![]() Porta Del Vento [IGLOO MONDO IGL 195] 2007 |
Porta Del Vento est un album de voyage, un livre de notes qui vous emmène le long des routes à la recherche de nouvelles rencontres, de nouveaux dialogues. Il n’y a pas de meilleur titre que U Suli Cadi Tranquillo (le soleil tombe tranquillement) pour entamer un tel disque : au son des clochettes s’accrochent des chiamate (appels) semblables à ceux criés par les bergers siciliens avant que la mélodie reposante ne s’étire longuement comme une teinte rouge dans un ciel crépusculaire. Bahria / Porta De Vento est dédié au village de Bagheria, dans la province de Palerme, qui reste célèbre pour ses chanteurs porteurs de la tradition des charretiers ambulants. Pierre Vaiana y retrouve ses racines siciliennes et nous fait partager cette tradition avec une grande émotion : poésie chantée et chiamate habitent cette mélopée portée par le piano de Fabian Fiorini. Le jazz ne fait vraiment son apparition que sur le troisième titre Incontro avec de lumineuses improvisations, d’abord du leader au saxophone soprano et ensuite de Fiorini au piano, sur un tapis magique de percussions déroulé par Carlo Rizzo et Zoumana Dembélé. Retour aux tarentelles siciliennes avec Ballu Da Curdedda avant un autre grand moment : Al Jazaïr dédié à un musicien algérien (Aziz Djemmame) de Constantine qui lutte en ce moment pour imposer dans son pays les cultures plurielles et lui conserver cette vielle tradition d’ouverture qui fit de l’Algérie le premier pays du continent à accueillir en 1969 le festival culturel panafricain. Traino - Etnanjaro est entièrement bâti sur des percussions évoquant les concours de force organisés par les charretiers tandis que Gira Vota e Firria est le triste chant d’un charretier qui a perdu son cheval, magnifiquement accompagné par Fabian Fiorini et rehaussé d’une improvisation magistrale au soprano. Citons encore A Kalsa (la pure) qui évoque une promenade jazzistique dans les vieux quartiers de Palerme et la longue suite A Ciascuno Il Suo (à chacun son dû), écrite en hommage à l’écrivain sicilien Leonardo Sciascia, qui intègre un chant en napolitain de Carlo Rizzo. Evidemment, le jazz ne joue qu’un rôle épisodique dans cet album mais il est bien là, ensemençant la vaste culture méditerranéenne qui constitue le cœur de ce projet original. Le « Funduq » de Pierre Vaiana est une auberge où il fait bon s’arrêter le soir après une longue journée d’efforts. On y entend des histoires optimistes et des poésies qui font rêver tandis que les valeurs qui prévalent sont le partage et l’amitié. De quoi se ressourcer dans un monde agité qui a plutôt tendance à oublier tout ça! [ Al Funduq sur TALIA + vidéos ] [ Le projet Funduq ] |
![]() Red Earth [DDB Records] 2007 |
Pour briller, la chanteuse Dee Dee Bridgewater a besoin de véritables projets auxquels elle donne corps et âme. Et elle en a essayé beaucoup avec plus ou moins de bonheur : on se souviendra entre autres de ses albums en hommage à Ella Fitzgerald (Dear Ella) et à Horace Silver (le magnifique Love and Peace: A Tribute to Horace Silver) qui lui rapportèrent chacun un Grammy. Aujourd’hui, Dee Dee a ressenti le besoin de retrouver ses racines africaines et a fait le voyage au pays où auraient peut-être vécu ses très lointains ancêtres : le Mali dont la richesse séculaire du patrimoine musical fascine l’Occident. Comme le répétait bien souvent Ali Farka Touré aux voyageurs qui passaient chez lui à Niafunké (j’y étais moi-même en 1999), le blues des noirs américains constitue les feuilles et les branches d’un arbre dont le tronc et les racines sont dans la terre du Mali. On se rendra compte combien cette sentence est vraie en écoutant le titre éponyme de cet album basé sur un motif ancestral datant du XIIe siècle qui constitue en fait le riff de Mannish Boy attribué au bluesman Muddy Waters qui fut repris par des milliers d’artistes à travers le monde. La filiation s’avère ainsi incontestable et Dee Dee n’a guère eu de mal à épouser les rythmes du Niger mais elle est allée plus loin : elle s’est donné la peine de comprendre le peuple malien et ses coutumes avant de mélanger son art à celui des musiciens du terroir. Bon, on retrouvera sur cet album quelques tubes internationaux comme l’irrésistible Compared To What (dont la version de Les McCann et Eddie Harris reste insurpassable) et l’Afro Blue de Mongo Santamaria qui constitue le trait d’union parfait entre l’Afrique noire et l’Amérique latine. Mais la plupart des autres morceaux constituent une véritable fusion, et peut-être la meilleure jamais réalisée, entre le jazz américain et une musique issue du continent noir. La combinaison extraordinaire des rythmes générés par la crème des musiciens locaux sur des instruments traditionnels (balafon, djembé, tamani et autres calebasses) avec des métriques complexes héritées du jazz est tout simplement phénoménale tandis que les entrelacements de la contrebasse d’Ira Coleman avec la kora ou le bolon sont d’une suavité rare. En fait cet album pourrait aussi bien être le messager de la musique mandingue aux USA que celui du jazz américain au pays de la terre rouge. Ce mixage réussi, la chanteuse le doit aussi en partie à l’expérience du pianiste Cheick Tidiane Seck (auteur avec Hank Jones du disque Sarala sorti en 1996). C’est lui qui fut le guide spirituel du projet en même temps que son réalisateur, qui a conçu les arrangements, établi le casting des quelques quarante chanteurs et musiciens, agencé les chants en anglais et en bambara reliés par du scat et donné des couleurs mandingues aux reprises de Nina Simone (Four Women) et de Wayne Shorter (Footprints rebaptisé Long Time Ago). Je ne sais pas si Dee Dee a finalement retrouvé ses racines dans la terre rouge mais une chose est sûre : la passerelle qu’elle a jeté entre les deux cultures est bâtie pour l’éternité. De plus, l’expérience a transformé sa conception de la vie et a fait naître une conscience politique qui va au-delà de la musique. Maintenant que la chanteuse est convaincue de son identité, on peut être certain que Red Earth n’est que le début d’une nouvelle grande étape dans sa carrière. [ Ecouter / Commander |