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Charlie Haden Liberation Music Orchestra(Impulse), 1969 Connu pour apporter son soutien à la lutte contre toute dictature, le contrebassiste Charlie Haden (qui fit un séjour dans les prisons portugaises du Président Antonio Salazar) réunit en 1969 les grands noms du free jazz de l'époque pour enregistrer l'un des plus beaux hommages à la liberté des peuples. Gato Barbieri, Dewey Redman, Don Cherry, Mike Mantler, Roswell Rudd, Howard Johnson, Paul Motion, Carla Bley et quelques autres revisitent ensemble des chants républicains de la guerre civile espagnole, l'hymne We Shall Overcome et des compositions de Bley, Ornette Coleman et Haden lui-même. La musique, savamment orchestrée par une Carla Bley qui a en elle le sens des textures, est emportée par une force irrésistible qui la transcende. La beauté naît soudain de ces mélodies latines à l'âpreté si mélancolique et survit jusque dans les poussées collectives, témoignages exacerbés d'une frénésie de liberté. Voici ce qu'en dit Charlie Haden lui-même : la musique de cet album est dédiée à la création d'un monde meilleur ; un monde sans guerre ni crime, sans racisme, sans pauvreté ni exploitation ; un monde où les hommes de tous les gouvernements réalisent l'importance primordiale de la vie et s'efforcent de la protéger plutôt que de la détruire. Espérons en une nouvelle société éclairée et sage au sein de laquelle la pensée créative deviendra la force dominante de l'humanité. Présentée hors sélection, cette réédition en compact est incontournable. |
Pharoah Sanders : Karma(Impulse), 1969 Le saxophoniste ténor Pharoah Sanders, que Coltrane prit sous son aile au cours des trois dernières années de sa vie, est un homme étrange. Après quelques disques légendaires gravés entre 1969 et 1971 pour le label Impulse! qui contribuèrent à imposer au monde le jazz libre, sa personnalité s'est progressivement diluée dans une musique de facture plus classique, parfois convenue, et qui n'en finit pas de déconcerter son public lassé d'espérer le retour de ses antiques et flamboyantes splendeurs. Difficile d'être et d'avoir été aussi intensément ! Difficile aussi d'oublier ces solos indomptés ponctuant soudain de longues ascensions mystiques, ces instants de calme et de spiritualité intériorisée immanquablement résolus en cris émotionnels et libérateurs. Pour ces moments de pur bonheur qui vont de Jewels Of Thought (1969) à Elevation (1973), Pharoah Sanders restera à jamais une légende. Et parmi toutes ses œuvres, Karma, enregistré avec le chanteur yodelisant Leon Thomas, est la plus belle. A cette époque, tout le monde en était persuadé : Le Créateur avait un Master Plan ! |
![]() Grachan Moncur III : Evolution (Blue Note), 1963Grachan Moncur III : Some Other Stuff (Blue Note), 1964 Le fils du bassiste Grachan Moncur II a tourné avec Ray Charles au début des années 60 et, en 1962, au sein du jazztet de Benny Golson et Art Farmer. Mais ce tromboniste émérite a soudain vu la lumière quand il a côtoyé le flamboyant saxophoniste Jackie McLean sur One Step Beyond (1963) au titre évocateur (un pas plus loin). C’est avec les même musiciens qu’à la fin de la même année, il enregistrera un chef d’œuvre du jazz avant-gardiste, un album phare de la période de transition de Blue Note qui abandonnait alors le hard bop pour des musique moins convenues. McLean, le vibraphoniste Bobby Hutcherson, le batteur Tony Williams et le contrebassiste Bob Cranshaw sont à bord tandis que Lee Morgan, grand prêtre du hard bop, ajoute sa trompette dans un style ben différent de celui des Sidewinder et autres Procrastinator. Quand à Moncur, s’il prend quelques solos bien trempés au trombone, c’est surtout comme compositeur qu’il révèle un talent insoupçonné. Ses quatre compositions ont des textures revolutionnaires, portées par les accords étranges de Hutcherson. Loin d’être inaccessible, cette musique modale suggère au contraire une foule de nouvelles émotions comme l’extraordinaire titre éponyme avec son ambiance mystérieuse et quasi fantasmagorique. Les arrangements de cuivres sont superbes et que dire du jeu explosif du jeune Williams, alors âgé de 17 ans, qui assimile avec une incroyable aisance la vision du leader. Huit mois plus tard, Moncur fera une seconde session pour Blue Note qui sera éditée sous le nom de Some Other Stuff. Tout aussi réussie que la première, elle met cette fois en évidence des solistes comme Wayne Shorter et Herbie Hancock tandis que Williams, toujours derrière les fûts, s’y paie un immense solo d’anthologie sur un Nomadic au système métrique éclaté pourtant entièrement crédité à Moncur.
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Sam Rivers : Fuchsia Swing Song (Blue Note), 1964Après avoir reçu une formation académique, le saxophoniste Sam Rivers aborda très tôt le jazz libre mais dans une perspective différente de celle d’Ornette Coleman. Sa vision est celle d’un homme rigoureux, conscient de déstructurer sa musique tout en gardant le contrôle de sa démarche et, du moins au début, un pont avec le hard-bop. Acoquiné dès 1959 avec un Tony Williams alors âgé de 13 ans, il se met rapidement à explorer les possibilité de l’avant-garde. Après un passage dans le quintet de Miles Davis, il apparaît en 1964 sur le premier disque en leader de Tony Williams (Life Time) ainsi que sur Into Somethin' de l’organiste Larry Young et enregistre dans la foulée son premier opus pour Blue Note intitulé Fuchsia Swing Song. Accompagné par le pianiste Jaki Byard, le bassiste Ron Carter et l’incontournable Tony Williams, Rivers s’inspire de ses racines soul (son père était musicien d’église et jouait dans un quartet de gospel) pour se propulser dans une musique plus libre et plus moderne dans laquelle on retrouve aussi bien l’influence de Coleman Hawkins que celle de John Coltrane ou d'Ornette Coleman. Rivers ne joue ici que du saxophone ténor duquel il tire à certains moments des inflexions lyriques ou hypnotiques et, à d’autres, une sonorité rugueuse et un phrasé volubile et intense. Plus accessible que les opus qui viendront après, Fuchsia Swing Song est le disque idéal pour appréhender l’art de Sam Rivers, ici encore à la croisée des chemins entre son fonds culturel plus classique et son futur musical plus abstrait. Pour la petite histoire, sachez que cet album, devenu au fil du temps légendaire en partie à cause de sa rareté, fut enregistré le 11 décembre 1964 par Rudy Van Gelder dans les studios d’Englewood Cliffs (New Jersey), soit deux jours après l’unique session de A Love Supreme de John Coltrane. Les murs s’en souviennent encore. |