Trio Grande & Matthew Bourne : Hold The Line (WERF 093), 2011
Trio Grande, composé de Michel Debrulle à la batterie et aux percussions, de Laurent Dehors aux saxophones et aux clarinettes et de Michel Massot au tuba et au trombone, crée un monde fantaisiste résultant du métissage d’éléments musicaux disparates. Le résultat est surprenant et totalement imprévisible surtout que l’improvisation libre vient encore compléter une écriture et des orchestrations très originales. Grande idée aussi d’intégrer au trio le pianiste excentrique anglais Matthew Bourne dont dont le jeu rythmique et les cascades de notes se marient avec bonheur aux sonorités de cet étrange équipage. On pense ici à une bande sonore pour dessin animé (BDK Theme) et là, à une ritournelle romantique d‘inspiration classique (Roche Colombe) quand ce n’est pas à une fanfare de rue (Clafoutis). Mais en fait, les trouvailles fusent continuellement à grande vitesse dans ce melting pot à la fois complexe (du point de vue des musiciens) et accessible (du point de vue du public). Les mélodies, souvent belles, sont vite déstructurées au profit d’ambiances diverses à travers lesquelles souffle un vent frais de liberté. Le son est parfois brut et on imagine aisément les quatre musiciens enregistrer cet opus en studio comme s’il était interprété live, sans ingénierie particulière et avec les seuls moyens du bord. Bon, on ne comprend pas tout ce qui sous-tend ces histoires vagabondes et désordonnées mais on s’amuse quand même. Et on se dit que sur scène, l’impact de cette musique devrait encore être bien plus grand. L’atmosphère sera-t-elle festive ou sérieuse, insouciante ou grave ? Un peu de tout cela sans doute mais avec Trio Grande, de toute façon, on n’est jamais sûr de rien. [ Le Collectif du Lion et Trio Grande sur MySpace ] [ Commander chez De Werf ] |
Greg Houben Quartet Meets Pierrick Pédron (Plus Loin Music), 2010
Sur son disque précédent, How Deep Is The Ocean (Igloo, 2009), Greg Houben jouait et chantait comme Chet Baker dans un style tellement maîtrisé qu’il a fait tout de suite l’unanimité. Sur cet album, le trompettiste affiche une personnalité plus affirmée que l’on ne peut plus désormais rattacher à un nom en particulier. Malgré tout, si l’on excepte le boppisant Funnel Cloud, les morceaux qui sont tous en tempo lent ou moyen rappellent quand même les ambiances des albums de Miles Davis dans les années 50, surtout quand Houben joue avec une sourdine comme sur Mademoiselle Croissant. Et puis, il s’est associé avec un sacré souffleur nommé Pierrick Pédron. Le saxophoniste breton était de passage à Liège en 2009 pour le grand festival de jazz et c’est dans la cité ardente « after hours » qu’Houben et lui ont fait connaissance, ce qui les a conduit naturellement à enregistrer ensemble cet album. Si le trompettiste belge a oublié Chet pour souffler dans la sphère davisienne, Pédron lui joue avec un allant et une flamme qui évoquent tout de suite le grand Cannonball Adderley. L’alchimie est donc parfaite entre les deux hommes dont l’interaction rappellera la magie d’un célèbre quintet de 1958. Le contrebassiste vétéran Sal La Rocca, efficace mais discret, est ici associé au batteur américain Rick Hollander dont la réputation n’est plus à faire et, cerise sur le gâteau, le piano est aux mains du jeune et talentueux Pascal Mohy qui, en plus de délivrer quelques beaux chorus, participe aussi à l’écriture des thèmes. Certes, rien de neuf n’émerge de cette association franco-belge mais franchement, qui s’en soucie quand la musique est tellement bonne qu’elle fait vibrer. Notons en passant la belle pochette monochrome à l’ancienne qui aurait pu porter le sigle du label Prestige : on y voit les deux solistes se serrer la main devant des voies de chemin de fer qui se croisent comme des destins. [ Steve Houben Meets Pierrick Pedron ] |
International Trio : Donkere Golven (WERF 095), 2011
Joachim Badenhorst (clarinette, sax ténor); Steve Swell (trombone);
Ziv Ravitz (drums)
1) Delirious Walk - 2) Donkere Golven - 3) Qara - 4) Angry Mountain - 5) Monkey Tak - 6) Tak Tak - 7) Bugs In A Box - 8) Texture#3 - 9) Evolution - 10) Different Grades Of Decay - 11) Wind On My Porch
[ Commander chez De Werf ] |
Tom Van Dyck & t-unit4 : Little Man - Big World (Different Record), 2011
« t-unit4 » est une version réduite du « t-unit7 » qui nous avait légué en 2007 l’excellent The Wind's Caress d’ailleurs choisi à l’époque comme disque du mois dans ces pages. Si le saxophoniste alto Tom Van Dyck a maintenant fait l’impasse sur la section de cuivres qui le secondait (tp, tb et ts) sur ce premier essai, il a par contre conservé les autres musiciens : Mark Haanstra à la basse (acoustique), Herman Pardon à la batterie et le talentueux Ewout Pierreux (Jazzisfaction) qui, en fonction des plages, joue du piano acoustique ou du Fender Rhodes. Auteur de quasiment toutes les compositions (une sur dix est écrite par le pianiste), le leader réussit à retenir l’attention grâce a des mélodies vives et contrastées qui servent de tremplin à des improvisations de haut vol. L’interaction est maximale au sein de ce quartet d’autant plus que le répertoire est davantage axé sur un phrasé post-bop tendu et plein de verve plutôt que sur des ballades alanguies. Ecoutez par exemple Unserious Business, Blow, Bud, Not Weiser et surtout le formidable Big Tree qui clôture le répertoire : autant de morceaux de bravoure pour un combo qui éblouit par son agilité et enrichit la musique d’épisodes inattendus aussi bien sur le plan rythmique que mélodique. Le piano électrique de Pierreux fait évidemment merveille dans ce contexte, apportant déjà un groove profond par sa seule sonorité alors qu’il est en plus ici joué avec souplesse par des doigts pleins de soul. Franchement, quand ça swingue, ça swingue! Au point qu’on à envie de se lever pour applaudir et participer à l’élan commun. Ceci n’empêche d’ailleurs pas quelques grands moments de lyrisme comme sur Force Majeure où saxophone et piano se complémentent pour une émotion à fleur de peau. Little Man Big World délivre généreusement plus d’une heure de musique dense, dynamique et passionnante servie par quatre jazzmen qui savent y faire.
[ Tom Van Dyck Website ] |
Rony Verbiest : Time Of The Doves (Prova PR 1105-CD17), 2011
Rony Verbiest (Bandonéon); Hans Van Oost (guitare); Mario Vermandel (contrebasse); Luc Vanden Bosch (drums)
1) Antony - 2) Bolero Di Quimet - 3) Parkkaffe - 4) Tango 1 - 5) Vinto - 6) La Plaça Del Diamant - 7) Senora Natalia - 8) Antwerp Tango (Tango 3) - 9) Bando - 10) Colometa
[ Prova Records ] |
Koen Nys Quintet : Turtle Music (WERF 091), 2011
Voici un nouveau quintet dirigé par un saxophoniste encore peu connu en Belgique. C’est que Koen Nys a beaucoup voyagé du Canada au Japon, jouant un peu partout mais seulement très épisodiquement sur la scène belge. Il est maintenant à la tête d’un ensemble de jeunes musiciens comprenant le pianiste Bram Weijters, le guitariste Hans van Oost (Bart Defoort Quartet), la contrebassiste Yannick Peeters (Eve Beuvens Quartet et Steven Delannoye Trio) et le batteur de Jazzisfaction Yves Peeters. Ancré dans la tradition, le répertoire comprend deux standards (le fameux All Or Nothing At All et Ask Me Now de Thelonious Monk, admirablement interprété) mais aussi neuf compositions originales dont deux ont été écrites par le leader. Son jeu au ténor, souple et décontracté, dessine des mélodies attrayantes sur lesquelles il improvise avec légèreté et aisance. Le son est moelleux, chaleureux comme s’il avait été enregistré dans un petit club de jazz. Particulièrement dynamique, la rythmique pousse en avant les solistes qui en profitent pour s’épancher généreusement. C’est le cas par exemple dans The Law Within And The Stars Above qui est une longue et magnifique ballade évoquant une errance nocturne dans une ville éteinte. Occasion rêvée pour le saxophoniste et le guitariste de montrer toute l’étendue de leur art. Quand au pianiste, il entretient un profond lyrisme et se fait largement remarquer sur sa magnifique composition What’s Wrong et c’est encore lui, qui en passant au Fender Rhodes, tapisse d’un groove sournois l’emballant Under Cover de Nys. Là, le combo se fait quasi fusionnel avec un solo électrifiant de Hans Van Oost. On en vient presque à regretter que l’album, autrement un peu sage, n’offre pas plus de dérives comme celles-ci, propres à enflammer le public comme savait le faire autrefois le couple Van Herzeele / Hertmans au sein de Ode For Joe. Sinon, Turtle Music est un excellent premier album qui, enregistré en 2008, méritait bien d’être sorti du placard. Il invite largement l’auditeur à se déplacer pour aller écouter cette musique en concert.
[ Commander chez De Werf ] |
Brussels Jazz Orchestra + Bert Joris : Signs And Signatures (WERF 085), 2010
La collaboration entre le trompettiste Bert Joris et le Brussels Jazz Orchestra ne date pas d’hier. On se souvient en effet de la déflagration causée par l’excellent double compact « The Music of Bert Joris » enregistré live les 13 et 14 septembre 2001 et qui fut inclus, à l’époque, dans le fameux coffret de 10 CD « The Finest In Belgian Jazz » édité par le label WERF. En 2005, Joris a retrouvé le BJO à l’occasion d’un disque avec Philip Catherine (Meeting colours, Dreyfus Jazz) et a encore participé, une année plus tard, à une rencontre live entre big band et orchestre symphonique (Bert Joris & Brussels Jazz Orchestra & Royal Flemish Philharmonic, Talent Records, 2006). Cette nouvelle coopération fructueuse, également enregistrée live en janvier 2010 au Studio 1 à Flagey (Bruxelles) en 2010, témoigne une fois de plus combien le son velouté de la trompette du soliste est mis en valeur dans l’écrin superbe que lui offre le grand orchestre. Les huit compositions sont toutes de la plume de Bert Joris et parmi ces dernières, on retrouvera quelques reprises de ses plus beaux thèmes comme Magone, Triple et Signs & Signatures (extraits de l’album Magone, 2007) ou Connections et It‘s My Time (Bert Joris Quartet Live, 2002) ici savamment réarrangés pour big band. A côté du trompettiste, figurent les solistes habituels du BJO comme la pianiste Nathalie Loriers, les saxophonistes ténors Bart Defoort et Kurt Van Herck, Bo Van Der Werf au baryton et Frank Vaganée (as et ss). L’enregistrement est parfait, le mixage et le son époustouflants de présence et la pochette, typique dans le style du label WERF, d’un sobre classicisme allant comme un gant à ces masses sonores qui swinguent et pulsent dans la grande tradition des big bands modernes dont la référence reste celui de Thad Jones et Mel Lewis. Quant à Bert Joris, qu’ajouter de plus, sinon qu’il lègue un autre album de musique intemporelle à la hauteur de ses immenses qualités de soliste, de compositeur et d’arrangeur.
[ Commander chez De Werf ] |
Qu4tre : May (mogno-j043), 2011
Ce quartet existe depuis 2002 et son premier disque éponyme est paru en 2003 (Mogno J010). La configuration est depuis restée la même si l’on excepte le remplacement du batteur Lieven Venken, parti vivre à New York, par Teun Verbruggen. Après un second album intitulé Submarine (Jati JTQ501) sorti en 2005, Quatre délivre un troisième compact dans le même style de fusion tous azimuts qui caractérisait les deux premiers. Rien de convenu dans cette musique obsédante développée sur des rythmiques hypnotiques parfois plus rock que jazz. Le groupe a un son unique qu’il doit à la conjonction de ses diverses composantes. D’abord, le saxophoniste ténor Nicolas Kummert qui est au centre du dispositif, s’imposant par une sonorité ample et ses phrases étirées en spirale, déclinant avec volupté des mélodies sensuelles qui s‘enchâssent dans le tempo binaire. Le guitariste Marco Locurcio ensuite dont le jeu en accords très sonique et contrasté contribue lui aussi à l’installation de climats entêtants. Ses solos électriques ancrent par ailleurs cette musique dans une fusion progressive rajeunie où groove alternatif et lyrisme distancié se télescopent avec bonheur. Et quand il passe à la guitare acoustique comme sur About Me, c’est pour renforcer d’une façon naturelle la délicatesse et le charme de la composition. Quant à la rythmique, elle se plie au projet et s’exécute dans une veine résolument moderne. Aucune virtuosité inutile ici : le groupe est soudé et contribue d’un seul tenant à la musicalité de ces neuf miniatures, contemplatives (No Trespassing, CEB) ou plus énergiques (May, Jeebuck) mais toutes élaborées avec un goût remarquable. On notera en passant le très beau La Nonna qui est une réinterprétation du mélancolique Il Nonno qui clôturait le premier disque enregistré en 2002, tissant ainsi un lien vers le passé. Quatre continue son parcours avec passion, atteignant ici une plénitude qui laisse présager de futurs beaux concerts et d’autres albums aussi passionnants. Y a t’il quelqu’un dans la salle qui pourrait demander aux animateurs radiophoniques d’inclure ce genre de musique dans leur programmation ?
[ Commander chez MOGNO Records ] |
Manuel Hermia - Manolo Cabras - Joao Lobo : Long Tales And Short Stories (Igloo IGL 224), 2010
L’Esprit Du Val, Le Murmure De l’Orient, Rajazz…. Tous les disques de Manuel Hermia ont une histoire qu’il se plaît parfois à raconter lui-même. Ce n’est d’ailleurs pas tant pour expliquer en détail sa musique que pour lui donner un sens et esquisser les grandes lignes qui ont présidé à sa genèse. Long Tales And Short Stories est un album dédié à la liberté. Personnelle d’abord puisque le saxophoniste y pousse l’enveloppe à la limite du jazz, jetant à tous vents ses états d’âme en une intense autobiographie musicale, déstructurant et recomposant les mélodies au hasard de ses connexions neuroniques. Collective ensuite car, comme le suggère Manuel Hermia à travers une citation de Jean-Paul Sarte, la liberté individuelle n’aurait aucun sens si elle ne prenait aussi en compte celle des autres. Liberté et solidarité deviennent ainsi complémentaires, la liberté du soliste rencontrant celle de ses auxiliaires n’est plus une limite mais un tremplin vers l’infini. The Color Under The Skin en est une magnifique illustration : la contrebasse de l’Italien Manolo Cabras et la batterie du Portugais Joao Lobo déroulent sous les volutes envoûtantes du leader un tapis rythmique aux couleurs miroitantes qui reflète leur propre entendement de la composition. L’échange se produit et la musique respire, vit, bouge, plongeant à l’occasion dans une douce folie partagée. Ce n’est pas pour autant qu’elle soit chaotique ou inaccessible. Bien au contraire, les abstractions qu’elle véhicule montrent une exemplaire fluidité qui procure à l‘auditeur une impression de fraîcheur et d’ouverture sur le monde. Pourtant, elle apparaît aussi vulnérable, mutant parfois en une plainte évocatrice de paysages émotionnels propices à une réflexion intérieure. Ecoutez par exemple Rajazz ≠5+6 : ce soprano qui se plie et se déplie sur lui-même en d’infinies variations essaie de dire quelque chose à propos de John Coltrane que les mots ne pourront jamais traduire. Il existe entre les plages de cet album un fil transparent qui les relie et les ajuste en une longue suite spontanée dont s’échappent par miracle de petites pièces courtes, jouées à la flûte ou au bansuri, comme autant de bulles de spiritualité. Au cœur de cet environnement parfois planant, il faudra aussi compter avec un Crazy Motherfucker au groove mordant, avec un Major Ornette pétri dans la pâte Colemanienne et avec un Rajazz ≠1 court, rugueux et atonal. Mais ce n’est là que quelques aspérités dans la jazzosphère autrement épanouie et quasi cosmique de Manuel Hermia. [ Manuel Hermia sur Igloo Records ] [ Manuel Hermia sur Amazon.fr ] |
Sabin Todorov - Bernard Guyot Duo : Archibald’s Song (Mogno-j041), 2010
Peu de temps après la sortie de son album combinant jazz et voix bulgares (Inside Story 2) voici une nouvelle production du pianiste Sabin Todorov, cette fois en duo avec le saxophoniste Bernard Guyot. Pour cette paire d’amis qui ont tous deux fréquenté le Conservatoire Royal de Bruxelles, le challenge était de taille mais, dès les premières mesures de Crying Game, on sait à quoi s’attendre : les deux complices se comprennent à merveille et, surtout, ils maîtrisent le temps, ce qui signifie qu’ils pourront fort bien se passer l’un et l’autre d’une section rythmique. Mis à part ce titre qui swingue avec une belle vivacité et fait surgir de véritables élans de grâce, le reste du répertoire, plus lyrique, relève d’une poétique de climats et de panoramas. Ecoutez par exemple Au Bord De l’Océan : il rôde dans cette mélodie les mille et un reflets de la mer ainsi que les vagues qui viennent s’échouer sur le sable. Piano et soprano s’entrelacent et s’envolent tout en gardant le souci de la ligne mélodique, fil rouge d’une savante alchimie mi-écrite mi-improvisée. Magnifique aussi est ce Blues Oriental, point de rencontre entre la mélancolie de la note bleue et les modulations savantes de la musique classique arabe revues à l’aune du jazz. Là encore, le duo s’emballe, privilégiant une conversation volubile à propos de secrets qui flirtent avec le monde de l’invisible. Plus éthéré, La Colomba est une longue plainte crépusculaire dominée par les notes cristallines du piano et le son tremblant d’un saxophone empreint de spiritualité, le tout avec juste ce qu’il faut de réverbération dans l’enregistrement comme si Manfred Eicher lui-même avait présidé la séance. En fin de compte, c’est dans Dark Story que le duo révèle le mieux son pouvoir évocateur : ici, au cœur de la nuit, on perçoit encore plus qu’ailleurs le mystère du clair-obscur, quand on est à mi-chemin entre l’ombre et la lumière, entre la connaissance et l’oubli, entre la peur et la sécurité. Cette superbe musique passionnée et poétique, qui euphorise par ses atmosphères plurielles, ne doit pas rester ignorée. [ Commander chez Mogno Records ] |
The Chris Joris Experience : Marie's Momentum (WERF 084), 2010
Rainbow Country, avec Bob Stewart et Reggie Washington, date déjà de 2006 et l’on attendait impatiemment une suite à ce fantastique opus, l’une des plus belles réussites de jazz multiculturel enregistré de ce côté de l’Atlantique. A la place, Marie's Momentum marque le retour du Chris Joris Experience, une formation à géométrie variable davantage centrée sur des solistes belges comme, ici, Frank Vaganée au saxophone et Nico Schepers à la trompette (deux chevilles ouvrières du Brussels Jazz Orchestra). C’est avec plaisir que l’on retrouve au piano Free Desmyter, déjà présent sur les deux disques précédents de l’Experience (Live - Into The Light, 2005 et Out Of The Night, 2003) et qu’on a entre-temps appris à mieux connaître grâce à une première œuvre personnelle en quartet (Something To Share, 2007, Werf 064) très convaincante. En dépit de sa participation à la Troposphère d’Antoine Prawerman, le contrebassiste Axel Gillain est moins connu mais il affiche déjà un son rond et bien plein qui renforce l’assise rythmique du collectif. Quant à Chris Joris, s’il joue du piano sur deux titres, c’est bien d’avantage sur sa batterie complétée par un set de percussions exotiques qu’il se concentre. Si ses instruments de prédilection, le djembé et le bérimbau, sont absents de ce disque, on a par contre droit à des congas, un balafon, un likembé (ou piano à pouces appelé aussi sanza) et des batas qui sont des tambours sacrés à deux peaux utilisés aussi bien par les Yorubas du Nigéria que lors des cérémonies de la Santeria à Cuba. S’il intègre comme d’habitude des éléments ethniques (Mulatina et ses percussions caraïbes ou Serengeti Rain et son solo de flûte joué par Eric Person sur un accompagnement au balafon), le nouveau répertoire sonne globalement plus jazz qu’auparavant, avec des ballades (Marie's Momentum et 4 Steps For Ivy), des épisodes franchement bop (Isi Bop), d’autres post-bop (Naked Raku habité par un magnifique solo de piano) et même de petites percées free peuplées de dissonances (The Call). A noter aussi le superbe Alfonsina Y El Mar chanté en espagnol avec beaucoup d’émotion par la jeune Kimberly Dhondt : écrite par Ariel Ramírez et Félix Luna, cette chanson raconte la légende d’Alfonsina Storni, une poétesse célèbre en Argentine qui se suicida en marchant dans l’océan dans l’esprit de ses poèmes sombres et romantiques. Avec ce Marie's Momentum, Chris Joris nous offre une fois encore un disque contrasté aux ambiances plurielles, musicalement riche et zébré de trouvailles sonores inédites. [ Commander chez De Werf ] |
Sabin Todorov : Inside Story 2 (Igloo IGL 221), 2010
Sabin Todorov est originaire de Bulgarie et, sur son précédent album également intitulé Inside Story (Igloo IGL 203, 2008), sa musique était déjà imprégnée du folklore de son pays natal. Sur ce deuxième opus, le pianiste a fait un pas plus loin puisqu'il a associé son trio à un jeune groupe vocal bulgare (le Bulgarka Junior Quartet) dont les chansons traditionnelles composent la trame des compositions. La première fois, cette combinaison résonne aussi bizarrement que l'association entre le chœur vocal et le septet jazz de Max Roach sur l'album It's Time paru jadis chez Impulse. Mais après quelques écoutes, on comprend mieux la démarche de Sabin Todorov même si les chœurs, qui évoquent aussi bien des chants de Noël que des lamentations ou des chansons d'amour, restent anachroniques par rapport aux parties instrumentales improvisées, surtout quand Todorov utilise le Fender Rhodes au lieu du piano acoustique (Lament ou Beautiful Horses). La transition est toutefois facilitée par la présence, au saxophone et à la flûte, de Steve Houben, spécialiste des musiques traditionnelles d'Europe, qui rend plus fluide et harmonieux le passage entre les deux formes d'expression. Au fil de l'écoute, on en vient progressivement à apprécier cet étrange mariage surtout quand les voix, la rythmique, le saxophone et le piano s'entrelacent et contribuent ensemble à des ambiances mélancoliques comme sur Kosovo Field où l'émotion surgit de toute part. A noter aussi la superbe composition méditative écrite par le leader et intitulée Prayer, la seule du répertoire à ne pas comporter d'arrangements vocaux. Certains titres peuvent paraître plus réussis que d'autres (Ritual et Beautiful Horses sont en particulier magnifiques) mais, dans l'ensemble, cet album ambitieux et profondément original accroche de plus en plus au fur et à mesure qu'on s'en imprègne. Un souffle poétique traverse indéniablement ce projet conçu par un artiste qui revendique et se réapproprie avec talent l'héritage de sa culture : bravo ! [Sabin Todorov sur MySpace ] [ Commander chez Igloo ] |
Charles Loos : Piano Works (Mogno j039), 2010
Malgré une discographie bien remplie, Charles Loos n’a que très rarement enregistré en piano solo (on se souvient de l’excellent So Happy, The Curve sorti en 2004 sorti en collaboration avec Fred Wilbo). C’est donc avec plaisir qu’on le retrouve ici dans cet exercice difficile qu’il pratique parfois sur scène et dans lequel on sait qu’il excelle. Pas de ligne directrice dans ce répertoire où le pianiste change de tempo et de style au fil des compositions. Quatre titres (Rumba, Le Zap, Fox-Trot et Valse Musette) sont des mouvements extraits d’un ballet intitulé « Noir / Instantané » composé en 2003 pour le Ballet de Liège. Enjouée et élégante, la musique y est inspirée par différents styles populaires, le plus proche du jazz étant évidemment ce superbe et court Fox Trot sautillant qui transporte l’auditeur au temps de la belle époque et qui conviendrait parfaitement pour accompagner les films muets du début du siècle. Variantes Sur Un thème du Nord est en quelque sorte un exercice à base d’une simple mélodie qui évolue en de multiples improvisations nostalgiques. La pièce principale Wasif, en cinq parties, doit son nom au fait qu’elle est tirée d’une longue improvisation que Charles Loos fit huit années plus tôt alors qu’il essayait pour la première fois le nouveau piano Yamaha du studio Wazif où a été enregistré l’essentiel de cet album. La musique y est imprévisible, sans but précis, intégrant différents styles et pourtant toujours reconnaissable comme du Charles Loos. Quant à l’ostinato qui ouvre l’album, c’est une pièce intimiste et méditative de toute beauté. Piano Works est un album de mélodies et d’improvisations enchanteresses à écouter de préférence dans la pénombre et le silence d’un soir d’été. [ Commander chez Mogno Records ] |
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Ivan Paduart : Herritage (September 5163), 2011
Herritage : neuf compositions superbes écrites par Michel Herr et, pour les interpréter, un casting de rêve incluant le guitariste Philip Catherine, le trompettiste Bert Joris, le contrebassiste Philippe Aerts, le batteur Hans Van Oosterhout et l’excellent saxophoniste néerlandais Toon Roos, tous réunis autour du pianiste Ivan Paduart, leader de cette fantastique session organisée à l’initiative du producteur Hans Kusters. Dans les notes de pochette, Paduart fait l'éloge de Michel Herr: pour moi, il est l’un des musiciens les plus complets et les plus modernes que je connaisse, un musicien qui, malgré son énorme expérience, ne perd jamais de vue l’essentiel : l’émotion. Et c’est bien l’émotion qui est au coeur de ce nouveau projet car si le Brussels Jazz Orchestra, il y a peu de temps, mettait en exergue les qualités d’arrangeur de Michel Herr, ici, c’est davantage à son talent pour écrire des thèmes à la fois beaux et sophistiqués qu’il est rendu hommage. Sur des séquences d’accords entendues autrefois dans d’autres contextes (Le Voyage Oublié et Thinking of You en trio sur Intuitions; H and C's Dance en quintet avec Joe Lovano sur Solid Steps; le thème Song for Lucy interprété en quartet sur la bande originale de Just Friends; le superbe No, maybe...! de l’album du même nom avec John Ruocco…), les solistes s’envolent avec bonheur, s'appropriant des lignes mélodiques aussi pures que du cristal tandis que les harmonies sont parées de nouvelles couleurs chatoyantes. Dès lors, la musique que dévoile ce magnifique album frissonne d’un fièvre lyrique qui lui est inoculée en douceur. Car on ne sent ni l’intention, ni l’effort : juste l'allégresse d'une phalange de musiciens chevronnés en état de grâce célébrant l’un des compositeurs parmi les plus marquants du jazz moderne européen. Quel plaisir ce doit-être pour Michel Herr d’entendre son oeuvre interprétée avec autant d’amour par des confrères aussi talentueux !!! [ Herritage ] |
Charles Loos : Three Times Twenty (Mogno Music J045), 2011
 Pour fêter ses 40 années de carrière, le pianiste Charles Loos a eu la bonne idée de revisiter son parcours et de rassembler sur un nouveau disque des démos, des compositions laissées pour compte ou des enregistrements de concerts restés dans les tiroirs, soit douze pièces musicales inédites glanées sur une période allant de 2006 à 2011. La première conséquence est un album aux climats variés allant de la musique de chambre avec cordes (Avant Un Rêve qui bénéficie d‘un superbe solo lyrique de saxophone alto par Steve Houben) au jazz mainstream et swinguant de L.A. Jazz joué live en trio avec l’excellent batteur Mimi Verderame et la bassiste Sud-Africaine Chantal Willie (Zap Mama) en passant par un duo magnifique avec le pianiste et compositeur d’origine brésilienne Weber Iago (Choro Para A). L’autre conséquence est que l’on retrouve au gré des plages les musiciens avec qui Charles Loos a partagé ses émois au fil de sa longue carrière. C’est ainsi l’occasion d’entendre quelques solos mémorables comme celui de Fabrice Alleman dont le saxophone soprano virevolte avec agilité sur Eau Pétillante ou ceux, concis mais pleins de soul, du tandem Richard Rousselet (trompette) / André Donni (sax ténor) sur Danse Danse. Aucune hétérogénéité dans ce répertoire pourtant conçu comme une compilation : l’ensemble reste cohérent grâce au talent de conteur de Charles Loos dont les compositions, nourries par la tradition, teintées de folk et de classique et pétries de tendresse et d’optimisme, restent inimitables dans le paysage du jazz européen moderne. Three Times Twenty procure non seulement du plaisir mais il offre aussi une photographie captivante de la discographie plurielle de Charles Loos sur laquelle on a, du coup, bien envie de se pencher à nouveau. [ Three Times Twenty sur Mogno Records ] |
Tuur Florizoone : MixTuur (WERF 096), 2011
Tuur Florizoone (accordéon); Tutu Puoane (vocal); Aly Keita (balafon); Laurent Blondiau (trompette); Michel Massot (tuba, trombone); Nicolas Thys (contrebasse); Chris Joris (percussions); Marine Horbaczewski (violoncelle); Wendlavim Zabsonre (drums); Nabindibo (choeurs polyphoniques congolais)
1) Kwa Heri - 2) Once You Go Black You Never Come Back - 3) Queskia - 4) Las Tres Brujas - 5) Je m'en fous (je ments) - 6) Change - 7) Hunt - 8) Mulume
[ Commander chez De Werf ] |
Mimi Verderame : Wind (Prova Records PR 1104-CD16), 2011
Moins connu pour ses disques édités sous son nom, le batteur Mimi Verderame est par contre devenu une référence incontournable du jazz belge depuis la fin des années 80. Pendant plus de deux décennies, il a en effet contribué inlassablement au succès du genre en participant à l’enregistrement d’albums aussi réussis que Nymphea (Nathalie Loriers, 1990), +Strings (Steve Houben, 1995), Joy And Mystery (Olivier Collette, 2001), Still (Ivan Paduart, 2002), Nature Boy (Ronny Verbiest, 2007) et Bad Influence (Gino Lattuca, 2010). Sur ce nouveau chapitre, Verderame, qui en plus de la batterie joue aussi de la guitare sur quelques morceaux, s’est associé à des musiciens d’origine diverse qu’il connaît bien et qui impriment leur marque à une musique qui, globalement, ne s’écarte pas trop d’un bop mainstream. Le jeune pianiste italien Nicola Andrioli s’avère la véritable attraction de ce quintet : les trois compositions (sur sept) qu’il a écrites ont définitivement quelque chose de spécial (surtout le thème dynamique d’Andalucia) et ses improvisations aussi bien au piano acoustique qu’au Fender Rhodes, retiennent l’attention par un jeu personnel à la fois technique et lyrique. A la trompette, le non moins jeune Carlo Nardozza confirme tout le bien qu’on pense de lui en développant des solos qui démontrent sa maîtrise de la tradition hard bop. Quand au saxophoniste ténor Kurt Van Herck, complice de Verderame depuis de nombreuses années, il apporte son expérience à ce style de jazz qu’il connait par cœur. Et il ne faudrait pas oublier le vétéran Philippe Aerts, contrebassiste exceptionnel qui complète avec assurance une section rythmique au drive riche et précis. Fruit d’une exécution impeccable et d’un travail bien fait, Wind parvient aisément à maintenir l’attention en dépit d’un certain académisme assumé et sans doute imposé par le leader.
[ Mimi Verderame sur MySpace ] |
The Jazz Station Big Band (Igloo IGL 226), 2011
Stéphane Mercier (sax alto, Flûte); Daniel Stokart (sax alto, sax soprano, flûtes); Fred Delplancq (sax ténor); Vincent Brijs (sax baryton) Michel Paré (trompette, bugle, Chef d'orchestre); Jean-Pol Steffens (trompette, bugle); Jean-Paul Estiévenart (trompette, bugle); Gilles Repond (trombone); David De Vrieze (trombone); Bart De Lausnay (trombone basse); François Decamps (guitare); Vincent Bruyninckx (piano); Piet Verbist (contrebasse); Herman Pardon (drums)
1) Friday - 2) After The First Step - 3) Some Sunshine Again - 4) Alejandra - 5) 7 Over Rock - 6) Go On Now - 7) Please Walk Out Of My Head - 8) Let's Keep It Cool - 9) Talisman - 10) Feelin' Free
[ The Jazz Station Big Band sur Igloo Records ] |
Eric Legnini & The Afro Jazz Beat : The Vox (Discograph), 2011
Après trois albums de jazz soul plus ou moins similaires (Miss Soul, Big Boogaloo et Trippin‘), Eric Legnini avait annoncé qu’il renouvellerait son style, qu’il aiguiserait son intérêt pour l’Afrique et qu’il y aurait en plus quelques surprises. Globalement, il a tenu parole car son nouveau disque entrouvre les porte à l’Afro Beat, jadis popularisé par les Nigériens Tony Allen et Fela Anikulapo Kuti, qu’il actualise comme d’habitude par un son moderne et sophistiqué. La surprise, elle, résulte plutôt de son alliance avec la chanteuse américaine Krystle Warren dont la voix sensuelle et rocailleuse, entre pop, folk et jazz, habite de bien belle manière six des compositions du pianiste. Pour donner vie à sa nouvelle musique, Legnini, toujours accompagné par ses fidèles Frank Agulhon à la batterie et Thomas Bramerie à la contrebasse, a aussi convié un bassiste électrique, le Belge Daniel Roméo, spécialiste du funk musclé et tout terrain, ainsi que le guitariste congolais Kiala Nzavotunga qui joua avec « Egypt 80 » de Fela au début des années 80. Plus, bien sûr, une section de cuivres à l’ancienne pour faire claquer le tempo. Il ne fait aucun doute que The Vox élargit, plutôt qu’il ne remplace, la palette déjà bien riche d’Eric Legnini. Le voici désormais à la tête d’un véritable combo versatile et brillant de mille feux, interprète, compositeur, arrangeur, accompagnateur de tubes chantés, magicien fougueux du piano acoustique et du Fender Rhodes, organisateur d’happenings musicaux et incroyable réunificateur d’un funk soul à l’ancienne et d’un beat actuel mondialiste tout prêt à se faire sampler. En définitive, Eric Legnini a imposé sa vision originale d’un jazz ambitieux, passionné et ludique qui pourrait à nouveau se faufiler dans les Charts et sur les pistes de danse. Cet homme-là n’a probablement pas fini de nous surprendre. [ The Vox (CD & MP3) ] |
Narcissus : n°2 (WERF 087), 2010
 Ce second album du quartet Narcissus continue dans la même veine que le premier (Narcissus, WERF 051, 2006) en proposant une musique qui concilie un jazz introverti avec une tendance plus avant-gardiste. Au saxophone soprano, Robin Verheyen confirme ses immenses facultés, rappelant à l’occasion le jeu d’un Wayne Shorter. Mais on entend bien que Narcissus n’est pas le fait d’un seul homme : le contrebassiste néerlandais Clemens van der Feen y tient un rôle considérable en interagissant pleinement avec le saxophoniste tandis que le batteur également néerlandais, Flin van Hemmen, qui signe six des treize compositions, se fait aussi remarquer par un jeu éclaté sans pour autant être bruyant : écoutez par exemple leur magnifique complicité sur le court mais épatant Final Hour. Il faut également souligner l’apport considérable de Jozef Dumoulin, désormais pleinement intégré au quartet, qui tire de son piano acoustique des notes cristallines porteuses d’un lyrisme intense. Dumoulin est aussi crédité au Fender Rhodes, dont il s’est fait une spécialité, mais les interventions sur cet instrument sont ici anecdotiques (The Mediator). On notera encore la participation en tant qu’invité du guitariste originaire d’Argentine, Guillermo Celano, qui lézarde de stridences électriques les premier et dernier titres du répertoire (Pling Pling et The Mediator). L’album dans son ensemble dégage une ambiance qu’on pourrait qualifier d‘onirique tant la musique, souvent modale, se déroule comme un immense rubato spontané circulant d’un musicien à l’autre. Le collectif Narcissus poursuit sa route en flânant vers une destination incertaine mais l’important est qu’à chaque arrêt, il dépose une petite merveille comme celle-ci qui entrouvre délicatement les portes d’un autre univers. [ Commander chez De Werf ] |
Toine Thys Trio : The End Of Certainty (Bartok Records 001), 2010
Premier album du saxophoniste Toine Thys sous son propre nom, The End Of Certainty a été enregistré en trio avec deux musiciens néerlandais : l’excellent batteur Joost Van Schaaik (qu’on peut écouter aussi sur Automne 08 du pianiste Pascal Mohy ainsi que sur Summer Night de Philip Catherine) et l’organiste Arno Krijger, grand spécialiste de l’orgue Hammond. Enregistrée dans des condition live aux studios « La Fattoria Musica » d’Osnabrück (Allemagne) et mixée ensuite à New York dans le but d’obtenir une sonorité naturelle et une présence maximale, la musique a de l‘épaisseur. Comme on peut l’entendre sur Bloody Mary, premier titre du répertoire, les deux solistes s’entendent à merveille : mélodie jouée à l’unisson, intensité des deux instruments enlacés, perfection dans l‘échange… Ca réchauffe comme si la formation délivrait un concert dans un club intimiste devant un public trop subjugué pour faire le moindre bruit. Sur Turn Out The Stars, une composition de Bill Evans, les deux complices affichent une sensibilité à fleur de peau, Krijger manipulant son orgue avec un incomparable feeling, assurant, en plus des mélodies au clavier, des lignes de basse au pédalier comme savaient si bien le faire autrefois Jimmy Smith et Larry Young. Parmi les neuf titres aux tempos et climats variés, figurent cinq compositions de Toine Thys dont l’envoûtant Fishy, ainsi nommé parce qu’il évoque par sa mélodie sinueuse l’idée d’un banc de poissons tourbillonnant sur lui-même. Impossible aussi de ne pas citer le superbe All Or Nothing At All, entre autre pour l’assise imaginative du batteur et sa remarquable introduction. Le disque se termine sur une prestation en solo de Toine Thys (U-Turn) qui, par la magie du multi-pistes, y joue simultanément du saxophone ténor, de la clarinette basse et de la flûte, composant ainsi un mini-orchestre symphonique à lui tout seul. Une dernière chose qu’il convient de préciser à propos de The End Of Certainty est qu’il ne s’agit en aucun cas d’une de ces innombrables sessions funky / groove auxquelles l’orgue Hammond est souvent associé, mais plutôt d’un disque de jazz sensible et raffiné aux sonorités originales, davantage axé sur la mise en valeur des thèmes et la qualité des échanges que sur des effets stéréotypés. [ Toine Thys sur MySpace ] |
Pierre Vaiana & Salvatore Bonafede : Itinerari Siciliani (AZ Productions AZ 1020), 2011
Ici, il est question de collines boisées, de petits villages en pierres grises repliés sur eux-mêmes, de légendes antiques, de rencontres entre les cultures méditerranéennes et, forcément, d’huile d’olive vierge aux vertus quasi magiques. On en avait eu un avant-goût sur l’album L’Auberge des Chanteurs de Funduq al-Mughannîn qui comprenait déjà trois titres interprétés en duo par le saxophoniste Pierre Vaiana et le pianiste Salvatore Bonafede et c’est avec gourmandise que l’on retrouve ce tandem dans un répertoire élargi de douze compositions originales, inspirées par le folklore sicilien, plus deux chansons traditionnelles. Avec simplicité et retenue, les deux compères redécouvrent ensemble leurs racines et traditions, partageant leurs émotions dans une complicité qui fait plaisir à entendre. Les nuages blancs, la clarté du ciel bleu et le parfum de l’air sont palpables dans ces mélodies intemporelles qui, toutes, racontent des histoires esquissées dans un intéressant livret qui, pour une fois, ne se résume pas à une liste de noms et de dates. On y apprend par exemple quelques rudiments de la langue locale, l'influence de la culture arabe sur les traditions et même sur la pêche au thon ou encore, comment l’émigration des Siciliens, à l'instar du grand clarinettiste Tony Scott (né Anthony Sciacca), a contribué à nourrir le langage du jazz en Amérique. Sur quelques titres, le batteur Lander Gyselinck et le contrebassiste Manolo Cabras viennent donner un coup de main à un duo qui n’en a pas vraiment besoin. Car, soutenu magistralement par Bonafede, le saxophone soprano de Vaiana, qui virevolte avec une époustouflante aisance, est imprégné d’un tel lyrisme qu’il fait naître comme par miracle des paysages dans la tête. Il ne reste plus alors qu’à suivre l’itinéraire personnel (Itinerari Siciliani) de ces deux guides musicaux qui vous entraînent dans un voyage de rêve au pays de Polyphème et de la gorgone à trois jambes. [ Pierre Vaiana & Salvatore Bonafede sur MySpace ] |
Koen De Cauter, Fapy Lafertin & Group : Django!! (WERF 083), 2010
Le guitariste Fapy Lafertin nous avait déjà légué un magnifique premier album, édité par le label De Werf, en hommage à Django Reinhardt ( Django, WERF 045). A l’époque de ce premier enregistrement réalisé à l’Ancienne Belgique en juin 2004, Lafertin était secondé par une autre guitariste, parisien et gaucher, nommé Patrick Saussois. Mais en mars 2009, le leader d’Alma Sinti et fondateur du label Djaz records a été victime d'un accident vasculaire cérébral qui l’a mis dans l’incapacité de jouer sa musique et, si ce second disque est toujours dans l’ensemble dédié à Django, la composition Moonray d’Artie Shaw est, quant à elle, offerte en soutien à Patrick Saussois. Lafertin reste donc le principal soliste à la guitare mais il partage la vedette avec le saxophoniste Koen De Cauter qui, avec son Waso Quartet, fut dès 1975 la cause d’un retour du style « Hot Club de France » au Nord de l'Europe. On retrouve aussi sur ce disque les enfants De Cauter qui jouent depuis 15 ans cette même musique dont ils connaissent toutes les subtilités : Waso est à la guitare rythmique, Dajo à la contrebasse et Myrddin De Cauter à la clarinette. S’ajoutent encore au collectif, Lionel Beuvens à la batterie, Bart Vervaeck à la guitare rythmique et le cornettiste américain Jon Birdsong. Sur 15 titres, le répertoire comprend huit compositions de Django dont les fameux Djangology (1935), Minor Swing (1937), Bolero (1937) et le rare Speevy (1937), tous issus de la période « Quintette du Hot Club de France », ici restitués avec beaucoup de grâce, de swing et de technique. L’incontournable Nuages (enregistré par Django en 1940 en quintette avec batterie et clarinette) est également inclus ainsi que l’ambitieux Mabel (1937), dédié à la chanteuse noire Mabel Mercer, et le pétillant Place de Brouckère livré pour la première fois à Bruxelles en 1942 avec un grand orchestre. Enfin, un titre moins connu, appartenant à la dernière période d’après-guerre de la vie de Django, est proposé : le mystérieux Anouman qui fait référence à une divinité hindoue. D’autres thèmes comme Rêverie de Claude Debussy ou Solveig’s Song de Grieg qui, à un moment ont été des sources d’inspiration pour Django, sont revisitées avec beaucoup d’à propos. Le collectif De Cauter – Lafertin ne se contente pas de reproduire les originaux mais en donne une interprétation singulière combinant les subtilités du guitariste manouche à d’autres trouvailles et enrobant le tout dans un habillage sonore différent et plus moderne que celui du Hot Club, ne serait-ce que par l’inclusion de la batterie. Signalons enfin l’addition au répertoire d’une touche personnelle avec une reprise jazz d’une chanson de George Brassens ( Le Vieux Leon), ce qui est une spécialité de Koen De Cauter, ainsi qu’une très belle ballade ( Réflexion) chantée par Koen lui-même en mémoire du maître : « le compte des féeries à disparu dans un manoir de ses rêves … ». Tout comme le premier, ce second hommage du label WERF à Django Reinhardt, qui coïncide avec le centième anniversaire de sa naissance, se révèle une vibrante réussite qui plaira à bien plus de monde qu’aux seuls djangophiles. [ Commander chez De Werf ] |
Jean-Louis Rassinfosse / Jean-Philippe Collard-Neven : Braining storm (Fuga Libera FUG607), 2010
Globalement jazz de chambre inspiré par la musique classique occidentale, Braining Storm ne se résume pourtant pas à cette étiquette. Il y a aussi de la fusion douce dans cette musique, comme la conçoit un Pat Metheny par exemple, c'est-à-dire acoustique, riche en mélodies agréables, exotique parfois et toujours accessible. La frappe légère et les percussions de Xavier Desandre-Navarre, aux effluves parfois africaines, y sont pour quelque chose de même que les vocalises et les sifflements de Fabrice Alleman qui virevoltent au-dessus des instruments (sur Feria notamment). Les lignes de basse coulent des quatre cordes avec la fluidité habituelle propre à Jean-Louis Rassinfosse tandis qu’Alleman s’affirme de plus en plus comme un virtuose de la clarinette dont il joue comme un charmeur de serpents. Quand à Jean-Philippe Collard-Neven, son jeu à la fois sensible et fougueux au piano acoustique est le fil rouge de ces compositions qu’il a, pour la plupart, écrites lui-même et il joue aussi du Fender Rhodes sur Strange Bossa, ajoutant encore une petite touche fusionnelle supplémentaire à l’ensemble. Classique, blues ou jazz, swinguant ou lyrique, ce mélange des genres ne nuit pas. Au contraire, il procure l’ivresse d’une promenade dans un paysage aux lumières changeantes tandis que l’absence de formalisme entraîne une impression de surprise permanente. Et tout cela avec un humour pince-sans-rire dont on sait par ailleurs le contrebassiste belge très friand : ainsi, par ces temps incertains sur l’avenir du plat pays, était-il judicieux d’intituler une plage « Loosing Belgium » même si cela peut être interprété aussi bien comme une marque de cynisme que comme un rappel à l’ordre adressé à nos politiciens. Enregistré par un des plus brillants quartets du moment, Braining Storm fait mouche sur tous les plans en nous léguant une musique raffinée, inspirée, poétique, joyeuse et qui, surtout, fait plaisir à entendre. [ Braining Storm (CD & MP3) ] |
Collapse (IGLOO New Talents IGL 219), 2010
A l’instar de celui d’Ornette Coleman, ce quartet sans piano, donc sans soutien harmonique, n’a pas choisi la facilité. Cédric Favresse au saxophone alto et Jean-Paul Estiévenart à la trompette prennent beaucoup de libertés avec leurs compositions originales qui n’en sont pas moins habilement conçues et très diversement colorées. Entre les intonations « klezmer » de Erupcja, les tourneries hypnotiques de Bustani et le post-bop lumineux de The Rain, les seules constantes de cette musique restent sa fraîcheur, sa fougue, son imprévisibilité et son étonnante inventivité. Composée du batteur Alain Deval et du contrebassiste Lieven Van Pee, deux jeunes musiciens disponibles et ouverts à d’autres expériences comme l’électro ou le rock progressif, la section rythmique incandescente porte très haut les interactions fluctuantes des deux solistes qui rebondissent et ricochent sur le tempo élastique. Parfois, la musique frôle l’atonalité mais sans jamais s’y complaire : on retrouve toutefois ici la même vision libertaire que défendent Jeroen Van Herzeele et, plus récemment, Ben Sluijs qui furent par ailleurs les professeurs de Cédric Favresse, l’un au Conservatoire de Bruxelles et l’autre au Jazz Studio. En dynamitant les conventions comme sur Berbère Motion, le quartet retrouve aussi les vertus des transes primitives, renouant avec une magie antique qu’il croise avec une approche moderniste, réinsufflant ainsi une part de mysticisme et de sacré dans un monde musical certes ébranlé par sa dématérialisation mais toujours dominé par le profit. Pour moi, Collapse aurait pu sortir sur Impulse au début des années 70 : il porte en lui la même ferveur contagieuse que les albums de ce label mythique tandis que sa polyphonie cuivrée, portée par un phrasé incantatoire, exhale un souffle haletant. Après avoir remporté le Concours du Jazz Marathon dans son édition 2007, Collapse a attendu trois ans avant d’enregistrer ce premier album éponyme, point de départ brillant et étonnamment mature d’une discographie future qui s’annonce d’ores et déjà passionnante. [ Collapse sur MySpace ] [ Commander chez Igloo ] [ Collapse (MP3 sur Amazon.fr) ] |
Weber Iago : Nehmat (Solo Piano) (Mogno j038), 2010
Les hasards de l’édition ont voulu qu’en même temps que les « piano works » de Charles Loos, sorte aussi cet album enregistré en solo par le pianiste d’origine brésilienne Weber Iago. La pièce maîtresse de Nehmat est une suite dédiée à la Belgique, pays où il se produit et enregistre depuis 2000 en solo (Two Hands, One Heart, Mogno, 2000), en duo avec Charles Loos (O Sonho e o Sorriso, Igloo, 2001) ou au sein d’un quartet local avec le flûtiste Pierre Bernard, le bassiste Henri Greindl et le batteur Tonio Reina (Spring Will Stay Here, Mogno, 2003). De façon surprenante, la musique traduit cette ambiance nostalgique propre au plat pays « avec ses cathédrales pour uniques montagnes et de noirs clochers comme mâts de cocagne où des diables en pierre décrochent les nuages ». Iago y déploie une grande virtuosité qu’il met au service de la musique sans aucun effet démonstratif. Rien que ce bel hommage vaut à lui seul l’achat de cet album. Egalement magnifique est Sinos, dédié à Pierre Van Dormael récemment décédé. La mélodie austère et l’improvisation en demi-teintes s’étendent sur sept longues minutes pendant lesquelles plane l’ombre du grand guitariste. Le répertoire comprend d’autres titres où se mêlent les influences classiques et jazz d’un pianiste au style impressionniste impossible à caractériser. A noter aussi l’étonnant Soul Print sur lequel transparaît sa science du rythme dans une approche percussive de l’instrument plutôt impressionnante. Bien que dans un autre genre, ce disque est tout aussi indispensable que celui de Loos : ces deux albums combleront pour les mois à venir les amateurs de belle musique classicisante et de piano acoustique explorés en solitaire. [ Commander chez Mogno Records ] |
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