Compacts de Jazz Belge :
Les Nouveautés

Sabin Todorov Trio : Inside Story
(Igloo 203), 2008
Sabin Todorov Trio : Inside Story
A 42 ans, le pianiste Sabin Todorov a déjà une longue expérience derrière lui. Et ça s’entend ! Son toucher nerveux et incisif devance le tempo propulsé par le contrebassiste vétéran Sal la Rocca et le jeune batteur Lionel Beuvens (dont on peut également apprécier la souplesse de jeu sur le récent Cadences du Peter Hertmans Quartet). Originaire de Bulgarie où il a décroché un diplôme au Conservatoire de Musique Classique de Sofia, Todorov s’est installé en Belgique en 1997 et a continué à perfectionner son art auprès de musiciens de jazz comme Diederik Wissels et Nathalie Loriers. Ses compositions recèlent des bribes du folklore de son pays qu’il restitue à travers un jazz de facture moderne : le répertoire commence d’ailleurs par Krivo, un thème alerte emprunté au folklore traditionnel bulgare qui met en exergue les traits distinctifs du musicien. Et il se termine par un Carambol alerte aux allures de danse villageoise. Entre ces deux titres, la musique se teinte parfois d’une profonde nostalgie, comme sur Mirage ou Sad Lullaby, et l’on se dit que l’ombre des steppes balkaniques plane encore au-dessus des notes. C’est manifestement de là-bas que l’art de Sabin Todorov tire sa substance même si ses sentiments s’expriment par une large palette d’influences acquises autre part. Certains titres comme Eclipse intègrent une approche plus franchement ouverte avec un piano qui s’égare dans une relative abstraction mélodique évoquant par ailleurs le phénomène cosmique auquel le titre se rapporte. Mais de cet album dont la profondeur et la sensibilité surprennent, on retiendra surtout le projet convaincant de créer une musique très personnelle au croisement de plusieurs cultures et qui parvient in extremis à marier poésie et sophistication.

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Michel Paré - MP4 : Feelin' Free
(Contour 004), 2005
MP4 : Feelin' Free
Michel Paré est jeune trompettiste et bugliste dont le nom apparaît régulièrement sur les pochettes d’albums réalisés dans des contextes très différents. On peut ainsi l’associer au jazz de chambre de There Is An Effel There de Françoise Derissen, au jazz moderne de l’excellent The Wind’s Caress du t-unit 7, au projet hybride Tomas & Co en compagnie du chanteur Olivier Thomas sans oublier sa participation pendant onze années en tant que membre du Brussels Jazz Orchestra avec lequel il a participé à l’enregistrement de leurs plus beaux fleurons (The September Sessions et The Music Of Bert Joris). Ce premier album sous son nom, intitulé simplement MP4 pour Michel Paré Quartet, est sorti en mai 2006 sur le label Contour dont c’est la quatrième production. Entouré de François Descamps (gt), Piet Verbiest (contrebasse) et Herman Pardon (dr), le trompettiste interprète ici neuf compositions originales, écrites par les membres du quartet, qui s’inscrivent toutes dans un jazz moderne et classique à la fois mais qui présentent des atmosphères fort différentes. Du très enlevé Blue Jeans qui ouvre le disque à la ballade Feelin’ Free en passant par le bop presque fusionnel de Seven Over Rock, autant dire qu’on n’est pas là pour imposer une esthétique quelconque mais plutôt pour s’amuser au travers d’un répertoire le plus éclectique possible. Même les tonalités des instruments varient en fonction des morceaux : citons pour exemple la guitare acoustique légère qui accompagne Rum Ends tranchant radicalement avec la guitare électrique et saturée de Sahara ou encore l’opposition entre le son feutré du bugle sur les ballades et celui plus acide de la trompette quand le groove domine. Certains chercheront peut-être le film conducteur qui relie tout ça mais le fait est qu’on s’en passe fort bien. Entre lyrisme et excitation, cet album ressemble à une rivière sauvage : des eaux calmes aux rapides bouillonnants, il suffit de se laisser emporter.

Saxkartel : Yellow Sounds & Other Colours
(WERF 066), 2007
Yellow Sounds & Other Colours
Après Airdance paru sur le label Igloo en 2004, Saxkartel refait surface chez De Werf avec un casting similaire : Tom Van Dyck est toujours au baryton, Kurt Van Herck au ténor et la Française Sara Meyer à l’alto tandis que Frank Vaganée remplace désormais Robin Verheyen au soprano. Ce quartet de saxophones, donc sans batterie ni basse, propose un nouveau répertoire mélangeant titres originaux et reprises. C’est Tom Van Dyck qui, en plus des compositions, a la lourde tâche de peaufiner l’harmonie et les arrangements : de la clarté de ces derniers dépend en effet l’impact d’un tel projet et il faut bien avouer que cet orchestre tourne rond. Little Rootie Tootie de Thelonious Monk, premier titre du compact, met rapidement tout le monde à l’aise : le baryton claque, les saxophones s’entremêlent et tournoient avec volupté et l’ensemble swingue avec bonheur. Sur plusieurs titres, le quatuor est rejoint par la chanteuse Sud-africaine Tutu Poane, ce qui permet d’aborder quelques thèmes plus légers comme Ntyilo Ntyilo, le superbe Both Sides Now de la grande Joni Mitchell ou encore le célèbre Goodbye Pork-pie Hat de Charlie Mingus (qui fut également chanté magistralement par Mitchell). Parce que son thème est archi-connu, le traitement du Caravan de Duke Ellington met plus facilement en évidence le brio et les qualités de Saxkartel : limpidité des textures, respect de la mélodie, support rythmique impeccable du baryton et fulgurance des solistes magnétisent l’auditeur de la première à la dernière mesure. Pour avoir remporté le concours du Tremplin Jazz d’Avignon en août 2006, Saxkartel a pu enregistrer son second disque près de Carpentras en France dans les studios La Buissonne renommés pour la qualité de leur prise de son acoustique. L’ingénieur Nicolas Baillard l’a doté d’une mise en son extraordinaire qui plonge l’auditeur au cœur des vibrations créées par les quatre soufflants. Ceci contribue grandement à l’épaisseur et à l’impact de cette musique qui, par ses choix assumés, reste bien sûr originale et même avant-gardiste mais dont la combinaison de virtuosité, de puissance, de profondeur et de dynamisme force l’admiration.

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Charles Loos / Steve Houben / Quatuor Thaïs : Au fil du temps
(Mogno j026), 2007
Au fil du temps
Au fil du temps est en quelque sorte une nouvelle concrétisation des amours qu’ont en commun deux musiciens belges depuis longtemps : le jazz et la musique classique. En ces matières, le saxophoniste et flûtiste Steve Houben et le pianiste Charles Loos ont, au cours des dernières décennies, réalisés ensemble ou séparément des disques de jazz acoustique qui fleurent bon la poésie et la musique de chambre. Les voici associés à nouveau et cette fois en compagnie de Thaïs, un quatuor à cordes composé de jeunes musiciennes issues du Conservatoire Royal de Bruxelles. La pièce de résistance est une longue suite de 20 minutes, sobrement intitulée In C (minor), commanditée par le « Hidden Valley Institute of the Arts » de Californie et écrite à l’origine pour un saxophone soprano et sept violoncelles. Loos, qui en est le compositeur, en a fait un nouvel arrangement adapté au quatuor mais elle est toujours interprétée sans piano. Légère, lyrique, elle s’étire en neuf sections aux tempos variés (rubato, andante, lento, …) et charme par son élégance et le jeu virevoltant du saxophoniste. Les cinq autres titres de l’album (*) sont enregistrés avec Charles Loos au piano et adoptent dans l’ensemble une approche moins concertisante et plus proche du jazz. La musique apaisante s’écoute avec aisance tandis que les deux solistes font preuve comme d’habitude d’une grande fraîcheur dans leur jeu en y introduisant une palette de nuances étendues. Ceux qui ont apprécié le dernier album de HLM (qui faisait déjà appel au quatuor Thaïs) retrouveront ici des ambiances similaires, sans la voix de Maurane bien sûr. C’est bien le même genre de musique esthétique et raffinée qui coule paisiblement, au fil du temps, telle un fleuve à la surface lisse mais miroitante.
(*) à noter un clic désagréable qui apparaît après trois minutes et deux secondes sur l’excellent What a mellow man. L’artefact est bien visible quand on ouvre le morceau avec le logiciel Audacity. Impossible de dire s’il s’agit d’un problème propre au fichier audio ou lié au support bien que la surface du compact soit apparemment sans défaut.

[ Mogno Music ]

Francoise Derissen - Carla Van Effeltaire - Renaud Lhoest : There is an effel there
(Mogno j025), 2007 (enregistré en 2005 et 2006)
There is an effel there
La façon la plus simple pour un chroniqueur de parler d’un disque, c’est de le comparer à une image. Et quand sa pochette vous aide à la saisir, c’est encore mieux. C’est le cas avec cette musique qui, à l’instar du paysage bucolique figurant sur son digipack, évoque une promenade dans une campagne verdoyante. Les titres des morceaux aussi d’ailleurs : Promenade sans soucis et Eaux dormantes recèlent déjà dans leurs intitulés quelques promesses que l’on espère bien retrouver dans la musique. Diplômée en musique de chambre du Conservatoire royal de Bruxelles, Françoise Derissen joue du violon et sa compagne, Carla Van Effeltaire, premier prix au Conservatoire royal de Bruxelles, joue du piano. Les influences classiques persistent forcément dans les compositions originales et des titres comme Pourquoi (avec Jean-Louis Rassinfosse à la contrebasse et Dik Van Der Harst au bandonéon), Vijf over acht avec sa jolie mélodie d’inspiration médiévale et un traitement proche du Rock progressif ou encore Eaux dormantes au tempo alangui sont de petites fantaisies, légères comme une brise de printemps, qui fleurent bon la musique de chambre. Cette approche très classique est toutefois rompue à quelques occasions. Parce que basée sur le Blues, la composition Blues for Marie sonne plus jazz avec un beau solo de clarinette de Kurt Budé immédiatement suivi d’un autre de Michel Paré au bugle tandis que le violon, trafiqué par une pédale d’effet, se fait soudain électrique. If I had a three qui ouvre l’album est également plus aventureux : Carla Van Effeltaire a troqué son piano acoustique contre un Fender Rhodes dont elle joue avec beaucoup de sensibilité (on regrette d’ailleurs qu’elle n’en ait pas fait davantage usage) tandis que les solistes Paré et Derissen s’envolent. Et puis, il y a cet étonnant Indécisions en forme de fusion douce à la Return to Forever. Accompagné par un Benoît Vanderstraeten éblouissant à la basse électrique, Michel Paré à la trompette, Kurt Budé à la clarinette basse et Frédéric Malempré qui déroule un tapis magique de percussions, le duo Derissen – Van Effeltaire y démontre en fin de compte qu’il a plus d’une carte dans sa manche. C’est le sacre du tympan tant l’ensemble est soudé, l’arrangement décoiffant et le groove subtil. There is an effel there (une homophonie à propos de Effeltaire) est un album varié, léger et accessible qui conviendra à ceux qui apprécient une musique ensoleillée comme un après-midi d’été où le contrepoint classique côtoie en bonne entente d’autres formes musicales héritées du jazz.

[ Mogno Music ]

Alano Gruarin : Profondo Blu
(Prova Records), 2007
Alano Gruarin : Profondo Blu
Né en Belgique mais doté d’ascendances italiennes, Alano Gruarin a été formé à l’Institut Lemmens de Louvain où il a reçu une formation classique pour ensuite découvrir la liberté du jazz sous la supervision du pianiste bop hollandais Ron van Rossum. Quelques classes supplémentaires avec, entre autres, Kenny Werner et Brad Mehldau et le voilà prêt à intégrer plusieurs projets dont un duo de piano avec Jef Neve. Profondu Blu est son premier disque enregistré pour le tout nouveau label indépendant Prova Records créé par Michel Bisceglia. Enregistré en trio avec Maarten Moesen (Drums) et Werner Lauscher (contrebasse) avec en plus, sur quelques titres, la complicité du trompettiste et bugliste Bert Joris et celle d’un quatuor à cordes (le Kryptos Quartet), l’humeur va d’un jazz européen mélodique et léger (Song for Bert composé par Gruarin et Bisceglia) à une approche plus introspective où les notes résonnent pour créer des espaces sonores émouvants et propices à la rêverie (Abbia Pieta di noi et un étonnante reprise de Old Friend avec l’accordéon de Gwen Cresens dans le rôle de l’harmonica de Toots Thielemans). On y trouve aussi du jazz qui swingue comme sur At Werners’s Place, Oranges ou L’angelino Birichino, agrémenté d’une superbe partition d’un Joris très en verve, ainsi que sur l’excellent Upside Down enregistré par un trio touché par la grâce : Alano Gruarin y démontre de réelles qualités d’improvisateur tandis que ses doigts enflamment le clavier avec une rythmique attentive qui le suit à la trace. Son interprétation du standard Nature Boy, composé en 1947 par Eden Ahbez et interprété à l’époque par le Nat King Cole Trio, est exemplaire : magnifiquement enrobée par les cordes du Kryptos Quartet, elle évoque avec intensité les passages les plus dramatiques du film musical Moulin Rouge dont elle constituait un des thèmes centraux. Impossible de ne pas souligner également dans cette reprise la magnifique partie de contrebasse de Werner Lauscher mise en valeur par le piano en retrait. L’autre standard, la gracieuse et romantique ballade Alone Together d’Arthur Schwartz, est également rendue avec beaucoup de sensibilité et bénéficie d’une improvisation remarquable de Bert Joris. L’album se termine avec le titre éponyme, une descente au cœur d’un bleu profond en compagnie du trompettiste et de l’accordéoniste: c’est beau tout simplement. Difficile de ne pas être séduit par cet album à l’esthétique raffinée, premier témoignage convaincant d’un jeune pianiste qui promet énormément.

[ Alano Gruarin ] [ Prova Records ]

Fabien Degryse Trio : The Heart Of The Acoustic Guitar
(Midnight Muse Records), 2006 (édition 2007)
Fabien Degryse Trio : The Heart Of The Acoustic Guitar
Ce qui frappe d’abord, c’est la chaleur qui se dégage de cette musique. On croirait presque que le trio l’a enregistrée au coin du feu dans une ambiance intimiste et calfeutrée et on ne peut une fois encore que se réjouir du travail de l’ingénieur du son Michel Andina. Ensuite, il y a le son, devenu plutôt inhabituel en Jazz, de la guitare acoustique à cordes d’acier. Et quelle guitare ! Une véritable Martin (issue de la fabrique de Nazareth en Pennsylvanie) dont le numéro de série photographié sur la pochette intérieure indique qu’elle doit dater de 1977. Le son est cristallin, tellement typique qu’on ne peut s’empêcher de penser aux nombreux artistes de Folk et de Country qui l’ont utilisée en solo comme Norman Blake, David Bromberg ou Lester Flatt. On a l’impression fugace que cette guitare légendaire joue toute seule tant les notes s’écoulent avec une immense fluidité. Mais qu’on ne s’y trompe pas : il faut un sacré bagage technique pour en jouer du jazz comme on l’entend ici. Sans aucune virtuosité démonstrative et déplacée, Fabien Degryse fait preuve à la fois d’un toucher d’une précision rare et d’une grande expressivité dans la construction de ses solos. En plus, auteur de la totalité du répertoire, il démontre qu’il est un fin mélodiste aux idées larges nourries par ses multiples influences : des blues de Da Ann Blues et Back To The Roots (que n’aurait pas renié un Eric Clapton unplugged) à la jolie ballade pleine de douceur Away From Your Love, en passant par le boppisant Back Home, il y en a un peu pour chacun. Pour ce premier album en trio acoustique, le guitariste s’est entouré d’une rythmique de luxe avec le contrebassiste Bart De Nolf (Bart Defoort Quartet) très présent et auteur de quelques beaux solos (Dreams & Goals) et du batteur Bruno Castellucci dont la frappe élastique fait merveille (écoutez l’intro de The Odd Party et la suite : c’est du grand art). Sur cet album, qu’on recommandera à tous les amateurs d’un jazz varié et accessible, Fabien Degryse ne se contente pas de mettre à nu le cœur de sa guitare acoustique, il fait aussi parler son âme.

[ Fabien Degryse Website ]

Phil Abraham & Jazz Me Do : Jazz Me Do 2 (Alone Blue Records), 2007
(Alone Blue Records), 2007
Phil Abraham : Jazz Me Do 2
Phil Abraham est un musicien né avec le jazz dans la peau : son évolution stylistique ayant suivi celle du jazz, on a aujourd’hui l’impression qu’il peut tout jouer et, aussi bien sur des standards comme Exactly Like You que sur des pièces modernes et complexes comme Giant Steps, son trombone swingue toujours avec autant d’aisance. Alors quand, pour la seconde fois, il consacre tout un album (enregistré cette fois en studio) à des compositions de Lennon – McCartney, on sait déjà, bien avant d’écouter le disque, qu’on va prendre du plaisir. De With A Little Help From My Friends à Yesterday, pas de surprise : les thèmes populaires inscrits dans la mémoire sont immédiatement reconnaissables et la musique reste très accessible même pour ceux qui n’écoutent du jazz qu’occasionnellement. Ceci n’empêche pas que les arrangements, concoctés pour la plupart par Abraham lui-même, sont orfévrés avec amour. Evidemment, ce n’est pas la première fois qu’on interprète les Beatles en Jazz (l’excellent Blue Note Plays The Beatles par exemple compilait des interprétations de Cassandra Wilson, Lee Morgan, Tony Williams et autres artistes de l’écurie Blue Note), mais il se dégage de ce projet Jazz Me Do un engouement qui séduit tandis que les solistes exceptionnels rassemblés pour l’occasion sont totalement impliqués : Charles Loos au piano, Richard Rousselet à la trompette, Jacques Pirotton à la guitare et Fabrice Alleman au saxophone se sont mis au diapason du leader et leurs interventions sont fraîches, gaies et chaleureuses à la fois. Que ce soit sur le funky Ticket To Ride, le pensif Fool On The Hill, l’entraînant From Me To You ou le tendre Here There And Everywhere enluminé par les vocalises de la chanteuse sud-africaine Chantal Willie, on ne résiste pas à « la vie » de cette musique qui n’a rien de réchauffé. Comme on pouvait s’y attendre, Abraham recourt une fois encore au scat sur Lady Madonna qui en devient irrésistible d’autant plus que les solos de soprano et de guitare électrique sont eux aussi lumineux. Bref, si vous aimez la bonne musique en général et le Smooth Jazz en particulier, ce crossover réussi entre Pop et Jazz classique va vous emballer.

[ Phil Abraham Website ] [ Phil Abraham sur Amazon ]
Brussels Jazz Orchestra : The Music Of Michel Herr
(WERF 067-068), 2007 (édition 2008)
Brussels Jazz Orchestra : The Music Of Michel Herr
Cet album annoncé, on l’attendait avec impatience. Entendre le Brussels Jazz Orchestra mettre toute sa puissance au service des compositions de Michel Herr est une idée porteuse de frissons. Quand on sait en plus que le pianiste lui-même, réputé pour sa science de l’agencement des masses sonores depuis son travail dans les années 60 avec le grand orchestre de la BRT, s’est chargé de tous les arrangements et même de conduire l’orchestre, on ne peut qu’être impatient d’écouter cette nouvelle production. Le compositeur a sélectionné dans son vaste répertoire deux suites et neuf thèmes, dont certains spécialement écrits pour big band, qui couvrent différentes périodes de sa déjà longue carrière : de Pentaprism offert dans les années 70 au BRT Jazz Orkest d’Etienne Verschueren - et repris en 1986 sur le second album du ACT Big Band de Felix Simtaine (Extremes, Igloo) d’où est tiré également le morceau Extremes - jusqu’à sa fameuse Celebration Suite, déjà enregistrée avec le BJO en 1999 pour The September Sessions (WERF), ici rendue dans une superbe version étendue. Le parcours revisite également Song For Micheline extrait de l’album Short Stories du Engstfeld / Herr Quartet (Nabel, 1983), Song for Lucy extrait de la bande originale du film Just Friends enregistrée en 1993 avec Archie Shepp (AMC), Out Of The Silence qui figurait sur Intensive Act de Felix Simtaine (Igloo, 1996) et Distant Echoes du récent Notes Of Life (Igloo, 1998). Multributes, Springboard et la seconde suite Flagey : A New Era sont des titres inédits sur disque. Enregistré en deux jours et demi, ce double compact témoigne à la fois de la maîtrise du leader mais aussi de l’expérience d’un orchestre qui a déjà su dans le passé mettre en valeur le talent d’artistes aussi divers que Bert Joris, Kenny Werner ou David Liebman. Que ce soit sur les ballades lyriques comme Song For Lucy ou les titres plus extravertis comme Springboard, l’émotion est au rendez-vous tant la machine dégage un swing à fleur de peau. Les solistes - Nico Schepers (tp), Kurt Van Herck et Bart Defoort (ts), Frank Vaganée (as), Lode Mertens (tb), Bo Van Der Werf (bs), Nathalie Loriers (p) et Peter Hertmans (gt) entre autres –, littéralement propulsés dans le dos par le reste de l’orchestre, donnent le meilleur d’eux-mêmes. Si vous aimez l’expressivité et la puissance dégagées par un vrai big band, les solos inventifs au service de thèmes magnifiques et les couleurs miroitantes des grands ensembles de jazz, il n’y a rien de mieux à s’offrir cette année que ce fantastique double compact. Pour vous en faire une idée, regardez ci-dessous la vidéo montrant l’orchestre au travail couplé avec une interview de Michel Herr. Ca décoiffe non ?



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Trio Grande & Matthew Bourne : Un Matin Plein De Promesses
(WERF 069), 2007 (édition 2008)
Trio Grande & Matthew Bourne : Un Matin Plein De Promesses
Le Trio Grande est une association franco-belge de trois musiciens fantasques: le Français Laurent Dehors aux clarinettes, saxophones, harmonica et cornemuse et les Belges Michel Massot (tubas et trombone) et Michel Debrulle (batterie et percussions). Avec quinze années au compteur passées à composer et à interpréter un jazz ouvert et extravagant qui peut relever aussi bien de la fanfare de rue que de la musique contemporaine ou encore de la bande sonore pour cartoons à l’américaine, quoi de plus étonnant qu’ils aient décidé de s’associer au pianiste anglais Matthew Bourne, connu pour ses interprétations débridées qu’il interprète aussi bien en jouant sur le clavier qu’en grattant les cordes à l’intérieur de son instrument. Comme prévu, le mariage est évidemment réussi et la fusion entre le piano et le trio s’est faite le plus naturellement du monde. Le quartet ainsi constitué nous transporte une nouvelle fois au pays de la musique improvisée et heureuse avec de nouvelles compositions qui sont des sommets dans leur genre : Il faut écouter les tourneries endiablées de Valence Valse ponctuées de rires et qui se terminent en festival de dessin animé ou l’improbable Menuet évoquant l’esprit déjanté d’un Frank Zappa pour comprendre que cet ensemble s’autorise à jouer tout ce qu’il veut en libérant les formes traditionnelles du jazz. Mais Cet album, intitulé Un Matin Plein de Promesses, ne se réduit pas non plus qu’à ça : on y trouvera aussi des compositions plus traditionnelles et même retenues qui dégagent une véritable poésie comme Le Bossu de Rossignol joliment introduit par un solo de piano ou Cinéma-Danse et son développement très structuré. Les autres influences se partagent entre musique contemporaine (Le Ciel), folklorique (La fin de l’été) ou progressive (le très réussi L’hypnotique) sans oublier les rythmes sautillants et des esquisses de mélodies toujours fort originales. Bref, on l’aura compris, ce nouvel album de Trio Grande est encore une fois à recommander à ceux qui ont les oreilles grandes ouvertes et savent en profiter.

[ Trio Grande sur MySpace avec 3 titres à écouter ] [ Commander chez De Werf ]

Pierre Vaiana / Al Funduq : Porta Del Vento
(IGLOO MONDO IGL 195), 2007
Pierre Vaiana / Al Funduq : Porta Del Vento
Porta Del Vento est un album de voyage, un livre de notes qui vous emmène le long des routes à la recherche de nouvelles rencontres, de nouveaux dialogues. Il n’y a pas de meilleur titre que U Suli Cadi Tranquillo (le soleil tombe tranquillement) pour entamer un tel disque : au son des clochettes s’accrochent des chiamate (appels) semblables à ceux criés par les bergers siciliens avant que la mélodie reposante ne s’étire longuement comme une teinte rouge dans un ciel crépusculaire. Bahria / Porta De Vento est dédié au village de Bagheria, dans la province de Palerme, qui reste célèbre pour ses chanteurs porteurs de la tradition des charretiers ambulants. Pierre Vaiana y retrouve ses racines siciliennes et nous fait partager cette tradition avec une grande émotion : poésie chantée et chiamate habitent cette mélopée portée par le piano de Fabian Fiorini. Le jazz ne fait vraiment son apparition que sur le troisième titre Incontro avec de lumineuses improvisations, d’abord du leader au saxophone soprano et ensuite de Fiorini au piano, sur un tapis magique de percussions déroulé par Carlo Rizzo et Zoumana Dembélé. Retour aux tarentelles siciliennes avec Ballu Da Curdedda avant un autre grand moment : Al Jazaïr dédié à un musicien algérien (Aziz Djemmame) de Constantine qui lutte en ce moment pour imposer dans son pays les cultures plurielles et lui conserver cette vielle tradition d’ouverture qui fit de l’Algérie le premier pays du continent à accueillir en 1969 le festival culturel panafricain. Traino - Etnanjaro est entièrement bâti sur des percussions évoquant les concours de force organisés par les charretiers tandis que Gira Vota e Firria est le triste chant d’un charretier qui a perdu son cheval, magnifiquement accompagné par Fabian Fiorini et rehaussé d’une improvisation magistrale au soprano. Citons encore A Kalsa (la pure) qui évoque une promenade jazzistique dans les vieux quartiers de Palerme et la longue suite A Ciascuno Il Suo (à chacun son dû), écrite en hommage à l’écrivain sicilien Leonardo Sciascia, qui intègre un chant en napolitain de Carlo Rizzo. Evidemment, le jazz ne joue qu’un rôle épisodique dans cet album mais il est bien là, ensemençant la vaste culture méditerranéenne qui constitue le cœur de ce projet original. Le « Funduq » de Pierre Vaiana est une auberge où il fait bon s’arrêter le soir après une longue journée d’efforts. On y entend des histoires optimistes et des poésies qui font rêver tandis que les valeurs qui prévalent sont le partage et l’amitié. De quoi se ressourcer dans un monde agité qui a plutôt tendance à oublier tout ça!

[ Al Funduq sur TALIA + vidéos ] [ Le projet Funduq ]

Richard Rousselet – Marie-Anne Standaert : Special Quintet Live At La Laiterie
(AZ Productions AZ1012), 2007 (enregistré en décembre 2006)
Special Quintet Live At La Laiterie
Dix reprises enregistrées en concert au restaurant La Laiterie de Linkebeek par le quintet de Richard Rousselet. Spécialiste des projets qui revisitent des artistes ou des périodes historiques du jazz (ceux qui ont jadis fréquenté le défunt Travers se souviennent sûrement de l’excellent Ecaroh Quintet dédié à Horace Silver mais il faut aussi citer le A Train Sextet voué à l’œuvre d’Ellington), le trompettiste a choisi cette fois de se concentrer sur les années 50, une décennie marquée par le dynamisme et la complexité du be-bop mais aussi par l’approche plus cool et sophistiquée du jazz West-Coast. Pour l’occasion, il a exhumé quelques fameux thèmes de Thelonious Monk (Rhythm-A-Ning), d'Art Farmer (Mox Nix), de Jimmy Heath (Gingerbread boy) et surtout de Dizzy Gillespie (Tour De Force, Ow, Birk's Works, Manteca) plus quelques standards. Composée de Bas Cooijmans (contrebasse) et de Laurent Mercier (Batterie), la rythmique est carrée sans être rigide et balance en souplesse tandis que les arrangements conçus par Rousselet privilégient la limpidité et laissent tout l'espace nécessaire aux solistes pour s’exprimer. Comme l’album est une sorte d’hommage aux grands trompettistes de l’époque (Art Farmer, Ruby Braff, Dizzy et Clifford Brown entre autres), Rousselet a fait l’impasse sur le saxophone et a préféré s’associer à la jeune Marie-Anne Standaert, la seule trompettiste et bugliste de jazz belge qui, confrontée à l’expérience du leader, s’en tire avec tous les honneurs. Reste Yves Gourmeur au piano qui se fend de quelques solos légers bien inscrits dans la tradition. En plus, la chanteuse Julie Dumilieu, qui a l’habitude de tourner avec les musiciens de ce quintet, est invitée sur deux titres (la ballade Our Love Is Here To Stay de Gershwin et Comes Love de Lew Brown) qu’elle interprète avec conviction et émotion. Enthousiasme, cohésion et swing habitent ces interprétations qui coulent avec aisance et raviront les nostalgiques des fifties. Si le postulat de base était de divertir le public dans la simplicité et la bonne humeur, ce projet est indéniablement une belle réussite.

[ Richard Rousselet - Ecouter / Commander ] [ Julie Dumilieu ]

Fred Delplancq Quartet : Talisman
(Talisman Music), 2007
Fred Delplancq Quartet : Talisman
Le premier titre, Mister Ravi, est un hommage au second fils de John et Alice Coltrane, ce qui peut paraître étonnant si l’on sait que ce saxophoniste est toujours en progression comme en témoigne ses quatre albums personnels dont le dernier en date, In Flux, paraît aujourd’hui le plus abouti. Toutefois, Ravi Coltrane qui a refusé de s’inscrire dans la voie ouverte par son père en préférant s’imposer au rythme qu’il s’est choisi, a quand même développé un style original qu’on retrouvera d’ailleurs ici, rendu avec beaucoup de subtilité. C’est bien le même genre de jazz post-bop que joue avec énergie et passion Fred Delplancq qui s’approprie avec une apparente facilité cette façon très singulière qu’à son modèle d’articuler ses phrases au-dessus des mesures sans jamais perdre le sens du swing. En un sens, cet exercice montre combien Fred Delpancq est un saxophoniste talentueux, doué d’une sensibilité et d’une ouverture formidables - ce que confirme par ailleurs le reste du répertoire qui se cantonne dans le même idiome d’un post-bop aventureux aux harmonies complexes - allant même dans ses ultimes explorations jusqu’à à flirter l’espace d’un moment avec le free jazz. Au fil des plages, on pense aussi à Wayne Shorter ou à Brandford Marsalis qui soufflent tous les deux avec le même esprit de liberté. On retrouve non seulement la technique formidable de ces musiciens chez Fred Delplancq mais aussi leur spiritualité, indispensable pour soutenir de telles mouvances créées dans l’instant. Ecoutez Talisman par exemple : ne recèle-t-il pas dans ses mutations et ses improvisations tournoyantes ce qui fait toute la force de cette musique (the healing force of the universe pour paraphraser Albert Ayler) ? Un tel projet ne peut toutefois donner sa pleine mesure que si le leader est entouré de sidemen capables de partager sa vision et, par chance, son nouveau quartet (Second Time), pourtant composé de jeunes musiciens moyennement ou peu connus, est carrément époustouflant. Le pianiste Vincent Bruyninckx notamment est un nom à retenir : ses solos arborescents rehaussent les partitions et son interactivité au sein de la rythmique, composée de Sam Gerstmans à la contrebasse et de Toon Van Dionant à la batterie, est exemplaire. Pour une cure de jazz moderne et aventureux, innovant et émotionnel, pensez à Fred Delplancq : pour peu qu’on ferme les yeux, c’est le genre de musique qui vous irradie de l’intérieur.

[ Fred Delplancq ] [ Talisman Music ]

Cattleya : Diary
(Prova Records), 2007
Cattleya : Diary
Ce trio affiche une affection certaine pour l’œuvre du romancier français Marcel Proust. Leur premier album était intitulé Le Temps Perdu (PAO, 2000), le second Madeleine (Rent a Dog, 2002) et eux-mêmes se sont attribués le nom de Catlleya d’après la célèbre orchidée utilisée par Proust comme le symbole de la passion amoureuse dans son roman « A la recherche du temps perdu ». Composé du contrebassiste Volker Heinze, du batteur Harald Ingenhag – tout deux Allemands - et du pianiste d’origine italienne Michel Bisceglia, ce trio qui existe depuis plus d’une décennie, démontre sur ce troisième opus que ses membres ont eu le temps d’apprendre à se connaître. Les trois hommes témoignent en effet d’une belle empathie qui rend la musique particulièrement vivante. On dit souvent que, plus qu’une affaire d’individualités (comme c’est le cas dans la chanson), les grandes réussites en jazz sont dues aux ensembles et à la qualité des échanges entre les musiciens. Ici, on est comblé car ce trio fonctionne vraiment comme s’il était une entité unique. Le répertoire est composé de neuf partitions originales composées par Bisceglia ou Ingenhag, la dixième étant une reprise du fameux tube de Procol Harum, A Whiter Shade of Pale, rendu dans une très belle version jazzy arrangée par Bisceglia. Si l’on excepte deux ou trois titres au tempo relativement plus entraînant (Diary, Song For Pablo et le très court Trio Impro), cette musique impressionniste, alanguie parfois, romantique toujours, pourrait bien être le compagnon sonore idéal des romans de Proust et on comprend mieux à son écoute le lien qui les unit : les improvisations tournent comme les phrases de l’auteur, longues et dotées d’une respiration propre. Le temps se dilue et se contracte, effaçant toute trace de son cheminement tandis que la musique qui coule doucement fait oublier l’instant qui passe. D’un abord très accessible, cet excellent album a paraît-il déjà fait vibrer la presse d’outre-Rhin. Au vu de ses qualités, nul doute que le reste de l’Europe saura également l’apprécier.

[ Cattleya ] [ Prova Records ]

Free Desmyter Quartet : Something to Share
(WERF 064), 2007
Free Desmyter Quartet : Something to Share
Dooo The Bop - I Saw An Alien débute par le déferlement énergique de la batterie de Marek Patrman avant l’entrée en scène du reste du quartet. Le titre exprime parfaitement ce qu’on reçoit : c’est une musique Bop avec un thème réduit à l’essentiel dans l’esprit de Charlie Parker, rapidement expédié pour en venir au coeur du sujet : l’improvisation débridée. John Ruocco est ici à la clarinette pour des phrases courtes, nettes et nerveuses qui font mouche tandis que le leader prend la suite pour développer à son tour sa vision avec des chapelets de notes enfilées avec dextérité. Il est alors temps pour Manolo Cabras d’entrer dans la danse avec un solo de contrebasse. La musique passe comme une onde de choc : près de 7 minutes qu’on roule à une cadence folle et le temps s’est envolé. Belle entrée en matière pour ce disque qui va poursuivre dans le même style de jazz moderne où l’improvisation tient une place charnière. Thrill est ainsi une autre petite merveille d’interplays puissants et pleins d’allégresse. Les tempos sont toutefois variés et, entre un Elegy plus réfléchi et un Ballad For A Peaceful World qui n’est rien d’autre que ce que son titre indique, on a d’autres aperçus du talent des quatre musiciens. Le répertoire se termine même sur In Memory interprété en solo par le pianiste Free Desmyter qui fait preuve de lyrisme et d’une retenue exemplaire pour explorer avec des nuances délicates une mélodie aérienne. Un des grands moments de l’album est enfin cet Indulgence au thème classicisant, culminant à plus de 10 minutes avec un long solo de piano qui grimpe les volées d’accord, grâce au tremplin de la rythmique, avec une aisance, une mobilité et une construction remarquables. A ce jeu-là, il ne faut pas longtemps à l’auditeur pour être perdu dans la translation et en retirer une grande jouissance. Something To Share est une excellente production à recommander avant tout aux amateurs d'un jazz ouvert et aventureux dont la part substantielle va à la création de pièces spontanées et au partage entre musiciens.

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