Pierre Vaiana ![]() L'Auberge Des Chanteurs [AZ Productions AZ 1016] 2009 |
Basé sur le thème du « funduq », un lieu de repos et de rencontre pour voyageurs et marchands itinérants commun à tout le bassin méditerranéen, L’Auberge des Chanteurs s’inscrit dans un dialogue interculturel auquel ont participé des artistes algériens, tunisiens, belges, français et italiens. Retrouvant la tradition séculaire des échanges entre les civilisations, ce projet sympathique se compose de trois éléments distincts : d’abord, des extraits d’un concert donné au Palais Ennejma Ezzahra de Sidi Bou Saïd (Tunisie) par des étudiants en musicologie de Palerme, ensuite, une création musicale « Funduq al-Mughannîn » au Théâtre Municipal de Constantine (Algérie) et enfin, pour ouvrir, fermer et lier les deux volets précédents, trois pièces méditatives interprétées en duo par Pierre Vaiana au saxophone soprano et Salvatore Bonafede au piano. Peu de jazz ici mais plutôt une musique folklorique aux accents divers. Dans le premier volet (plages 2 à 9), on entendra aussi bien les chœurs des femmes des marins de Trapani qu’une chanson en forme de berceuse accompagnée à la guitare, une ritournelle pour divertir les paysans et même une poésie en arabe récitée sur un accompagnement de luth. Le second volet (11 à 14) bénéficie de la voix de la chanteuse tunisienne Zohra Lajnef, spécialiste des chants bédouins, et s’inscrit dans la tradition des musiques du Sud tunisien. L’Auberge des Chanteurs est ainsi une mosaïque de manifestations témoignant de la diversité et de la complémentarité du riche patrimoine artistique de la Méditerranée. Mais au-delà de la musique elle-même, c’est également une tentative de rapprochement des identités culturelles qui se sont éloignées avec le temps tout en gardant quelques lointaines connexions. En ces temps d’extrémisme et d’incompréhension, une telle initiative, soutenue par le Fondation Euro-Méditerranéenne Anna Lindh pour le Dialogue des Cultures, s’avère une œuvre salutaire de partenariat entre les peuples qui contribue à la paix, à la stabilité et à la prospérité de leur espace commun. [ Al Funduq sur MySpace ] |
![]() Bela Vista [mogno J032] 2009 |
Comme l’affiche clairement sa jolie pochette, Bela Vista est un disque d’aventures. Ce rivage luxuriant éclairé par les étoiles, où s’échoue une guitare acoustique en provenance d’on ne sait où, est une invitation au voyage, à l’exotisme, à la belle vie. Ainsi, c’est tout naturellement par la composition Bela Vista que commence notre évasion et déjà, après une courte introduction nostalgique jouée à la guitare acoustique qui nous emmène tout droit dans les favelas, la musique prend son envol sur la flûte légère de Pierre Bernard. Le thème qui paraît familier coule de source tandis que les solistes, à la guitare et au piano électrique, se succèdent avant que la flûte ne réapparaisse. Déjà, il fait bon et on se sent bien ! Au fil des plages, les musiciens brésiliens de Fortaleza ou de Sao Paulo s’associent au quintet « belge » sans que l’ambivalente culture ne soit jamais trop apparente. C’est ainsi que l’on retrouve ici le jazz tel qu’on le pratique chez nous : mélodique, sinueux, précieux et pourvu d’un swing tranquille, comme ce Zierikzee Blues à la rythmique en velours sublimé par le saxophone alto d’un Daniel stokart en état de grâce. Des valses, des influences latines, une samba, et bien sûr du jazz qui se feutre sur de savantes percussions. Et il ne faudrait surtout pas oublier la fantastique prestation de Weber Iago au piano acoustique sur le très lyrique Quelques Lignes Pour Kathleen. Avec une telle approche qui mêle diversité et qualité, inutile de préciser qu’on ne s’ennuie jamais. Fondateur du label Mono qui édite cet album, initiateur des groupes Cheiro de Choro et Parfum Latin, ingénieur du son, producteur et en plus excellent guitariste, Henri Greindl s’affirme aussi sur Bela Vista comme un compositeur doué capable d’enrober ses thèmes dans des arrangements raffinés aux timbres riches et inédits. Captivant ! [ Ecouter / Commander chez mogno ] |
![]() Au gré du Oud [IGLOO MONDO IGL 212] 2008 |
Ce disque émerge d’une nouvelle rencontre entre deux mondes. D’un côté le violon et le violoncelle de la musique classique occidentale et de l’autre, le luth arabe et les percussions orientales. Nombreux sont ceux qui ont tenté le voyage mais plus rares ceux qui en sont revenus avec un projet innovant sans perdre leur âme. A cet égard, Au gré du Oud ne s’égare pas dans la voie d’un exotisme de pacotille ni dans celui d’un brassage forcé d’influences multiculturelles, se focalisant plutôt sur une musique arabo-andalouse qu’on entend plus particulièrement au Maroc et qui fut probablement développée en Espagne et au Portugal. A la croisée des chemins entre la tradition arabe, la musique chrétienne pratiquée en Espagne avant la reconquête et le folklore berbère maghrébin, c’est en effet al-andaloussi qui sous-tend quelques unes des plus belles improvisations entendues ici (Boustène, Remember Addi, Itinérances) et l’influence du percussionniste Ahmed Khaili, spécialiste du genre, y est sans doute pour beaucoup. Très différent de l’œcuménisme musical d’un Quayna (un autre projet pluriel de Bahri mêlant chants et instruments), cet album est enraciné dans la terre marocaine et témoigne d’un indéfectible désir de se ressourcer aux multiples et riches influences qui l’on ensemencée. Bien sûr, les pensées voguent parfois vers d’autres horizons rêvés comme ce superbe Calcutta Blues emmené par des rythmes qu’on croirait volontiers inventés par Trilok Gurtu ou ce Haiku en forme de poésie concise aux accents indéfinissables. Mais le reste nous emmène en voyage dans le Grand Sud, le temps de prendre un thé au Barbat Café, d’esquisser un pas de danse sous un cèdre et d’acheter un chèche pour se protéger du Vent de Sable avant de s’aventurer enfin sur La Route du Sel. Dans l’afflux pléthorique des musiques dites du monde, le projet d’Abid Bahri se distingue moins par la fusion des instruments ou le vertige d’un groove mondialiste que par l’ascension réfléchie d’une nouvelle dune spirituelle. [ Abid Bahri sur Igloo ] |
![]() Porta Del Vento [IGLOO MONDO IGL 195] 2007 |
Porta Del Vento est un album de voyage, un livre de notes qui vous emmène le long des routes à la recherche de nouvelles rencontres, de nouveaux dialogues. Il n’y a pas de meilleur titre que U Suli Cadi Tranquillo (le soleil tombe tranquillement) pour entamer un tel disque : au son des clochettes s’accrochent des chiamate (appels) semblables à ceux criés par les bergers siciliens avant que la mélodie reposante ne s’étire longuement comme une teinte rouge dans un ciel crépusculaire. Bahria / Porta De Vento est dédié au village de Bagheria, dans la province de Palerme, qui reste célèbre pour ses chanteurs porteurs de la tradition des charretiers ambulants. Pierre Vaiana y retrouve ses racines siciliennes et nous fait partager cette tradition avec une grande émotion : poésie chantée et chiamate habitent cette mélopée portée par le piano de Fabian Fiorini. Le jazz ne fait vraiment son apparition que sur le troisième titre Incontro avec de lumineuses improvisations, d’abord du leader au saxophone soprano et ensuite de Fiorini au piano, sur un tapis magique de percussions déroulé par Carlo Rizzo et Zoumana Dembélé. Retour aux tarentelles siciliennes avec Ballu Da Curdedda avant un autre grand moment : Al Jazaïr dédié à un musicien algérien (Aziz Djemmame) de Constantine qui lutte en ce moment pour imposer dans son pays les cultures plurielles et lui conserver cette vielle tradition d’ouverture qui fit de l’Algérie le premier pays du continent à accueillir en 1969 le festival culturel panafricain. Traino - Etnanjaro est entièrement bâti sur des percussions évoquant les concours de force organisés par les charretiers tandis que Gira Vota e Firria est le triste chant d’un charretier qui a perdu son cheval, magnifiquement accompagné par Fabian Fiorini et rehaussé d’une improvisation magistrale au soprano. Citons encore A Kalsa (la pure) qui évoque une promenade jazzistique dans les vieux quartiers de Palerme et la longue suite A Ciascuno Il Suo (à chacun son dû), écrite en hommage à l’écrivain sicilien Leonardo Sciascia, qui intègre un chant en napolitain de Carlo Rizzo. Evidemment, le jazz ne joue qu’un rôle épisodique dans cet album mais il est bien là, ensemençant la vaste culture méditerranéenne qui constitue le cœur de ce projet original. Le « Funduq » de Pierre Vaiana est une auberge où il fait bon s’arrêter le soir après une longue journée d’efforts. On y entend des histoires optimistes et des poésies qui font rêver tandis que les valeurs qui prévalent sont le partage et l’amitié. De quoi se ressourcer dans un monde agité qui a plutôt tendance à oublier tout ça! [ Al Funduq sur TALIA + vidéos ] [ Le projet Funduq ] |
![]() Red Earth [DDB Records] 2007 |
Pour briller, la chanteuse Dee Dee Bridgewater a besoin de véritables projets auxquels elle donne corps et âme. Et elle en a essayé beaucoup avec plus ou moins de bonheur : on se souviendra entre autres de ses albums en hommage à Ella Fitzgerald (Dear Ella) et à Horace Silver (le magnifique Love and Peace: A Tribute to Horace Silver) qui lui rapportèrent chacun un Grammy. Aujourd’hui, Dee Dee a ressenti le besoin de retrouver ses racines africaines et a fait le voyage au pays où auraient peut-être vécu ses très lointains ancêtres : le Mali dont la richesse séculaire du patrimoine musical fascine l’Occident. Comme le répétait bien souvent Ali Farka Touré aux voyageurs qui passaient chez lui à Niafunké (j’y étais moi-même en 1999), le blues des noirs américains constitue les feuilles et les branches d’un arbre dont le tronc et les racines sont dans la terre du Mali. On se rendra compte combien cette sentence est vraie en écoutant le titre éponyme de cet album basé sur un motif ancestral datant du XIIe siècle qui constitue en fait le riff de Mannish Boy attribué au bluesman Muddy Waters qui fut repris par des milliers d’artistes à travers le monde. La filiation s’avère ainsi incontestable et Dee Dee n’a guère eu de mal à épouser les rythmes du Niger mais elle est allée plus loin : elle s’est donné la peine de comprendre le peuple malien et ses coutumes avant de mélanger son art à celui des musiciens du terroir. Bon, on retrouvera sur cet album quelques tubes internationaux comme l’irrésistible Compared To What (dont la version de Les McCann et Eddie Harris reste insurpassable) et l’Afro Blue de Mongo Santamaria qui constitue le trait d’union parfait entre l’Afrique noire et l’Amérique latine. Mais la plupart des autres morceaux constituent une véritable fusion, et peut-être la meilleure jamais réalisée, entre le jazz américain et une musique issue du continent noir. La combinaison extraordinaire des rythmes générés par la crème des musiciens locaux sur des instruments traditionnels (balafon, djembé, tamani et autres calebasses) avec des métriques complexes héritées du jazz est tout simplement phénoménale tandis que les entrelacements de la contrebasse d’Ira Coleman avec la kora ou le bolon sont d’une suavité rare. En fait cet album pourrait aussi bien être le messager de la musique mandingue aux USA que celui du jazz américain au pays de la terre rouge. Ce mixage réussi, la chanteuse le doit aussi en partie à l’expérience du pianiste Cheick Tidiane Seck (auteur avec Hank Jones du disque Sarala sorti en 1996). C’est lui qui fut le guide spirituel du projet en même temps que son réalisateur, qui a conçu les arrangements, établi le casting des quelques quarante chanteurs et musiciens, agencé les chants en anglais et en bambara reliés par du scat et donné des couleurs mandingues aux reprises de Nina Simone (Four Women) et de Wayne Shorter (Footprints rebaptisé Long Time Ago). Je ne sais pas si Dee Dee a finalement retrouvé ses racines dans la terre rouge mais une chose est sûre : la passerelle qu’elle a jeté entre les deux cultures est bâtie pour l’éternité. De plus, l’expérience a transformé sa conception de la vie et a fait naître une conscience politique qui va au-delà de la musique. Maintenant que la chanteuse est convaincue de son identité, on peut être certain que Red Earth n’est que le début d’une nouvelle grande étape dans sa carrière. [ Ecouter / Commander |
Latin Jazz ![]() Compilation [Putumayo World Music] 2007 |
Créé en 1993, le label Putumayo World Music s’est spécialisé dans les compilations de musiques traditionnelles enregistrées un peu partout à travers le monde et plus spécialement en Afrique et en Amérique Latine. Collection uniforme dotée de pochettes attrayantes et colorées conçues par le talentueux Nicola Heindl, Putumayo (qui est le nom d’un affluent de l’Amazone prenant sa source en Colombie) offre un grand avantage sur d’autres labels à vocation similaire : ses albums créent un lien entre le folklore des pays visités et une musique plus actuelle sans toutefois tomber dans le piège des remix et de l’électronique, préservant ainsi le sens des cultures originales. Une production impeccable, un son hyper dynamique ainsi qu’un choix judicieux de titres festifs contribuent enfin à faire de la devise du groupe (garanti pour le bien être) une réalité. Alors, quand Putumayo décide en juin 2007 d’éditer une compilation dédiée au jazz latin, on ne peut qu’être excité à l’idée d’entendre un album gorgé d’arrangements cuivrés et scintillants. Ecrivons-le d’emblée : on n’est pas déçu! La sélection opérée par Dan Storper, fondateur du label, est exemplaire et donne une idée exhaustive de cette musique qui est une combinaison parfaite entre les arrangements sophistiqués du jazz et les rythmes et instruments latino-américains. Sans remonter aux origines quand, dans les années 40, des immigrants cubains comme Mario Bauza ou Machito (Frank Grillo) combinaient leurs trompettes et congas aux orchestres de Dizzie Gillespie, Chick Webb ou Charlie Parker, les dix pièces n’en obéissent pas moins à une approche didactique qui parcourt le genre avec brio et introduit quelques uns de ses plus grands artistes. Le répertoire débute comme il se doit avec Congo Mulence, un extrait de l’album Kenya: Afro-Cuban Jazz (Blue Note) enregistré par Machito en 1957, avec rien moins que Cannonball Adderley au saxophone alto pour pimenter la sauce. Ca chauffe déjà un maximum et on est mis en condition pour la suite. Vient alors El Sabroson du non moins légendaire percussionniste barbu d’origine mexicaine, Poncho Sanchez, extrait de son album Cambios (Concord Picante, 1991), qui balance sur un groove infectieux, introduit un groupe vocal et fait étalage d’un solo fantastique de congas. Etrangement, le bassiste Tomas R. Einarsson est islandais, le pays le plus éloigné de la chaleur latine, mais ce Rumdrum a été enregistré en 2003 à la Havane avec un groupe de musiciens cubains et le moins qu’on puisse écrire et que la glace n’a pas résisté au feu. Place ensuite au roi du mambo, l’inévitable Tito Puente, dont le Cha Cha Cha, extrait de Gaza Mi Timbal (Concord Picante, 1989) et composé par Chucho Valdes, vaut surtout pour son arrangement soyeux propice à véhiculer des solos de piano, trompette, sax soprano et flûte. Animateur de radio bien connu, Chico Alvarez enchaîne avec La Clave, Maraca Y Güiro (Los Barbaros Del Ritmo, Palomonte 2007) qui fait référence aux trois principaux instruments de la percussion cubaine. On ne présente plus Ray Barretto, le parrain du latin jazz, qui donne ici sa version du classique de George Gershwin, Summertime, revu et corrigé à la sauce latine. Moins connu à cause de sa disparition prématurée, le pianiste virtuose Hilton Ruiz interprète le jouissif Steppin’ With T.P., extrait d’un disque entièrement dédié à Tito Puente (M27 Records, 2005). Manny Oquendo, spécialiste du bongo et des timbales, interprète le guajira Cuando Se Acabri (Los New Yorkinos, Milestone, 2000) avec Jimmy Bosch au trombone et le chanteur Jorge Maldonado qui livre un message social convaincant. Sur Trompeta En Montuno, le trompettiste cubain Alfredo Chocolate Armentaros prouve sa maîtrise de l’improvisation mélodique sur une tessiture percussive qui s’étend comme du miel au soleil. Et l’album se termine déjà avec le projet du trompettiste Brian Lynch et du pianiste Eddie Palmieri qui prend ici un solo digne de sa réputation de "McCoy Tyner latin". Cet album torride, qui vous prend au corps comme une danseuse portoricaine, est un remède naturel au vague à l’âme. [ Putumayo Presents: Latin Jazz |