Fusion et Jazz Electrique


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"Jazz has something to do with the creative spontaneity
of the times we are in" (Ornette Coleman)



  1. Herbie Mann : Memphis Underground (Atlantic), 1969. Une extraordinaire fusion entre jazz, rock et rhythm & blues. Soutenu par Larry Coryell et Sonny Sharrock (guitares), Roy Ayers (vibraphone), Miroslav Vitous (basse) et de musiciens locaux (The Memphis Rhythm Section), le flûtiste y reprend des titres comme Hold On, I'm Comin' ou Chain Of Fools, popularisés respectivement par les artistes de soul Sam & Dave et Aretha Franklin, et impose un style frais et relaxant qui fera recette. La pierre philosophale a fonctionné : Memphis Underground est un amalgame de composants hétérogènes qui s'est transmuté en or pur. Deux années plus tard, le même Larry Coryel entre dans les studios Electric Lady en compagnie de Steve Marcus (sax soprano et ténor), Harry Wilkinson (percussions), Mike Mandel (claviers) et du batteur Roy Haynes pour enregistrer trois longs titres empruntant à l’énergie du rock et à l’inventivité du jazz. Le bassiste Mervin Bronson est en retard mais l’ingénieur du son Eddie Kramer lance déjà les bandes pour enregistrer un Gypsy Queen de légende. A mi-chemin entre Jimi Hendrix et Sonny Sharrock, Coryel met le feu à sa six-cordes tandis que Haynes est déchaîné sur ces fûts. Ce titre et le troisième (Call To The Higher Consciousness qui s’étend sur 20 minutes) témoignent de la vigueur phénoménale d’une fusion alors au sommet de sa force créatrice. Produit par Bob Thiele, ce Barefoot Boy (One Way Records, 1971), aujourd’hui presque oublié, reste l’un des meilleurs albums dans la discographique éclectique et pléthorique du guitariste.

  2. Miles Davis : In A Silent Way (Columbia), 1969 et Bitches Brew (Columbia), 1969. Pour ses premiers contacts avec la fée électricité, Miles s'entoure d'un groupe qui deviendra légendaire : Wayne Shorter aux saxophones, John McLaughlin à la guitare, Joe Zawinul, Chick Corea et Herbie Hancock aux claviers, Dave Holland à la basse et Tony Williams à la batterie. Après les longues plaintes médidatives de "In A Silent Way", la musique se fait convulsive dans "Bitches Brew" et le monde du jazz se sépare encore une fois en deux peuples qui ne se comprennent plus. Trente années plus tard, ce double album reste une borne essentielle dans l'histoire de la musique américaine et c'est bien Miles Davis qui, de nouveau, fut à l'origine de la fracture.

    In A Silent Way Bitches Brew

  3. Tony Williams' Lifetime : Emergency (Polydor/Verve), 1969. Avec Larry Young à l'orgue et John Mclaughlin à la guitare, un trio hypervitaminé plus proche du rock de Jimi Hendrix que du jazz. Recherchez si possible l'édition Polydor de 1991, remastérisée par Phil Schaap avec un son plus clair que celui du mixage original repris malheureusement dans la dernière réédition parue en février 1998 chez Verve. Trop violent et punk avant l'âge, Emergency n'a pas trouvé son public mais Tony Williams, persuadé d'inventer quelque chose, persiste et signe l'année suivante avec Turn It Over (Verve, 1970). Plus sombre et plus rock que le précédent opus, Turn It Over bénéficie de de la présence du bassiste anglais Jack Bruce et propose dix titres denses et concis mais tout aussi extrêmes et sans conpromis. L'essai ne se transforme pas et l'album restera jusqu'à aujourd'hui un facteur de division entre les fans. Lassé, McLaughlin part fonder son Mahavishnu Orchestra tandis que Jack Bruce replonge dans son rock heavy avec West Bruce and Laing. Le batteur reste seul avec le sentiment amer d'avoir conçu deux disques parmi les plus essentiels et les plus incompris du jazz-rock. Pour la petite histoire, Tony Williams et Jack Bruce avaient contacté Jimi Hendrix en vue de former un power trio de rêve qui, par suite de la mort prématutée du guitariste, ne verra jamais le jour.

  4. Miles Davis : On The Corner (Columbia), 1972. En juin 1972, Miles Davis radicalise davantage son approche et fait évoluer la musique modale en une fusion matricielle de Funk, de R&B, de Rock et d’expérimentations électroniques. Toujours aidé par le producteur Teo Macero passé maître dans le collage de pistes segmentées issues de multiples heures d’enregistrement en studio, le trompettiste conçoit un déferlement sonore tellement compact que même les musiciens assimilés dans la masse n’ont plus d’identité. Dans sa volonté implacable d’imposer un groove trituré et déjanté, Miles s’aliène une partie de son public et entame un nouveau cycle qui restera comme le plus controversé de son histoire. Miles Davis : Agharta (Columbia), 1975 (Columbia). Agharta a été enregistré au Festival Hall d’Osaka au Japon dans l’après-midi du premier février 1975. Le soir du même jour, un second enregistrement fut réalisé et édité sous le nom de Pangaea. Des deux disques, celui-ci est le plus intense. La guitare hendrixienne de Pete Cosey, le sax de Sonny Fortune, les percussions de James Mtume et la section rhytmique (Michael Henderson à la basse et Al Foster à la batterie) sont les jouets du Prince des Ténèbres qui transcende son jazz-funk-rock électrique, inventé sur On The Corner, en une ultime séance voodoo avant de disparaître pendant six longues années.

  5. Larry Coryell : Spaces (Vanguard), 1969. Sans doute le meilleur album de Larry Coryell qui se trouve ici poussé dans ses derniers retranchements par John Mclaughlin à la seconde guitare, Chick Corea (claviers), Miroslav Vitous (b) et Billy Cobham (drs). Un disque brûlant repoussant à l'infini les frontières du possible en matière de possibilités guitaristiques. Avec un Rene's Theme en hommage au guitariste belge René Thomas et un Tyrone hypnotique, de plus de 11 minutes, sur lequel les manches sont montés et descendus avec inventivité, des milliers de fois, et de toutes les manières possibles. Près de trente années plus tard, Coryell retrouvera Billy Cobham pour un nouveau projet qui tentera de renouer avec l’esprit et le style du premier « Spaces ». Mais cette fois, avec Bireli Lagrene à la guitare et Richard Bona à la basse. Une journée pour les répétitions, deux pour l’enregistrement, et tout sera dit. Spaces Revisited (Shanachie, 1997) n’atteint peut-être pas l’intensité de son prédécesseur mais c’est un sacré bon album de fusion quand même et, face à Coryell, Bireli Lagrene s’impose comme un authentique virtuose de la six-cordes, inspiré et excitant. En réécoutant cet album, on en vient même à regretter que sa période « fusion » n’ait pas été plus longue.

    SpacesSpaces Revisited

  6. John McLaughlin's Mahavishnu Orchestra : Birds of Fire (Columbia), 1973. Qui mieux que le guitariste John Mclaughlin aurait pu être capable de sucer ainsi l'énergie du rock pour l'injecter dans des incantations mystiques mâtinées de virtuosité technique. Un mélange assurément explosif avec, au bout des mèches, Jerry Goodman (vl), Jan Hammer (claviers), Billy Cobham (drs) et Rick Laird (b). Les phrasés survoltés s'entrecroisent dans une impressionnante rapidité d'exécution dont, il faut bien le dire, la sophistication n'a d'égale que la fascinante technicité. Quoiqu'en disent les détracteurs du jazz rock, il est encore possible de s'envoler sur ces oiseux de feu. John McLaughlin : Industrial Zen (Verve), 2006. Bien qu'Industrial Zen soit enrobé dans des textures synthétiques, il n’en évoque pas moins des brûlots plus anciens dont certains remontent au temps du Mahavishnu Orchestra. D’ailleurs, le guitariste a dédié la plupart de ses nouvelles compositions à d’anciens comparses qui ont guidé sa pensée ou avec qui il a partagé jadis sa longue carrière. Senor CS est ainsi un hommage à Carlos Santana déployé sur une rythmique furieuse composée d’une double batterie et d’une basse très présente tandis que Mother Nature utilise le talent vocal de Shankar Mahadevan (Remember Shakti) tout en évoquant la période Love, Devotion, Surrender. Bien sûr, Jaco Pastorius, Wayne Shorter et le Dalaï Lama ne sont pas oubliés et prêtent d’ailleurs carrément leurs noms aux titres d’un album qui renoue aussi avec un mysticisme dont le leader a toujours été friand. Les synthés et les bidouillages électroniques qui donnent aux textures sonores un aspect contemporain ne cachent pas la réalité : John McLaughlin a rebranché sa guitare et joue avec la même urgence qu’autrefois des lignes de notes étourdissantes qu’on ne trouve que dans son monde chromatique. Accompagné par des maîtres de la fusion comme Bill Evans (sax), Vinnie Coliauta (dr), Dennis Chambers (dr), Zakir Hussain (tabla), le guitariste texan Eric Johnson et le fantastique batteur et claviériste Gary Husband qui fut révélé par l’autre roi de la six-cordes britannique Allan Holdsworth, on a droit à tout ce qu’on pouvait attendre d’un grand retour à l’électricité. Les plages méditatives (le côté Zen) alternent avec d’autres qui déboulent comme des rames de métro (le côté Industrial) mais l’essentiel est que d’un bout à l’autre de cet album sonique, on vibre ! Et quand on vibre, c’est que c’est bon !

  7. Herbie Hancock : Headhunters (Columbia), 1973. Hancock s'achète un synthétiseur et concocte un album de fusion entre le jazz et le funk, beaucoup plus enraciné dans la musique noire que ceux de Corea ou McLaughlin. Une ligne de basse ultra simple et l'absence de guitare font l'originalité de ce disque dont le premier thème Chameleon remporta un succès immédiat auprès du grand public. Comme le dit Hancock lui même, Vous pouvez extraire la simplicité de la complexité si vous êtes assez malin. C'est de cette manière que vous amenez la complexité jusqu'au grand public. Si cet album vous paraît toutefois trop simple, revenez quelques mois en arrière dans la discographie du pianiste pour réécouter Sextant (Columbia, 1972), un album de transition moins radicalement funky que son successeur et encore largement basé sur de sombres et intenses explorations modales où plane l'esprit de Miles Davis.

    SextantHeadhunters

  8. John Abercrombie : Timeless (ECM), 1974 ; Gateway (ECM), 1975 ; Class Trip (ECM), 2004. John Abercrombie est célèbre depuis qu'il fut le guitariste des frères Brecker en 1969. Il a ensuite enregistré une multitude d'albums avec des groupes fort différents. Ces trois compacts permettent de l'écouter dans un contexte fusion / jazz rock ("Timeless" avec Jack DeJohnette et Jan Hammer), plus classique et éclectique dans "Gateway" (avec Jack DeJohnette et Dave Holland), et plus sophistiqué et aventureux dans l'époustouflant "Class Trip" avec le violiniste Mark Feldman, le bassiste Marc Johnson et le batteur Joey Baron.

    TimelessGatewayClass Trip

  9. Weather Report : Black Market (Columbia), 1976. Le groupe de fusion qui a eu la durée de vie la plus longue (1971 - 1986) est sans doute l'un des plus intéressants par la qualité des instrumentistes, les recherches sur les rythmes et l'ouverture sur d'autres cultures, comme le titre éponyme de cet album évoquant les ambiances des marchés africains. Wayne Shorter et Joe Zawinul sont les premiers artisans de ce groupe légendaire, le plus original parmi les multiples excroissances qu'ont fait germer les hommes du Miles électrique. Les 16 albums officiels de Weather Report on été réédités récemment en 20 bits: celui-ci et le suivant Heavy Weather (Columbia, 1977), qui comprend le célèbre Birdland, sont les meilleurs. Avec un alien à la basse nommé Jaco Pastorius !

    Black MarketHeavy Weather

  10. Chick Corea's Return To Forever : Romantic Warrior (Columbia), 1976. Return To Forever est l'exemple même du supergroupe composé de musiciens virtuoses capables de surmonter n'importe quelle difficulté technique : Chick Corea (claviers), Stanley Clarke (b), Al Di Meola (gt), et Lenny White (drs). On peut ne pas aimer le Corea électrique lorsque ses disques sont davantage un catalogue d'instruments électroniques où lorsqu'il se laisse aller aux espagnolades faciles. Ce n'est heureusement pas le cas ici malgré les influences latines renforcées par Al Di Meola qui rappelle parfois Carlos Santana. Les compositions originales de cette fresque médiévale sont suffisamment attachantes pour faire oublier le chiqué généralement associé à ce genre d'entreprise. Et Sorceress, avec son slapping de basse funky, est carrément irrésistible.

  11. Miles Davis : Decoy (Columbia), 1984. Decoy est un des meilleurs disques de la dernière période de Miles Davis, peut-être parce que plus enraciné que les autres dans le blues. Avec Brandford Marsalis (soprano sax), Mino Cinelu (percussion), Robert Irving (synthe), Al Foster (drs) et un excellent guitariste nommé John Scofield. Trois années plus tard, Miles a négocié un nouveau contrat avec Warner Bros. Records et sort sur ce label un premier album fort controversé mais qui lui ramènera quand même un quatrième Grammy en 1987 dans la catégorie « meilleure performance en jazz instrumental » (Tutu, 1986). En studio quand tout le monde est parti, Miles est venu poser sa trompette sur des arrangements synthétiques conçus par le bassiste Marcus Miller. Tout ça manque peut-être de spontanéité mais l’album a un son énorme et les improvisations du leader, dont la passion est intacte, toujours somptueuses. Surgissant de l’ombre comme un diable (voyez la pochette), Miles Davis continue son ascension et, fidèle à sa grande gueule, intitule et dédie son disque au prix Nobel de la paix, Desmond Tutu, et à travers lui à la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud. Géant !

    DecoyTutu

  12. Pat Metheny Group : Still Life Talking (Geffen), 1987. Le compact qui a révélé le groupe de Pat Metheny au grand public à une époque où sa route n'était pas encore aussi balisée qu'elle l'est maintenant. Un très bel album où brille le thème Last train home qui restera comme un phare de cette musique aérienne. Et sachez que ce disque a un petit frère qui lui ressemble comme un jumeau : Letter From Home (Geffen, 1989) triomphe dans le même genre léger, fluide et chaleureux. Que ce soit sur des rythmes brésiliens ou sur des tempos climatiques, Metheny joue comme il respire et soulève l'enthousiasme.

    Still Life TalkingLetter From Home

  13. Mike Stern : Standards (Atlantic Jazz), 1992. Le meilleur disque d'un guitariste injustement sous estimé à qui l'on reproche de trop se répéter d'un album à l'autre. Celui-ci offre pourtant de biens beaux moments parmi lesquels on retiendra L Bird, avec une splendide partie de trompette jouée par Randy Brecker, et deux titres empruntés à son ancien patron, Miles Davis : Jean Pierre et Nardis.

  14. John Scofield : Hand Jive (Blue Note), 1993. Le guitariste John Scofield quitte la fusion et se paie une ambiance groovy avec orgue, basse et batterie. Non seulement, il y excelle mais il a eu en plus la bonne idée de faire appel sur quelques titres à Eddie Harris, l'homme qui inventa le saxophone électrique. Plus funky que Do Like Eddie, c'était impossible à trouver cette année là. Mais, depuis cet album, John Scofield a embrassé divers styles musicaux allant du post-bop classique (Works For Me, 2001) à la guitare acoustique (Quiet, 1996) en passant par un trio plus cérébral en compagnie de Steve Swallow à la basse et de Bill Stewart à la batterie (EnRoute, 2004) et des hommages à Ray Charles (That’s What I Say, 2005) ou à Tony Williams (Saudades, 2006). Les différents opus figurant dans sa discographie sont donc destinés à des audiences diverses même si elles ne sont pas forcément incompatibles. Toutefois et heureusement pour ceux qui apprécient le jazz-rock, le guitariste reviendra épisodiquement avec des disques sous stéroïdes où il met davantage en évidence son côté rock, tirant alors de sa guitare reliée à un panel de pédales d’effet, des sons saturés et rageurs qui font monter la pression. Parmi ces derniers, on conseillera l’album Bump (Verve, 2000) qui évoque parfois le grand Jeff Beck et, surtout, les deux compacts enregistrés avec le trio Medeski, Martin & Wood (A Gogo, Verve, 1997 et Out Louder, Indirecto, 2007) avec qui Scofield compose en ensemble parfait, totalement dévoué à un groove torride, impur et soupe au lait qui demeure une référence ultime en matière de jazz/rock/funk/blues/soul électrocuté.

    Hand JiveA Go GoMedeski Scofield Martin & Wood : Out Louder

  15. Steve Tibbetts : The Fall Of Us All (ECM), 1994. Un son nouveau, une extraordinaire expérience à nulle autre pareille : Steve Tibbetts a trouvé quelque chose de vraiment original en plaçant sa guitare saturée sur des rythmes indonésiens. Hypnotique, aérien, magique, ce disque qui ne lasse jamais est à découvrir absolument.

  16. Buckshot Lefonque : Music Evolution (Columbia), 1997. Brandford Marsalis, le surdoué, échange sa cravate contre une casquette de rapper et encadre son saxophone sur des rythmiques chaloupées. Tout ce que le jazz touche, il le phagocyte. Dans tous les cas, l'expérience est réussie et si la musique est commerciale, elle est aussi immédiatement séduisante. Fast your seat belt ! Et si ce disque vous a plus, pourquoi ne pas écouter aussi le premier album éponyme (Buckshot Lefonque, Columbia, 1994), pas aussi abouti que le second mais qui, par sa fusion originale de rap, de funk et de jazz classique, n'en projetait pas moins la musique improvisée dans son futur immédiat.

    Buckshot LefonqueMusic Evolution

  17. Roy Hargrove & The RH Factor : Hard Groove (Verve), 2003. The RH Factor prit l’Europe (et dans une moindre mesure l’Amérique) par surprise en étalant une fusion libératrice de jazz, funk, R&B, néo-soul, hip-hop et rap tellement jouissive qu’on l’a comparée à la grande révolution que fut le Jazz-rock pour Miles Davis à la fin des années 60. C’était oublier bien sûr que d’autres avant Roy Hargrove avaient eu la même idée - comme Brandford Marsalis avec Buckshot Lefonque par exemple - mais avec Hard Groove, le trompettiste a quand même ramené le jazz dans la rue. Et tout ça sans s’aliéner son passé de jazzman car il n’est pas question ici de musiques anciennes samplées et recyclées sur des rythmes bass’n’drums. C’est bien de vrai jazz moderne qu’il s’agit mais subtilement mélangé à ces nouvelles formes de musique noire populaire qui font vibrer les jeunes. Pour ça, Roy Hargrove s’est entouré d’un nouveau band (Keith Anderson : Sax ; Bernard Wright : keyboards ; Bobby Sparks : Fender-Rhodes ; Spanky : guitare ; Reggie Washington : basse acoustique ; Jason Thomas : drums) armé pour s’imposer dans les clubs ou sur les radios branchées. En invités, Erykah Badu, D'Angelo, Stephanie McKay, Q-Tip et d’autres dont les noms sont totalement inconnus du jazzfan de base sont venus parfaire et adouber cette entreprise osée et bouillonnante. Et la meilleure, c’est que tout ça n’a rien d’une banale histoire commerciale tant la musique paraît honnête et spontanée. Pari réussi : les ventes ont grimpé et le Net pointe Hard Groove comme une œuvre majeure. 25 titres furent enregistrés avec l’intention de sortir un double album mais en définitive, pour des raisons commerciales, Verve n’édita qu’un unique compact de 14 plages. Alors, à la demande de la division française du label, six autres titres issus des mêmes sessions ont été casés en vitesse sur un EP intitulé Strength (Verve - EP, 2004) et le feu s’est ravivé de plus belle.

    Hard GrooveStrength

  18. Trio Beyond : Saudades (ECM), 2006. John Scofield (gt), Jack Dejohnette (dr) et Larry Goldings (orgue) s’unissent pour rendre hommage à l’un des groupes les plus marquants du Jazz-Rock des années 69/70 : le Lifetime de Tony Williams formé après que le batteur ait quitté le second quintet de Miles en 1969 et qui comprenait le guitariste John McLaughlin et l’organiste Larry Young. Ce double album, intitulé Saudades, a été enregistré en novembre 2004 pendant un concert au Queen Elizabeth Hall de Londres, quelques semaines seulement après la constitution du trio. Il aurait tout aussi bien pu être enregistré le premier jour tant l’empathie entre les trois hommes est immense. Dejohnette, dont le jeu est habituellement plus fluide et mélodique (l’homme fut d’abord pianiste), appuie ici sur l’accélérateur et se révèle, comme Williams l’était en son temps, la véritable dynamo de ce trio agressif et survitaminé. Un trio qui n’est d’ailleurs pas qu’un « tribute band » car, à côté de morceaux joués jadis par le Lifetime comme les inévitables Emergency ou Spectrum, il revisite aussi quelques titres liés à l’univers de Miles (Pee-Wee, Seven Steps To Heaven), à celui de Coltrane (Big Nick) ou encore de Joe Henderson (If) et ajoute dans le répertoire quelques compositions originales qui ne déparent en rien les classiques précités : Love In Blues et surtout Saudades comptent même parmi les grands moments du concert. Si vous appréciez la Fusion combustible du tournant des années 60 ainsi que le groove particulier des trios de guitare électrique/orgue Hammond/drums, cet album effeuille quelques belles pages du genre et, 36 années plus tard, ajoute à l’histoire initiale un nouveau tome plein d'énergie, de fraîcheur et d'innovation.

  19. Wallace Roney : Jazz (High Note), 2007. Après avoir été recruté en 1992 par Herbie Hancock, Wayne Shorter, Ron Carter et Tony Williams pour un disque hommage intitulé A Tribute To Miles (Qwest) et par Gerry Mulligan la même année pour Re-Birth Of The Cool (GRP), Wallace Roney fut catalogué par les critiques comme un clone de Miles Davis pourvu d’une tonalité et d’un style similaires. C’était aller un peu vite : l’homme est un formidable musicien doué d’une grande expressivité. Ce superbe album – son quatorzième en studio - tout simplement intitulé Jazz, témoigne de la force du personnage mais aussi de son originalité. Secondé par une équipe de jeunes DJ tourneurs de platines, saluant Fela Kuti et Sly Stone, Roney s’exprime d’une manière moderne sur un groove qui plonge occasionnellement dans le Funk, l’Afro-beat et l’électronique (Fela's Shrine, Revolution: Resolution, Vater Time). La ballade Nia, subtillement enrobée d'un babillage actuel, est un autre grand moment et en finale, la reprise beaucoup plus classique du standard Bop qu'est Un Poco Loco de Bud Powell accroche encore par ses improvisations hyper dynamiques. Magnifiquement accompagné par son épouse Geri Allen au piano et par son frère saxophoniste Antoine Roney, le trompettiste s’affirme ici comme une voix majeure d’un Jazz contemporain qui sait allier fusion et tradition sans jamais tomber dans le piège du commercial.


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