Martial Solal : The Complete Vogue Recordings Vol. 2 (BMG / Vogue), 1956. Ce deuxième volume des enregistrements du pianiste Martial Solal pour le label Swing, dans les années 50, contient, en plus de 14 morceaux interprétés en solo, 12 titres plutôt rares joués en quartette avec le vibraphoniste belge Sadi Lallemand. Comme en témoigne la pochette originale du vinyle, Sadi était en fait le co-leader de ces sessions et la musique retrouvée nous le confirme : ces deux-là s'entendaient à merveille ! Arrangements impeccables, démarrage au quart de tour d'improvisations inspirées, et un swing constant qui était la marque de l'époque. Quant à Solal en solo, on se contentera de dire, qu'à l'âge de 29 ans, il faisait déjà état d'une personnalité bien affirmée.


Elek Bacsik : The Electric Guitar Of The Eclectic Elek Bacsik (Fontana), 1962. Ce Gitan hongrois s'inspire de Django autant que des maîtres du be-bop sans oublier les coups de chapeau aux guitaristes Tal Farlow et Jimmy Raney. Avec René Thomas, il est l'un des passeurs de la guitare européenne, concoctant un habile compromis entre le jazz manouche et le style américain : son Nuages à lui s'est libéré de l'influence de l'original. A Paris, au début des années 60, Elek Bacsik est une vedette qui côtoie les plus grands : Pierre Michelot, Kenny Clarke, Daniel Humair, Lalo Schifrin, Gillespie, Gainsbourg.... En 1966, il quitte la France pour les Etats-Unis avec un orchestre tzigane et s'enfonce dans l'anonymat des circuits de cabarets. Disparu, évaporé, plus jamais personne n'entendra parler de lui. Voici son héritage.

Tete Montoliu : Tootie's Tempo (Steeplechase), 1976. Ce disque, de même que Tête A Tete et Tete!, tous enregistrés pour le label danois Steeplechase, est un véritable déversoir à musique où le pianiste catalan aveugle rejette son trop plein de notes. Accompagné par le virtuose danois de la contrebasse, Niels-Henning Orsted Pedersen, et par le batteur américain Albert Tootie Heath, Montoliu y étale sa dextérité et ses capacités d'improvisation hors du commun. Qu'on l'ait comparé à Erroll Garner, voire à Art Tatum, n'étonne guère à l'écoute de ces plages où l'on épinglera, parmi d'autres, le très beau thème Lament de J.J. Johnson. Voilà l'occasion de se replonger avec délice dans le piano be-bop et les joies de la créativité en trio au cours d'une session où, n'en doutons pas, il ne fut jamais question de secondes prises.

Barney Wilen : La Note Bleue (IDA), 1986. Le plus beau son en ténor du jazz français. L'album du retour : après sa longue absence, Barney renoue avec le be-bop et l'univers de Lester Young. L'inspiration est intacte, ses dialogues avec le guitariste Philippe Petit décontractés, et sa version de Besame Mucho est l'une des plus épatantes qu'il m'ait été donné d'entendre. Et puis, en même temps que ce compact (augmenté de trois titres par rapport au LP), procurez-vous la bande dessinée de Loustal et Paringaux : Barney et la Note bleue. C'est un véritable florilège de peintures en miniature, de petites histoires tristes et romantiques où les personnages vivent leur destin comme une malédiction, c'est plein de clichés et de rêves que le jazz traîne avec lui depuis sa naissance, et c'est beau comme un vieux film de Bogart.


Julian Argüelles : Phaedrus (Ah Um), 1990. Ce jeune saxophoniste anglais de 32 ans a le goût de la rigueur et celui des improvisations bien construites. L'oeuvre est d'autant plus intéressante qu'il partage la vedette avec l'excellent pianiste John Taylor, membre des combos de John Surman et de Bruno Castellucci, et habitué du label ECM dont le son aéré n'est d'ailleurs pas si éloigné de ce que l'on entend parfois ici. Comme les compositions d'Argüelles, Phaedrus et The Invisible Thread en particulier, se démarquent en plus par une originalité certaine, ce disque peu connu de jazz moderne et lyrique vaut sûrement la peine d'être entendu.

The Rosenberg Trio : Caravan (Verve / Polydor), 1994. Quand un jazzman interprète Parker, Rollins ou Coltrane, on ne trouve rien à redire. Quand un musicien relit Django Reinhardt, c'est du revivalisme manouche d'un intérêt mineur pour les critiques (personne ne joue Django mieux que Django). Et bien tant pis ! Parce que ces Tsiganes établis en Hollande constituent le meilleur groupe du genre à avoir accompagné récemment Stéphane Grappelli (c'est lui-même qui le dit sur cet album où il apparaît en invité sur 5 morceaux). Stochelo Rosenberg est un guitariste fabuleux, à l'oreille infaillible, inventif et fulgurant, tandis que, derrière, ses frères (guitare et contrebasse) font la pompe comme seuls les Gitans savent la faire. Ce disque est aussi l'occasion de réécouter avec plaisir le guitariste hollandais Jan Akkerman et son compatriote vibraphoniste Frits Landesbergen. C'est pourquoi je le recommande à tous ceux qui souhaitent passer un bon moment parce qu'après tout, divertir est aussi l'une des fonctions originales du jazz.
Erik Truffaz : Out Of A Dream (Blue Note), 1996. Ce trompettiste bugliste originaire du pays de Gex (région frontalière entre la France et la Suisse) reprend l'innovation formelle de Nefertiti là où Miles Davis et Wayne Shorter l'avaient laissée. Mais si ! Ecoutez par exemple Wet In Paris, quand la mélodie se fait récurrente tandis que le piano improvise en se glissant comme par magie entre les souffleurs. Out Of A Dream, Beauté Bleue ou Indigo portent bien leurs titres : ils égarent l'auditeur sur une mer insolite nimbée d'un brouillard bleu d'où émerge une trompette limpide et expressive, quelque part entre Miles et Kenny Wheeler.

The Thierry Lang Trio : Thierry Lang (Blue Note), 1996. Le vent de Dieu souffle où il veut et jusqu'au-delà des Alpes. Ainsi, par quelle étrange fortune, ce pianiste suisse, de Bill Evans, a-t-il tout compris ? Toucher délicat et phrasé élégant : quelle séduction dans ces interprétations sans faille de standards comme Round Midnight ou My Foolish Heart ou de ses propres compositions comme Angels Fly ou The Blue Peach. Les Japonais, grands amateurs de jazz, l'avaient bien compris, eux qui avaient déjà reconnu en Private Gardens, un précédent album enregistré en solo pour le label suisse Plainisphare, le meilleur album de 1995.

Barbara Dennerlein : Junkanoo (Verve), 1996. Cette jeune munichoise de 25 ans manie l'orgue Hammond sans jamais rappeler les grands maîtres de l'instrument (Jimmy Smith, Jimmy McGriff, Jack McDuff ....). Elle n'est jamais meilleure qu'alimentée par un cocktail dynamite que l'on prépare ainsi : un doigt de blues, un autre de rythmes antillais et le tout porté au trait avec du groove intense. Et même entourée de pointures comme Randy Brecker (tp), Frank Lacy (tb), David Murray (ts), Howard Johnson (bs, tuba) ou David Sanchez (ts, ss), Barbara ne s'en laisse compter par personne : c'est toujours elle qui emmène son équipage voler au-dessus des nuages. De la première plage à la dernière, encore et toujours, c'est la fête. C'est Junkanoo !
A noter que Barbara Dennerlein a été élue en tête de la catégorie orgue - TDWR (Talent Deserving Wider Recognition) lors du vote des critiques 1998 organisé par Downbeat.

Stefano Di Battista Quintet : Volare (Label Bleu), 1997. Le premier disque en leader du saxophoniste (alto et soprano) romain qui monte est une totale réussite. Fulgurante et pleine de sensibilité, sa musique est l'une des plus agréables à écouter pour le moment et la qualité du son y est sans doute aussi pour quelque chose. Avec l'excellent Flavio Boltro à la trompette et un Eric Legnini en super forme au piano, Volare regorge de swing et n'hésite pas à déborder du jazz vers le funk à la manière des nouveaux standards de Herbie Hancock (
Blues For Michel et
Funky Porcini). Le petit protégé d'Aldo Romano peut maintenant voler de ses propres ailes : il en a les moyens.

Tomasz Stanko Septet : Litania, Music of Krzysztof Komeda (ECM), 1997. Le compositeur des musiques des films de Roman Polanski (Un Couteau Dans L'eau, Rosemary's Baby) et de Andrzej Wajda, Krzysztof Komeda, fut aussi l'initiateur du jazz moderne en Pologne au milieu des années 50. Sa musique sombre et dramatique est ramenée à la vie par l'un de ses plus fidèles musiciens : le trompettiste Tomasz Stanko, aidé dans son projet par les deux saxophonistes Bernt Rosengren et Joakim Milder, et surtout par l'extraordinaire rythmique composée de Palle Danielsson (b), Jon Christensen (drs) et Bobo Stenson (p). La musique qui nous vient de l'Est est indéniablement belle et le plaisir d'écoute garanti.
Serge Lazarevitch : A Few Years Later (Igloo), 1997. Disons le tout net : A Few Years Later, quatrième disque enregistré par Lazarevitch pour le label Igloo, quatre années après
Walk with a lion qui fit une belle carrière après avoir été catalogué par le Monde de la Musique comme un des "chocs" de 1994, est une réussite. Le genre de compact aux climats multiples où il fait bon s'amuser à rechercher les influences qui ont amené le musicien jusqu'à un tel degré d'éclectisme. Le jeu aéré de Bill Frisell par exemple, côtoyé lors d'un séjour au Berklee College of Music de Boston dans les années 70, a laissé son empreinte ici et là au hasard des plages. De même, celle des autres grands guitaristes modernes comme Mike Stern ou John Scofield est patente dans les titres plus énergiques comme l'excellent
Sur l'Autre Rive au funk léger très efficace. Plus étrange, un titre comme
En Avant rappelle certaines compositions d'Ornette Coleman tandis que
La Pluie Des Mangues attrape les couleurs des musiques du monde. Mais qu'on ne se méprenne pas, la mixture est adroitement préparée et se révèle au bout du compte extrêmement digeste. D'autant plus que Lazarevitch, en la personne des musiciens helvétiques Maurice Magnoni et Matthieu Michel, s'est trouvé des sidemen à la hauteur de son talent. On s'en rendra compte, pour le premier, en écoutant ses interventions sur
I'm scared (1). Quant au second, il faut entendre sur
Fleur de Lotus ou sur
La Pluie Des Mangues sa trompette surgir du néant, toute attaque gommée, et se fondre dans la mélodie en laissant sa trace comme un fleuve jaune dans un océan bleu. Avec le contrebassiste belge Philippe Aerts et le batteur français Joël Allouche, on tient là un vrai groupe européen initié à la magie du jazz moderne. Leur musique, dont la séduction pourrait être jugée moins ambitieuse que celle de certains combos actuels, comporte pourtant assez de joliesses et d'invention pour se hisser à la hauteur de pas mal de productions récentes que l'on nous a balancées ces derniers temps avec la mention " chef d'œuvre ". Qu'on se le dise !

Bobo Stenson Trio : War Orphans (ECM), 1997. Dans la tradition classique de Bill Evans, le trio du pianiste suédois Bobo Stenson est une véritable bénédiction : des idées mélodiques à foison, un toucher d'une sensibilité extrême et une interaction avec le bassiste Anders Jormin qui relève de la télépathie. Quant au batteur norvégien Jon Christensen, il est sans doute aujourd'hui l'un des meilleurs du monde. Capable de colorer n'importe quelle musique et d'en garder le rythme au-delà d'une déconstruction savante de son jeu, il est à la base du fameux son ECM qu'il a largement contribué à imposer. Les thèmes repris dans cet album vont d'Ellington à Ornette Coleman en passant par des compositions de Jormin ou de Stenson. C'est dire si l'art de ce trio est universel. Ruez-vous sur ce disque : tout ce qui nous vient du Nord n'est pas glacé !
Joris Teepe : Seven Days A Week (Via Jazz Records), 1998. Ce troisième disque du bassiste et compositeur hollandais Joris Teepe est un hymne à la musique. Aux morceaux plus traditionnels dont les harmonies riches ne sont pas sans rappeler la période Blue Note d'Herbie Hancock viennent s'ajouter des titres plus aventureux. Les arrangements d'une précision diabolique transforment les séquences d'accords en locomotives pour ces solistes de luxe que sont Randy Brecker (tp) et Chris Potter (saxophones et clarinette basse). Quant au leader, en plus d'être l'armature de ce brillant édifice, il se prend quelques beaux solos et, sur les rythmes brésiliens d'Então Ta, fait gronder sa basse jusque dans le registre des instruments à vent. Si Joris Teepe, qui déclare se consacrer à la musique sept jours par semaine, a voulu démontrer à la fois son attachement à un certain classicisme et son ouverture aux formes nouvelles, alors, cet album est réussi : il rassure tout en portant l'ivresse.
