Miles Davis : Birth Of The Cool (Capitol), 1949 - 1950. Miles Davis et Lee Konitz : deux solistes extraordinaires dans des écrins concoctés par des arrangeurs géniaux, Gil Evans, Gerry Mulligan et John Lewis. La naissance de l'art unique de Miles et d'un style, nommé Jazz Cool, qui continue aujourd'hui d'étendre ses branches partout. A noter une nouvelle édition en compact intitulée The Complete Birth Of The Cool qui ajoute aux titres en studio un concert rare du nonet enregistré au Royal Roost de New York en 1948. La qualité sonore de ces 13 morceaux supplémentaires est médiocre mais leur interprétation, elle, est en tout point remarquable. (Cool, West Coast & Third Stream)
 
Ornette Coleman : The Shape Of Jazz To Come (Atlantic), 1959. En 1959, tout en démontrant ses qualités de compositeur sur Lonely Woman, Ornette Coleman, en compagnie de Don Cherry, Charlie Haden et Billy Higgins, ouvrait toutes grandes les portes de la liberté à un jazz qui n'allait pas tarder à en profiter. Une année auparavant, en compagnie de Don Cherry et de Billy Higgins, Coleman avait déjà choqué le monde du jazz, perturbé par son idiosyncrasie, avec un premier album intitulé Something Else!!!! (Contemporary/OJC). Sans être aussi radical que sur The Shape Of Jazz To Come, le saxophoniste y affiche déjà avec assurance son désir d’échapper aux accords même si le piano de Walter Norris ne lui facilite pas la tâche. Coleman s’en débarrassera plus tard mais, à cause justement de cet encrage pianistique, cet album s’avère être un point de départ plus accessible pour les néophytes souhaitant pénétrer l’esprit libre d’Ornette Coleman. Et pour ceux qui souhaitent encore approfondir le style du saxophoniste, on recommande l'écoute du duo Ornette Coleman + Joachim Kühn (Colors Live From Leipzig, Harmolodic, 1996) : deux lyrismes illuminés par l'intelligence et l'ouverture réciproques dans un disque sans leader, enregistré sans filet à l'Opéra de Leipzig.
  
John Coltrane : My Favorite Things (Atlantic), 1960. Après Giant Steps, cet album marque un tournant radical dans l'oeuvre de Coltrane avec la mise en place de son fabuleux quartette composé de McCoy Tyner au piano et d'Elvin Jones à la batterie (Jimmy Garrison succédera plus tard à Steve Davis qui est le contrebassiste de cette session). Les longues mélopées se font envoûtantes, hypnotiques, et l'on sait désormais qu'aucun retour en arrière ne sera possible. C'est aussi l'occasion d'entendre les premières interprétations de Coltrane au saxophone soprano dont il se sert majestueusement sur ce superbe morceau, extrait de la Mélodie Du Bonheur, qui deviendra sa signature au fil des ans : My Favorite Things. Je vous en recommande aussi la sublime version de 17 minutes, enregistrée en direct à Newport le 7 juillet 1963 avec Tyner, Garrison et Roy Haynes (drs), qui figure sur le compact Newport 63 édité chez GRP - Impulse. (John Coltrane)
 
"My Favorite Things fut un tournant essentiel, historique. Ou plutôt un passage, comme aurait dit Cocteau. Trane, cet après-midi-là, traversa le miroir."
Frank Ténot in Je voulais en savoir davantage, 1997
Oliver Nelson : The Blues And The Abstract Truth (Impulse), 1961. Une expérience réussie pour étendre le blues classique en 12 mesures et la structure de "I've Got Rhythm" en 32 mesures à l'aide de nouveaux motifs thématiques et d'idées mélodiques. Les rythmes se compliquent, les temps s'allongent, la composition prime sur la spontanéité mais, de façon extraordinaire, l'esprit du blues est toujours là. Peut-être à cause du talent des musiciens qui entourent Nelson (ss, ts) : Eric Dolphy (sa, fl), Freddie Hubbard (tp), George Barrow (bs), Bill Evans (p), Paul Chambers (b) et Roy Haynes (drs). Avec le superbe Stolen Moments en ouverture où, entre les solos de Dolphy et d'Evans, le leader en intercale un autre au saxophone que l'on imagine, probablement avec raison, entièrement mémorisé.
 
George Russell Sextet : Ezz-thetics (Riverside - OJCCD), 1961. Eric Dolphy, sur des arrangements de Russell, transforme le 'Round Midnight de Monk en une extraordinaire bande-son d'un film noir imaginaire. Entre écriture et improvisation, l'orchestre de George Russell invente le langage du futur.

Eric Dolphy : Out To Lunch (Blue Note), 1964. L'album le plus moderne du label Blue Note enregistré par un musicien en avance sur son temps. Une intense sensation de liberté sublimée par la présence de Bobby Hutcherson, Freddie Hubbard et l'extrordinaire jeu de batterie de Tony Williams.

Roland Kirk : Rip, Rig And Panic / Now Please Don't You Cry, Beautiful Edith (Emarcy), 1965 & 1967. Inclassable, indépendant, profondément original, ce grand souffleur a passé sa vie a creuser un tunnel souterrain entre la tradition et la modernité.

Miles Davis : Quintet 1965 - 1968 (Columbia - Coffret 6 CD). Après l'expérience avec John Coltrane, Miles, désemparé, prend son temps pour constituer son second grand quintette finalement stabilisé autour de Wayne Shorter (ts), Herbie Hancock (p), Ron Carter (b) et Tony Williams (drs). Ce luxueux coffret rassemble en 6 compacts l'intégralité des enregistrements studios réalisés entre le 20 janvier 1965 et le 21 juin 1968, à savoir les albums E.S.P., Miles Smiles, Sorcerer, Nefertiti, Miles In The Sky, la moitié de Filles de Kilimanjaro ainsi que divers titres publiés tardivement sur les compilations Directions, Water Babies, The Columbia Years 1955 - 1985 et Circle In The Round, soit, en tout, 56 morceaux dont 10 prises alternatives et 3 inédits. Jamais la musique de Miles n'était allée aussi loin. Jamais des musiciens, par l'implication totale de leurs connaissances et de leur personnalité associée à un amour sans limite pour leur musique, n'avaient créé ensemble un tel espace sonore qui constitue sans doute l'évolution la plus singulière de l'histoire du jazz. On ne peut s'empêcher de regretter qu'après s'être aventurés jusque là, ces hommes aient soudain préféré quitter le fleuve qui les portait et remonter, chacun de leur côté, des affluents riches en pierres précieuses révélées par les éclairs des orages électriques. Un autre regret : du LP au compact, les superbes photographies avaient déjà perdu beaucoup de leur impact, elles sont ici réduites au format d'un timbre poste. On y gagne par contre un livret de 115 pages fourmillant de détails et analysant les titres un par un afin de nous aider à pénétrer plus profondément la démarche de ce qui fut à la fois une renaissance et une véritable oeuvre créatrice.
  
Gato Barbieri : The Third World (Jazz!), 1969. L'envolée majestueuse d'un saxophone au-dessus des rythmes latins jusqu'à sa lente mutation en une tornade vertigineuse, creuset des âmes du Tiers-Monde d'où surgit le cri des opprimés, le souffle d'un continent.

Don Cherry : Codona 1, 2, & 3 (ECM - 3 CD), 1978 - 1980 - 1982. Au retour du premier festival panafricain de jazz à la fin des années 60, le trompettiste Don Cherry imagine que sa musique sera désormais universelle : il conçoit l'album MU (Charly, 1969) et ouvre ainsi les portes du jazz à la World Music. Les Codona (contraction des premières syllabes des trois artistes), enregistrés une dizaine d'années plus tard avec Collin Walcott (sitar, sanza, tabla) et Nana Vasconcelos (percussions), sont l'expression de cette volonté de rencontrer toutes les ethnies, tous les folklores. De la sanza africaine au sitar indien, de l'art japonais au country-blues, ce brassage multi-culturel est plus que jamais dans l'air du temps.
  
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