Jazz & Fusion : Sélection 2022






Cyril Bernhard : TrioCyril Bernhard : Trio (Autoproduction / Bandcamp), 2022

1. Ballade Dure (7:54) - 2. The Bridge (8:24) - 3. Abysse (6:44) - 4. Deltaplane (9:20) - 5. Balkan Prijateli (4:14) - 6. Réveil (3:29)

Cyril Bernhard (guitare), Louis Navarro (contrebasse), Jonas Chirouze (batterie)


Ballade Dure commence comme une rêverie poétique dominée par une guitare limpide et une contrebasse jouée à l'archet, et l'on ne s'attend pas le moins du monde à cette plongée en apnée dans une fusion rock et avant-gardiste qui se produit inopinément après deux minutes et demie. On est alors emporté dans cette composition énigmatique, peuplée de bruitages et de solos aventureux, difficile à rattacher à un courant quelconque du jazz actuel. On peut dire que ce premier disque sans nom du Cyril Bernard Trio démarre sur une musique inattendue et très personnelle, surtout venant de la part d'une configuration guitare/basse/batterie dont on pense parfois, à tort bien sûr, avoir fait le tour des possibilités.

Plus conventionnel dans sa structure, The Bridge met en évidence le jeu du guitariste dont on appréciera la fluidité, la sonorité claire et les envolées nuancées et gracieuses par ailleurs fort bien soutenues par la frappe dynamique du batteur Jonas Chirouze qui prend de plus en plus d'importance au fur et à mesure qu'on se rapproche de la fin du morceau. En conformité avec son intitulé, Abysse suggère une descente dans les profondeurs aquatiques, accompagnée de sonorités mystérieuses. Ce n'est toutefois pas une musique d'ambiance à la Cousteau mais bien une vraie composition jazz élaborée autour d'impressions sous-marines. Des trois titres restants tous passionnants, j'épinglerai encore Deltaplane et sa musique en apesanteur, tellement légère qu'elle est parfois emportée au gré de gentilles rafales aussi courtes qu'épiques. On se laisse volontiers bercer par cette pièce vive et fraîche encore rehaussée par un très beau solo à l'archet du contrebassiste Louis Navarro.

Le trio de Cyril Bernhard a d'emblée trouvé un style qui lui est propre où l'énergie côtoie la musicalité, et où le lyrisme est souvent associé à une propension à créer des ambiances évocatrices. En résumé, voici un disque inaugural particulièrement brillant !

[ Chronique de Pierre Dulieu ]

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[ A écouter : Abysse ]


Toni Mora : Space FolkloreToni Mora : Space Folklore (Hypnote Records), 20 mai 2022

1. 12 (5:07) - 2. Life Doesn't Care (5:50) - 3. The Energy Shift (7:11) - 4. Ines Loves Ines (7:22) - 5. UFO Dream (6:28) - 6. Near Dampoort (9:12) - 7. 11 - 11h (6:21) - 8. Space Folklore (6:16)

Toni Mora (guitare & compositions) ; Jean-Paul Estievenart (trompette) ; Jasen Weaver (contrebasse) ; Noam Israeli (batterie) ; Pepa Niebla (chant : 2,3,8)


Toni Mora est originaire de Madrid où il a commencé très tôt son apprentissage de la guitare classique au Conservatoire Reina Sofía. Le jazz est venu plus tard via des leçons particulières et une formation de quatre années au Codarts de Rotterdam. Relogé à Bruxelles en 2014, Toni Mora s'est produit à de multiples reprises sur la scène belge avant de sortir en 2017 un premier album en quartet intitulé Beyond Words. Aujourd'hui, Space Folklore ouvre un peu plus l'horizon tout en confirmant les qualités de son prédécesseur.

Contrairement à ce qu'un coup d'œil rapide à la pochette pourrait laisser penser, la musique n'a rien à voir avec le « world-jazz » mais se révèle plutôt être une musique improvisée contemporaine proche d'un jazz newyorkais tel que pourrait par exemple le jouer un Kurt Rosenwinkel. Un morceau comme UFO Dream, introduit à la contrebasse par le Néo-Orléanais Jasen Weaver, prend le pari d'une musique aussi aventureuse qu'énergique. On sent la lave qui bouillonne sous le volcan toujours prêt à exploser. Le trompettiste Jean-Paul Estievenart délivre des phrases rapides et complexes sur une rythmique à l'intensité fiévreuse qui va crescendo. On est à la limite d'une fusion peuplée d'interventions virtuoses ciselées au millimètre. A côté de ce moment aussi éprouvant qu'exceptionnel, Life Doesn't Care surprend par sa légèreté apportée par la voix de la chanteuse espagnole Pepa Niebla. Toni y prend un beau solo fluide de guitare qui séduit aussi par sa splendide limpidité. Cette remarquable sonorité est encore à épingler dans Near Dampoort, une longue pièce plus intimiste où brillent successivement le trompettiste et le leader dans un envol de six-cordes dont l'élégance mélodique inspire le respect. On n'oubliera pas de souligner le travail admirable du batteur d'origine israélienne Noam Israeli qui, sur ce titre en particulier, délivre un rythme complexe tout en installant une atmosphère très particulière en faisant résonner ses cymbales. L'album se clôture sur Space Folklore chanté par Pepa Niebla qui apporte de nouvelles nuances latines et un surcroît de légèreté.

Enregistré au Noise Factory Studio à Namur et doté d'un son superbe, ce deuxième opus installe le quartet de Toni Mora dans les groupes à suivre de près. Son jazz actuel plaira aux amateurs de musique riche et exigeante mais non pour autant dénuée de lyrisme et de séduction.

[ Chronique de Pierre Dulieu ]

[ Space Folklore sur Amazon ]
[ A écouter : Space Folklore (album teaser) ]


José Lencastre : Common GroundJosé Lencastre Common Ground : Common Ground (Phonogram Unit / Bandcamp), 1er avril 2022

1. Revolutionary Periods 10:55 2. Unbroken Flow (8:56) - 3. Nature of Reality (4:39) - 4. Inspirational Souls (7:05) - 5. Common Ground (11:14)

José Lencastre (sax alto) ; Carlos Zíngaro (violon) ; Clara Lai (piano) ; Gonçalo Almeida (contrebasse) : Joao Sousa (batterie). Enregistré le 20 novembre 2021 aux Studios Namouche à Lisbonne.


Common Ground présente une musique avant-gardiste, proche du free jazz dont les multiples possibilités soniques sont explorées par le saxophoniste basé à Lisbonne, José Lencastre, accompagné de quatre musiciens unis comme les doigts d'une main : le violoniste Carlos Zíngaro, la pianiste Clara Lei, le contrebassiste Gonçalo Almeida et le batteur Joao Sousa. A l'alto, le leader délivre des sons parfois très abstraits comme sur Revolutionary Periods, le violon ajoutant une voix mystérieuse, gémissante, qui rend la musique très émotionnelle. Pour autant, cette longue improvisation n'est pas difficile à suivre : elle coule naturellement comme un fleuve agité mais dans une direction bien définie.

Unbroken Flow est plus post-bop mais à l'extrême bout expérimental du spectre. Porté par les lignes luxuriantes de la pianiste, cette pièce nous emmène vers un solo jubilatoire du leader dont les éclats volant au-dessus du quintet alimentent la turbulence. On y entend aussi, de la part de de chaque musicien, une soif inextinguible de créer des sons inusités, de les malaxer et, finalement, de les échanger avec les autres partenaires dans une sorte de verve collective stimulante. Inspirational Souls est encore plus surprenant en ce qu'on ressent clairement le pouvoir « élévateur » de cette musique en perpétuelle déconstruction mais qui parvient néanmoins à créer un temple immatériel où se concentre une forme de spiritualité. Le répertoire, qui ne comprend que cinq longs morceaux, se clôture avec le titre éponyme, une longue pièce ambitieuse introduite par un dialogue expressif de cordes entre la violoniste et le contrebassiste. Ce qui vient ensuite est d'une beauté spectrale, les cinq comparses improvisant dans l'instant une masse sonore mouvante qui monte très lentement en puissance comme une marée. Voilà une pièce qui conviendrait parfaitement pour illustrer le mouvement de l'océan protoplasmique de Solaris. Mais on y trouvera ce qu'on veut car c'est tout le pouvoir de cette musique de révéler ce que chacun porte en lui.

Ce disque qui marie abstraction, création et lyrisme, met en exergue l'association tonique qui peut parfois naître entre des musiciens et ceux qui les écoutent. En tout cas, les amateurs de voyages mystiques et de sensations inédites trouveront ici largement de quoi les aider à sortir de leur coquille pour s'envoler dans des explorations de toute nature.

[ Chronique de Pierre Dulieu ]

[ Common Ground sur Bandcamp ]
[ A écouter : Revolutionary Periods ]


Matthieu Marthouret SpringBok : InvolutionsMatthieu Marthouret SpringBok : Involutions (We See Musique), 13 mai 2022

1. Pigeon On A Chessboard - 2. Open Air - 3. Fragments - 4. Hymn - 5. Roots (D.W Part.1) - 6. Prélude En Ut Mineur - 7. Whirls - 8. Time (D.W Part.2) - 9. Social Credit - 10. Certain Incertitude - 11. Bounce Neuf - 12. Bill For Five (Bonus sur CD)

Matthieu Marthouret (orgue Hammond); Julien Alour (trompette) ; Robby Marshall (sax ténor, clarinette basse); Thomas Delor (batterie). Enregistré par Erwan Boulay en novembre 2021 au Studio Sextan, Malakoff, France.


Après Contrasts sorti sous le nom de Bounce Trio, l'organiste grenoblois Matthieu Marthouret propose un projet en quartet appelé SpringBok. Les complices sont nouveaux tandis que la configuration du groupe n'est pas sans évoquer les lumineuses années 50/60 avec le couple historique saxophone / trompette et une rythmique orgue Hammond / batterie. Le résultat sonne comme du post-bop où la tradition du hard-bop est certes très présente mais où affleurent aussi une approche moderne ainsi que, plus rarement il est vrai, une esthétique européenne (Prélude En Ut Mineur).

Le tandem composé par le saxophoniste d'origine californienne Robby Marshall et le trompettiste Julien Alour est tout simplement d'une redoutable efficacité. Que ce soit dans les unissons ou les contrepoints, lors de l'exposé des thèmes ou dans les espaces improvisés, les deux musiciens font preuve d'une belle vivacité, délivrant des chorus aussi variés qu'inventifs. Tout ça est rythmé avec élégance par l'orgue de Matthieu et les baguettes intelligentes d'un Thomas Delor toujours à l'écoute. Bien entendu, le leader se fend lui aussi de solos « organiques » (par opposition à ce qui est synthétique), son Hammond délivrant en permanence un groove naturel qui a la sagesse de ne jamais céder ni aux effets faciles ni à la surenchère démonstrative inhérente à cet instrument.

Les onze compositions (plus un titre en bonus sur le compact) qui totalisent une durée totale de 51 minutes constituent un répertoire varié où l'on ne s'ennuie pas une seconde. Du post-bop joyeux de Pigeon On A Chessboard à la mélodie aérienne de Open Air, du beau solo lyrique de clarinette basse sur Prélude en Ut Mineur aux légers tourbillons de Whirls, et de la mélodie évidente de Social Credit au groove insidieux de Bounce Neuf, le répertoire coule en cascades toniques et fraîches. Précision, swing, musicalité et maturité : pas de doute, le jazz de SpringBok, comme d'ailleurs celui du Bounce Trio avant lui dont il est une sorte d'extension, c'est la grande classe !

[ Chronique de Pierre Dulieu ]

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[ A écouter : Involutions (album trailer) ]


Amaury Faye X Igor GehenotAmaury Faye & Igor Gehenot : Amaury Faye X Igor Gehenot (Hypnote Records / Inouïe Distribution), 25 mars 2022

1. Magic Ball - 2. Eternité - 3. Egberto - 4. Bibo No Aozora - 5. Message In A Bottle - 6. Pare A Pluie - 7. Incompatibilidade De Gênios - 8. Hudson River Park - 9. Trocando Em Miudos

Amaury Faye (piano), Igor Gehenot (piano)


Comme son titre l'indique, cet album est le produit de la rencontre face à face de deux pianistes : d'une part, Amaury Faye, Toulousain aujourd'hui basé à Bruxelles, qui a glané un bon nombre de récompenses dont un Octave de la Musique en 2018 pour Songbook (Hypnote) enregistré en trio avec le contrebassiste Giuseppe Millaci et, d'autre part, Igo Gehenot, pianiste liégeois auteur de quatre disques en leader tous sortis sur Igloo Records et lauréat de deux Octaves de la Musique pour sa participation à New Feel du Lg Jazz Collective ainsi que pour son disque Delta.

Ce projet inédit qui fit sensation au Gaume Jazz Festival de 2020 ainsi que dans plusieurs salles de concert confirme sur disque tout l'intérêt de cette remarquable collaboration. Le répertoire comprend neuf plages mêlant des compositions originales et des reprises plutôt inattendues comme Message In A Bottle de Police ici rendu dans une version lumineuse pour ne pas écrire joyeuse. Plus nostalgiques apparaissent Bibo No Aozora, un thème splendide de Ryuichi Sakamoto repris dans la bande sonore du film Babel, ainsi que Trocando Em Miudos du Brésilien Chico Buarque qui met particulièrement bien en exergue la sensibilité aiguë des deux interprètes. Mais le plus étonnant reste l'arrangement pour deux pianos d'Incompatibilidade De Genios qui garde le rythme et la chaleur de cette samba du Brésilien Joao Bosco.

Les cinq plages originales sont également très variées, du post-bop endiablé d'un Magic Ball à la poésie d'un Par A Pluie, avec ses notes qui tombent comme des gouttes de pluie, en passant par un hommage aussi enjoué que mélodique au compositeur et multi-instrumentiste brésilien Egberto Gismonti. On pouvait se poser des questions sur le comment deux improvisateurs s'exprimant de conserve, et à fortiori jouant du même instrument, allaient s'entendre sans pour autant tomber dans le mimétisme ? Mais le plus remarquable ici est justement la manière dont les deux pianistes, chacun avec son style propre, se complètent sans gêne ni redondance. Ce qui témoigne d'une réelle affinité artistique mais aussi, individuellement, d'une belle maîtrise de l'instrument alliée à une vision claire du résultat souhaité. En conclusion, on n'a aucun mal à se laisser envoûter par ces miniatures colorées de pianos entrelacés qui allient légèreté et sophistication.

[ Chronique de Pierre Dulieu ]

[ Amaury Faye X Igor Gehenot (CD / Digital) ]
[ A écouter : Amaury Faye X Igor Gehenot (album trailer) ]


Callada: Around MompouGuillaume Vierset & Harvest Group : Lightmares (Igloo Records), 11/03/2022

01. Sleep/Wake Up - 02. Lightmares - 03. I Wish - 04. I Hope - 05. Day One - 06. Open your eyes - 07. Wake Up/Sleep - 08. Sunrise - 09. Sunset - 10. End Of The Day/Night

Guillaume Vierset (guitare), Mathieu Robert (saxophone soprano), Marine Horbaczewski (violoncelle), Yannick Peeters (contrebasse), Yves Peeters (batterie). Enregistré en novembre 2021 au Jet Studio, Bruxelles.


Guillaume Vierset et son groupe nommé Harvest (en hommage à un titre célèbre de Neil Young) présentent leur troisième album. Après Songwriter (AZ Productions, 2015) et Nacimiento Road (Igloo, 2019), Lightmares a été enregistré avec le même quintet comprenant, outre Guillaume à la guitare, le saxophoniste soprano Mathieu Robert, la violoncelliste Marine Horbaczewski, la contrebassiste Yannick Peeters et le batteur Yves Peeters.

Globalement, la musique s'inscrit dans le jazz avec une composante rock mais inclut aussi quelques éléments hybrides, voire expérimentaux, qui se traduisent par des performances collectives aboutissant à des textures sonores très originales. Ces différents aspects surgissent épisodiquement au fil des plages : citons pour exemple la rythmique de Sleep/Wake Up qui évoque du rock alternatif; le beau chorus franchement jazz de saxophone sur I Wish; ou la masse orchestrale dense et compacte qui se déploie crescendo sur Sunset. Chaque composition à son ambiance et ses contrastes même si l'ensemble de l'album, comme l'indique le dossier de presse, « a pour toile de fond cette zone trouble qui sépare le jour et la nuit, l'ombre et la lumière, le rêve et la réalité… ».

Certains titres comme Open Your Eyes et End Of The Day/Night paraissent avoir été créés spontanément en studio. D'autres au contraire, comme I Wish, donnent l'impression d'être plus construits avec des mélodies entêtantes qui s'ouvrent sur des parties improvisées. Dans les deux cas, on ressent une envie de liberté ainsi qu'une impression de fraîcheur renforcée par les couleurs d'une instrumentation originale. Dès son premier album, Harvest Group a toujours affiché sa préférence pour une musique nuancée et intimiste qui s'effiloche entre méditation et langueur. On retrouve ici cette approche dans plusieurs titres comme I Hope ou Sunrise. Mais le répertoire comprend aussi quelques plages plus électrisantes comme Day One dans lequel la guitare se fait progressivement mordante et saturée, entraînant avec elle des épanchements débridés de la part des autres instrumentistes.

On l'aura compris. Lightmares est un album multi-facette. Il consacre l'approche singulière d'un groupe qui, au fil des ans, s'est construit une identité, avec un son et un style qui sont désormais immédiatement reconnaissables. Tout cela nous promet des concerts très animés mais, en attendant, on peut déjà profiter chez soi de cette musique qui requiert l'attention et captive l'imagination.

[ Chronique de Pierre Dulieu ]

[ Lightmares chez Amazon (CD / Digital) ] [ Lightmares chez Igloo Records ]
[ A écouter : Nacimiento (from Nacimiento Road, 2019) ]


Callada: Around MompouMathieu Robert et Mario Ganau : Callada: Around Mompou (Hypnote Records), 18 février 2022

1. I - 2. Intermezzo 5 - 3. XV - 4. III - 5. XX - 6. V - 7. Intermezzo 6 - 8. XVI - 9. Intermezzo 10 - 10. XIX - 11. XVIII - 12. XXII - 13. Intermezzo 9 - 14. IV - 15. XXIV

Mathieu Robert (saxophone soprano, bols chantants); Mario Ganau (piano, électronique). Enregistré et mixé par Stefano Amerio aux Studios Artesuono (Italie) en octobre 2021.


Le répertoire comprend des pièces choisies parmi les 28 miniatures pour piano seul de Musica Callada (qu'on pourrait traduire librement par « la musique qui se tait »), une œuvre ascétique qui traduit l'approche parcimonieuse et intimiste de son auteur, le Catalan Federico Mompou.

Après Prima Scena, un premier album sorti en 2018 sur Hypnote Records, Mathieu Robert poursuit sa collaboration avec le pianiste sarde Mario Ganau dont le style lyrique s'accorde bien avec celui du saxophoniste. Leur musique fait écho à l'esthétique volontiers méditative du compositeur espagnol. Le duo s'amuse ainsi à apprivoiser le silence, construisant avec peu de notes des paysages sonores qui ressemblent à des épures : sur la partie V, la mélodie se développe (ou s'effiloche) accompagnée par une seule note répétée inlassablement au piano avec quelques rares variations de tonalité. Viennent alors s'y poser des accords évanescents et des sonorités qui résonnent comme un souffle à peine audible. On finit par se laisser absorber dans cet extrême dépouillement au bord du rêve. D'autres pièces, comme XVI, sont plus enlevées et libres, les deux instrumentistes se répondant dans des contrepoints osés qui reflètent à la fois leur sensibilité et leur entente. Sur certains morceaux, plus particulièrement les quatre Intermezzos, le duo a élargi sa palette de timbres par des effets sonores produits par les bols chantants de Mathieu Robert et l'électronique subtile de Mario Ganau. Enfin, certaines plages (XIX, IX) évoquent une musique de chambre sophistiquée bien que toujours aérienne.

Ces réinterprétations de Musica Callada sont innovantes tout en respectant l'esprit de l'œuvre originale. En écoutant cette musique on pense à cette définition qu'en avait donnée Federico Mompou en 1957 : « Elle est muette parce que son audition est intérieure. Retenue et pudeur. Son émotion est secrète et elle ne prend forme sonore qu'au travers de ses résonances dans la froideur de notre solitude. » Des mots qui s'appliquent aussi bien à cette exceptionnelle recréation de Mathieu Robert et Mario Ganau.

[ Chronique de Pierre Dulieu ]

[ Callada: Around Mompou (CD / Digital) ]
[ A écouter : Callada: Around Mompou (teaser) ]


Fil Caporali & Tom Bourgeois : Moanin' BirdsFil Caporali & Tom Bourgeois : Moanin' Birds (Hypnote Records), 18 février 2022

1. Green Sand Pipes - 2. Konvoy - 3. Crooked Bird - 4. Last Minute - 5. Capoeira Bird - 6. Yearning - 7. Jeff 6 - 8. Araponga - 9. Cravo E Canela - 10. Birds Panic - 11. Scared Ostrich - 12. Melancholia Cha Cha Cha - 13. A Piece of the Moon - 14. Uruatu - 15. Kind Folk

Tom Bourgeois (saxophone ténor, clarinette basse) ; Fil Caporali (contrebasse). Enregistré en 2019 au JetStudio.


Contrebassiste d'origine brésilienne, basé en Belgique depuis 2014, et récompensé par le prix Toots Thielemans Jazz Awards en 2016, Fil Caporali est aussi un compositeur dont on a pu apprécier le talent sur son propre album Fortune Teller sorti en 2017. Avec le saxophoniste Tom Bourgeois (entendu récemment avec le Jelle Van Giel Group), il compose ici un duo dont l'objectif est de créer une musique originale, spontanée et expressive basée en grande partie sur l'improvisation.

Le titre de l'album (les oiseaux gémissants), ceux de la plupart des morceaux ainsi que la belle pochette dessinée par Eric Cousin fournissent un indice : le disque est placé sous l'égide des volatiles dont la liberté semble bien être le fil conducteur de cette musique. La première pièce, Green Sand Pipes, n'est qu'une courte cacophonie de cris, créée par les deux instruments, qui se fond quasiment sans interruption dans la splendide mélodie du second morceau : Konvoy. Tout de suite, on a l'impression de voler en compagnie d'une formation en V de bernaches. La clarinette basse qui ondule sur un ostinato de contrebasse fait défiler des paysages vus du ciel tandis que, progressivement, naissent des échanges d'une grande vivacité. Cette musique serait parfaite pour accompagner un documentaire sur les oiseaux migrateurs - après tout, Tom Bourgeois s'est aussi fait remarquer en tant que compositeur d'une vingtaine de bandes originales pour courts-métrages.

Au cours du répertoire qui comprend 15 plages, les deux musiciens vont explorer toutes les possibilités du dialogue, sautant de moments aigus de mélancolie (Yearning, Piece Of The Moon) à d'autres colorés et turbulents (Araponga, Melancolia Cha Cha Cha) en passant par des espaces de pur lyrisme partagé (Jeff 6 et, en particulier, Kind Folk qui permettra d'apprécier pleinement le jeu tout en rondeur de Fil Caporali ainsi que l'admirable fluidité de son complice au saxophone ténor). Magnifiquement enregistrés, les timbres sont chaleureux et les deux instruments semblent présents dans la pièce tout près de l'auditeur enchanté.

Ce disque plein de finesses et qui porte l'art de la conversation musicale à des sommets sort décidément des sentiers battus. Porté par un concept directeur aussi subtil que plaisant, Moanin' Birds ravit autant qu'une promenade dans une réserve géante d'oiseaux exotiques bariolés.

[ Chronique de Pierre Dulieu ]

[ Moanin' Birds ]
[ A écouter : Moanin' Birds (trailer) - Last Minute ]


Manuel Hermia : FreetetManuel Hermia : Freetet (Igloo IGL328), 28 janvier 2022

1. Serial Joker - 2. Schims - 3. Ze Theme - 4. Hidden Codes - 5. Scent Of A Trio - 6. Cat Aand Mouse - 7. Stuck Between Those We Love - 8. Here And Now - 9. Le Temps Des Cerises

Manuel Hermia (saxophones); Jean-Paul Estiévenart (trompette); Samuel Blaser (trombone); Manolo Cabras (contrebasse); Joao Lobo (batterie)


Durant les 12 dernières années, Manuel Hermia a enregistré en trio, avec le contrebassiste Manolo Cabras et le batteur Joao Lobo, deux disques de jazz libre mêlant compositions ouvertes et improvisations spontanées : Long tales And Short Stories en 2010 et Austerity en 2015, tous deux sortis sur le label Igloo Records. Il revient avec ses deux complices pour un troisième album qui s'inscrit dans la même vision libertaire mais avec une différence de taille : le trio s'est cette fois adjoint deux souffleurs, le trompettiste Jean-Paul Estiévenart et le tromboniste Samuel Blaser.

Le Freetet ainsi constitué peut s'en donner à cœur joie et décomposer les thèmes en leur donnant de nouvelles directions inédites. C'est évidemment un exercice périlleux dont se sortent fort bien les cinq membres du quintet. Il ne fait aucun doute que les deux cuivres se sont fondus avec plaisir dans l'idée directrice de créer sur l'instant une musique aux atmosphères aussi diverses que variables. Des tourbillons sonores chaotiques (Ze Theme) côtoient ainsi des plages plus lancinantes (Scent Of A Trio) qu'on peut écouter de différentes manières : en suivant attentivement le développement du morceau ou en se laissant simplement porter par son atmosphère. Parfois, comme sur la reprise du Temps Des Cerises, le thème survit plus longtemps à la déstructuration, mettant davantage en exergue l'arrangement précis qui dessine le cadre de toutes ces interprétations ainsi que le travail collectif préalable aux poussées individuelles.

En définitive, on décèlera dans cette musique volontiers militante un sens aigu de la dramaturgie qui, comme c'est souvent le cas dans le free-jazz, sous-tend les différents morceaux. C'est en tout cas avec plaisir que l'on plonge dans ces méandres musicaux qui, en imitant le désordre naturel, coulent au hasard de l'inspiration.

[ Chronique de Pierre Dulieu ]

[ Freetet sur Amazon (CD / Digital) ] [ Freetet sur le site du label Igloo ]
[ A écouter : Ze Theme ]


Michel El Malem : DedicationsMichel El Malem : Dedications (Inner Circle Music), 23 avril 2021

1. Salvador Batman (8:27); 2. Lieb On The Road (9:14); 3. Renée Et Charles (6:09); 4. Wonder Manon (8:42); 5. Cercle (6:24); 6. Mr. MC (5:06)

Michel El Malem (ts, ss), Romain Pilon (elg), Marc Copland (p), Stéphane Kerecki (b), Luc lsenmann (dm). Pernes-Les-Fontaines, Studio La Buissonne, 3 et 4 octobre 2019.


Quand les premières notes délicates du piano de Marc Copland introduisent Salvador Batman, premier titre du répertoire, on sent déjà qu'on va être emporté dans un beau voyage. L'incrustation de la rythmique suivie par celle du saxophone ténor du leader confortent cette impression : la sonorité moelleuse est splendide (l'enregistrement d'une clarté lumineuse a eu lieu dans les Studios La Buissonne), l'interprétation collective est intense, et les chorus qui se succèdent sont inspirés : Michel El Malem séduit par son jeu solide et puissant tandis que les envolées pianistiques de Marc Copland sont d'une limpidité quasi aérienne. Quant au guitariste Romain Pilon qui privilégie un son clair et naturel, il lâche des phrases avec une fluidité qui n'appartient qu'aux meilleurs. Cette composition du leader (elles sont toutes de sa plume) se déroule comme un court-métrage au scénario parfait : le temps suspend son vol sous l'emprise de cette musique chaleureuse et enveloppante.

Introduit par la contrebasse au son boisé de Stéphane Kerecki, Lieb On The Road (dédicacé à Dave Liebman) s'avère plus mordant aussitôt que le leader, cette fois au sax soprano, lâche un véritable tourbillon de notes sur la guitare débridée d'un Romain Pilon ici beaucoup plus fougueux. Plus libre, organique et mouvante, cette composition met en exergue la formidable machine que constitue ce quintet plein de vitalité. Les quatre morceaux restants sont tout aussi convaincants : que ce soit sur la balade Renee et Charles ou sur le swinguant Mr. MC (dédicacé cette fois à Marc Copland), on est enchanté par cette musique dont les mérites divers ont été appréciés par Dave Liebman et Greg Osby qui ont d'ailleurs tenu à en témoigner sur la pochette, le premier appréciant particulièrement les compositions et les arrangements, et le second étant, entre autres, conquis par la qualité des solos de saxophone.

Distribué par le label américain Inner Circle Music, créé en 2008 par le saxophoniste Greg Osby, ce troisième disque de Michel El Malem, qui bénéficie d'un casting de rêve, est le fruit d'une vraie collaboration entre les musiciens impliqués mais il met aussi en exergue les ambitions et le talent du leader qui s'impose comme une figure majeure sur tous les plans, de l'écriture à l'interprétation. Vivement recommandé !

[ Chronique de Pierre Dulieu ]

[ Dedications sur Amazon ] [ Dedications sur le site de Michel El Malem ]
[ A écouter : Salvador Batman (teaser) ]


Frédéric Borey Butterflies Trio feat. Lionel LouekeFrédéric Borey Butterflies Trio feat. Lionel Loueke (Fresh Sound Records), 16 novembre 2021

1. Don't Give Up (Frederic Borey) (6:03) - 2. Camille (Lionel Loueke) (6:42) - 3. Wish (Frederic Borey) (4:25) - 4. Commencement (Stéphane Adsuar) (7:17) - 5. Insomnia (Borey-Adsuar) (6:04) - 6. Gentlemen's Agreement (Damien Varaillon) (4:18) - 7. Cube (Damien Varaillon) (4:27) - 8. Do Hwe Wutu (Frederic Borey) (7:16) - 9. Lou (Frederic Borey) (6:33) - 10. Clews (Frederic Borey) (4:48) - 11. Snowscape (Damien Varaillon) (3:40)

Frédéric Borey (sax ténor); Damien Varaillon (basse); Stéphane Adsuar (drums); Lionel Loueke (guitare & chant). Enregistré au Ohm Sweet Ohm Studio, France, 28-31 mai, 2021


En 2019, Frédéric Borey nous avait gratifié d'un imposant et ambitieux double album en trio qui, à travers compositions personnelles et reprises de standards, affichait élégance et sophistication. Deux ans plus tard, non seulement le trio existe toujours avec les mêmes Damien Varaillon à la basse et Stéphane Adsuar à la batterie, mais la symbiose entre les musiciens a eu le temps de se renforcer grâce - et malgré les restrictions imposées par la pandémie - à un bon agenda de prestations en concert. Le saxophoniste propose aujourd'hui un second disque sans autre nom que celui de son trio mais qui affiche fièrement une collaboration avec le célèbre guitariste d'origine béninoise Lionel Loueke.

Cette fois, hormis un titre (Camille) dû à la plume du guitariste, toutes les compositions ont été écrites par les membres du trio. Dès le premier morceau intitulé Don't Give Up, on se rend compte combien la nature et le son de la musique ont changé par rapport au premier album. La présence du guitariste, dont l'empreinte est immédiatement reconnaissable, apporte de nouvelles couleurs et rend l'ensemble plus fluide et plus facile à écouter. Le saxophone ténor du leader est en parfaite harmonie avec la guitare, les deux instruments montrant une étonnante cohésion sonore aussi bien dans l'exposé du thème que dans les improvisations. Délicate et auréolée d'un léger halo, la musique étonne par ses subtils unissons, ses alliages de timbres, et ses interactions savantes qui laissent penser que ce combo existe avec ce line-up étendu depuis sa formation.

Le répertoire est varié. Si Camille porte la marque personnelle du guitariste, on se réjouira d'écouter des morceaux aussi différents que Lou, une très belle composition de Frédéric qui l'interprète en duo avec Lionel, ou encore l'étrange et inquiétant Insomnia dont la densité est renforcée par le doublement de la guitare et de la batterie. Certains morceaux ont une dimension quasi visuelle comme Do Hwe Wutu, que le leader a composé en hommage à son invité et qui renvoie subtilement à l'Afrique ou encore Snowscape, écrit par le contrebassiste, qui évoque le calme et la douceur feutrée d'une campagne enneigée.

Avec Lionel Loueke à bord, la musique du trio de Frédéric Borey a pris une autre dimension. Sous cette pochette sobre qu'on aurait bien vu plus colorée, se cache un disque offrant une musique aérienne et lumineuse, mais aussi paradoxalement pleine de vie, aux nuances multiples et à l'expressivité à fleur de peau. Voilà ce qu'on peut raisonnablement appeler une rencontre réussie.

[ Chronique de Pierre Dulieu ]

[ Frédéric Borey Butterflies Trio feat. Lionel Loueke sur Fresh Sound Records ] [ Butterflies Trio feat. Lionel Loueke (CD / Digital) ]
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