le Clou, illuminé par d'incroyables sons étouffés de gong comme on en entend dans les monastères indiens ou tibétains. Quelle musicalité, quel raffinement, et quelle sophistication aussi dans ces petites saynètes ciselées avec amour. Ce disque révèle par ailleurs une connivence quasi miraculeuse entre le guitariste français Alex Beaurain, le saxophoniste Frédéric Becker, et le percussionniste Frédéric Malempré, trois musiciens aux oreilles grandes ouvertes et aux passions multiples qui sont ici parvenus à trouver une unité de ton au charme indéniable. Pendant près d'une heure, le trio impressionniste fait ressentir des images comme autant de photographies riches en couleurs, vagabondes, pastorales, exotiques parfois. Par la grâce et la virtuosité des trois complices, la musique dans sa chantante simplicité apparente devient aérienne, atmosphérique tout en restant tendre et émouvante (après tout, Himéros personnifie le désir amoureux). Heureusement, le répertoire du compact a aussi été pensé dans sa globalité et rien ne vient jamais perturber la magie de cette musique du matin calme qui apaise l'humeur et incite au bonheur.

[ Himéros sur Mogno Records ] [ A écouter : TAB (Official Clip) - Heptone (live) ]

Collapse : Bal Folk (Igloo IGL 251), 2014
Steven Delannoye (sax ténor, sax soprano, clarinette basse); Jean-Paul Estiévenart (bugle, trompette); Yannick Peeters (contrebasse); Alain Deval (batterie)

Bal Folk (2:26) - Lente (4:41) - Lump (5:11) - Reboot (6:13) - Hopscotsch (3:46) - Do (5:48) - Crinkle (5:14) - Close And Hope (3:10) - Up The Hill (3:39) - Milk (4:30) - Film 09 (2:42)

Après un premier disque remarquable délivré en 2009, Collapse en sort un second dans un configuration similaire mais avec un line-up différent, ce qui n'est pas sans conséquence sur la musique: Lieven Van Pee a cédé sa contrebasse à Yannick Peeters tandis que le saxophoniste alto Cédric Favresse a été remplacé par Steven Delannoye qui joue du sax ténor et du soprano en plus de la clarinette, élargissant ainsi la palette sonore du quartet. Par ailleurs, les influences klezmer ou orientalisantes décelables sur le premier disque dans les compositions de Favresse ont disparu avec lui. Ce qui nous laisse avec une musique plus abstraite composée, pour la majorité des titres, par le batteur Alain Deval qui impose désormais davantage sa vision d'un jazz moderne et libre rappelant l'esprit avant-gardiste du label Impulse! dans les années 60. Mieux vaut donc prévenir les acheteurs potentiels : contrairement à ce que le titre de l'album peut laisser supposer, ils ne trouveront ici ni bal ni folk mais bien des thèmes angulaires et sophistiqués propices à d'infinies variations et improvisations contrastées. Pourtant, celui qui prendra le temps de s'y attarder trouvera dans cette musique sans piano bien des plaisirs raffinés.

Il faut ainsi écouter le post-bop de Lump, son unisson ténor-trompette impossible à mémoriser, ses impros décapantes, ses fluctuations de tempo et son solo de batterie nerveux avant la reprise du thème exécuté à toute pompe. Ou l'étrange Film 09 sur lequel clarinette basse et trompette installent une atmosphère contemplative évoquant l'arrêt d'un train en bout de quai et la fin d'un voyage. Ou encore Reboot et ses phrases de sax soprano qui s'enroulent sur elles-mêmes en d'étourdissantes volutes. Un autre grand moment est Close An Hope, qui est ce qui se rapproche le plus d'une ballade, transcendé par une trompette bouchée à la sonorité magnifique. Mais chaque composition mérite que l'on s'y attarde car ce jazz hautement exploratoire véhicule, au-dela de ses aspects techniques, des images émotionnelles qui comblent le fossé séparant une musique intellectuelle pour musiciens et le plaisir des simples mélomanes. Pour la seconde fois, Collapse a sorti un disque rare et exigeant, le genre de ceux qu'on attend avec impatience et qui, à chaque fois qu'on l'écoute, n'arrête pas de faire croître l'intérêt qu'on lui porte.

[ Collapse Website ] [ Bal Folk chez Igloo Records ] [ Collapse : Bal Folk (CD) ]
[ A écouter : Bal Folk album teaser - Do (version live au De Werf, 2012 ]

Kim In The Middle : Open & Close (RailNote RN007), 2014
Kim Versteynen (chant); Arne Van Coillie (piano); Flor Van Leugenhaeghe (contrebasse); Luc Vanden Bosch (drums & percussions)

Intro (1:42) - Summertime (8:09) - A Short Goodbye (5:18) - As You Are (6:06) - Kind Of Grey (6:35) - Milk Wood Sky (6:19) - Minor Idea For A Walk (8:38) - Travessia (5:20) - A Mermaid's Tale (5:42) - Baby (5:35)

Le titre de l'album fait référence à la volonté des musiciens de s'ouvrir spirituellement et musicalement les uns aux autres et de favoriser ainsi leur rapprochement et leur interaction. Si c'était un des objectifs de Kim In The Middle, on peut raisonnablement écrire qu'il est atteint. Ainsi en témoigne la reprise du Summertime de Gershwin qui ouvre l'album après une courte improvisation libre. Car le traitement très personnel de ce standard éculé vous surprendra: on y entend en effet un groupe particulièrement soudé où la voix de Kim Versteynen, surtout quand elle improvise en scat, semble un instrument comme les autres. Son chant tout en retenue s'enroule en boucles tournant sur elles-mêmes avec grâce et légèreté, en totale osmose avec un trio qui groove gentiment. Le pianiste Arne Van Coillie est aussi à l'honneur, conduisant la musique de l'intérieur avec un jeu aéré qui ne bouscule jamais la chanteuse mais c'est bien la formation entière qu'il faut louer pour sa gestion intelligente de l'espace sonore. Ces qualités se retrouvent intactes dans les autres reprises de l'album qui incluent de bonnes versions de Travessia et de Baby, respectivement écrits par deux icônes "do Brazil", Milton Nascimento et Caetano Veloso, toutes deux interprétées en portugais avec une belle assurance. On notera aussi l'élégant thème de Milk Wood Sky, jadis chanté par Norma Winstone, sur lequel la voix veloutée fait des merveilles. Les compositions originales ne dénotent aucunement dans l'ensemble et l'on s'attardera seulement sur la superbe ballade Kind Of Grey, écrite en collaboration avec Tim Finouls (avec qui la chanteuse forme un duo qui remporta en 2013 le Concours Jeunes Talents des Leffe Jazz Nights de Dinant). Dans une ambiance "after hours", la voix souple et nuancée de Kim Versteynen donne de la profondeur aux paroles mélancoliques de cette chanson en demi-teinte. Sur quelques titres, Van Coillie passe au piano électrique, ce qui procure d'autres couleurs à une musique évoluant globalement dans un registre medium. Open & Close est un disque fluide et fort plaisant, parsemé de beaux moments d'échange, et qui mérite largement d'être écouté.

[ Kim Versteynen Website ] [ Kim In The Middle - 1st album, 2011 (CD & MP3) ]
[ A écouter : Making of the album Open & Close ]



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