Le Rock Progressif

Disques Rares, Rééditions, Autres Sélections


Série III - Volume 2 Volumes : [ 1 ] [ 3 ] [ 4 ] [ 5 ] [ 6 ] [ 7 ] [ 8 ] [ 9 ] [ 10 ]

Camel : Moonmadness (Deram), UK 1976 - CD remastérisé + Bonus (UM3), 2002


High flying glider, spread your wings
Flying high on a cloud
Born on the air, spiral around
So busy making circles
You never touch the ground

Air Born (Latimer/Bardens)
Quatrième album du groupe, Moonmadness représente le sommet de la discographie de Camel mais marque aussi la fin d’une période de grâce. Après l’instrumental et ambitieux Music Inspired By The Snow Goose (1975), le groupe est revenu à des chansons et à des ambiances plus cosmiques que certains n’ont pas manqué de comparer à celles de Pink Floyd d’autant plus que le guitariste Andy Latimer n’est pas sans rappeler David Gilmour. Mais, au-delà des comparaisons, Moonmadness a ses propres qualités qui en font un album remarquable. Ne souhaitant plus travailler sur un concept album, Camel opta pour une approche plus vague consistant à composer des morceaux censés représenter certains traits de caractère des membres du groupe : ainsi par exemple, Air Borne se réfère t’il à la personnalité anglaise d’Andy Latimer et Chord Change au tempérament fluctuant de Peter Bardens. Après leurs multiples concerts, la collaboration entre les quatre musiciens est optimale, particulièrement entre Andy Latimer et Peter Bardens qui ont coécrit la majorité des compositions. La créativité aussi est au rendez-vous surtout que Camel a cette fois bénéficié de six semaines dans les studios Island de Londres pour réaliser son album. Parmi les innovations, on notera les bulles de Lunar Sea produites en soufflant dans un tube plongé dans un seau d’eau ou encore la fin du vinyle original dont le denier sillon tournait en boucle en répétant à l’infini un son de tempête produit à l’aide d’une longue feuille de métal enroulée sur elle-même. Moonmadness fut le plus grand succès du groupe, l’album grimpant jusqu’à la quinzième place des « charts » anglais à la grande surprise du label Decca qui n’y croyait guère. Mais le ver était dans le fruit. Fasciné par la musique de Soft Machine, le batteur Andy Ward voulait jouer une musique davantage orientée vers le jazz et pensait que le bassiste Doug Ferguson serait un frein à cette évolution. Il imposa donc unilatéralement son renvoi du groupe qui fut accepté par les autres membres. Ce fut la fin du line-up originel et le début d’une longue descente graduelle, sinon en qualité, tout au moins en terme de succès. Les changements de personnel se firent plus fréquents jusqu’à la dissolution du groupe en 1981 après l’album Nude. Ferguson, de son côté, fonda Headwaiter avec lequel il enregistra un album éponyme (sur lequel joue aussi Andy Latimer sur quelques titres) avant d’abandonner la musique professionnelle pour se reconvertir en promoteur immobilier. La réédition de 2002 par UM3 offre en bonus un version single de Another Night, une démo inédite de Spirit Of The Water et trois titres enregistrés live au Hammersmith Odeon le 14 Avril 1976 : Song Within A Song, Preparation / Dunkirk extrait de The Snow Goose et le fameux Lunar Sea. Incontournable !

[ Moonmadness (CD & MP3) ]
[ Air Borne (YouTube) ] [ Lunar Sea (YouTube) ]

Days Between Stations (Bright Orange Records), USA 2007

Voici un album sans nom qui se réfère aux œuvres planantes telles qu'on les concevait au tournant des années 60 et 70. La musique entièrement instrumentale, si l'on excepte les voix vaporeuses, se déroule en longues pièces hypnotiques dominées par les instruments des deux musiciens initiateurs du projet : Oscar Fuentes au piano, aux synthés et à la programmation rythmique et Sepand Samzadeh aux guitares trafiquées par un impressionnant panel de pédales d'effet. On pense parfois aux productions de Pulsar ou de Tangerine Dream et bien sûr à la musique cosmique de Pink Floyd qui constitue probablement l'inspiration principale de cet album. Either/Or, second titre du disque, est par exemple directement relié à l'atmosphère de The Great Gig In The Sky, pièce centrale de Dark Side Of The Moon. Dans le rôle de Claire Torry, la jeune chanteuse Hollie LA (pour Los Angeles d'où est aussi originaire le groupe) lâche sur fond de piano des vocalises aux intonations jazzy tout à fait convaincantes, recréant ainsi avec une profonde nostalgie une part de l'extase engendrée par son illustre modèle. Toutefois, Days Between Stations (nommé ainsi d'après le premier roman ambigu et surréaliste de Steve Erickson) introduit aussi dans son approche des influences plus modernes relevant de la musique d'ambiance dans le style d'Eno et surtout d'un idiome multiforme aux contours mal définis nommé Post-Rock auquel appartiennent des ensembles inclassables comme Godspeed You! Black Emperor ou Sigur Rós. Un saupoudrage électronique apparaît ainsi au fil des morceaux qui prennent alors d'autres couleurs (Hawkwind sur Radio Song) et intègrent de nouvelles tonalités comme le saxophone de Jason Hemmens (sur A Long Goodbye), la trompette de Sean Erick ou la voix de l'oncle du guitariste, Jeffrey Samzadeh, spécialiste de la musique classique iranienne, qui vient hanter le superbe Requiem For The Living. Mais globalement, les ambiances restent aériennes, introspectives et sombres, le sommet dans le genre étant atteint sur le très réussi How To Seduce A Ghost, fusion glauque et surnaturelle de rock planant et de rythmes modernes lancinants, propre à ramener de l'au-delà les âmes en peine et autres fantômes mugissants.

[ Days Between Stations Website ] [ Days Between Stations (CD & MP3) ]
[ Either/Or (YouTube) ]

Saga : Trust (InsideOut), Canada 2006


The winter now is finally passed
I'm re-acquainted with my dreams
All that was done yesterday
The things that I believed
I feel a new strength restored in me

My Friend
Ce groupe canadien constitué en 1977 a démarré sa carrière dans les environs de Toronto au moment où le punk était en pleine ascension. Créateur d'une musique immédiatement originale, à la fois sautillante et mélodique et dominée par des orchestrations à base de claviers (ils sont parfois trois sur cinq à utiliser un Moog sur scène), le groupe enregistre un premier album éponyme l'année suivante qui passera presque inaperçu au Canada mais rencontrera un succès inespéré en Allemagne et, de façon encore plus surprenante, dans l'île de Porto Rico. Si leurs quatre premiers disques sont généralement considérés par les amateurs de progressif comme les meilleurs (Saga, 1978 - Images At Twilight, 1979 - Silent Knight, 1980 et Worlds Apart, 1981, qui parviendra à se faufiler dans le Top 30 du magazine américain Billboard), Saga n'a pas pour autant disparu de la scène musicale après cette quadrilogie mythique mais leur style, qui n'a par ailleurs jamais été d'une grande complexité, a muté progressivement vers un rock mainstream n'offrant plus guère d'intérêt pour les aficionados des débuts. Se succèderont alors une litanie d'albums très moyens (avec quelques exceptions quand même comme Generation 13 sorti en 1995) dont il est superflu d'établir la liste. Et puis, voilà qu'en 1999, le groupe retrouve sa bestiole fétiche qui animait les pochettes futuristes de ses premiers LP et sort Full Circle qui renoue avec l'inspiration et la créativité : les mélodies sont accrocheuses tandis que leur rock popisant se pare à nouveau d'orchestrations élaborées qui rappellent celles de Worlds Apart. Résurrection inattendue de la part d'un groupe dont on n'attendait plus grand-chose mais dont la bonne santé se confirmera avec de nouvelles productions honorables : l'excellent House Of Cards (2001), Marathon (2003), Network (2004) et finalement ce Trust, premier opus du groupe à sortir chez InsideOut, le célèbre label allemand qui récupère tout ce qui compte en rock progressif.

Emballé dans une superbe pochette conçue par l'artiste hongrois Balázs Pápay (il faut absolument voir ses autres réalisations affichées sur son site), Trust renoue quelque peu avec cet art-rock mélodique à base de synthés qu'ils ont inventé il y a trente ans et qu'ils peuvent encore jouer aujourd'hui avec une surprenante fraîcheur. Ceci dit, l'album, comme ses prédécesseurs, contient certes quelques chansons médiocres mais plus de la moitié sont excellentes et deux ou trois carrément captivantes. That's As Far As I Go, Back To The Shadows et le funky Time To Play par exemple sont des réussites incontestables dotées d'un son épais construit pas la superposition des synthés (on pense parfois à Rush ou à Styx) sur lesquels viennent se greffer les solos de guitare acérés de Ian Critchon. I'm OK est le meilleur titre de l'album avec un refrain irrésistible, des variations de climats surprenantes, et une partition de piano superbe jouée par Jim Gilmour. Et on n'omettra pas d'épingler On The Other Side avec son introduction quasi celtique, ses variations de rythme et la voix prenante de Michael Sadler. Le dessin de Balázs Pápay, qui fut réalisé dans le cadre d'un concours graphique dont il remporta le premier prix, est extraordinaire : il s'intitule Da Vinci's Butterfly et fait référence aux modèles pseudo-scientifiques de Leonardo da Vinci qui, au quinzième siècle, fut le premier à imaginer des machines volantes. Ce dessin réalisé entièrement sur ordinateur acquiert bien sûr une autre dimension, encore plus fantastique, quand on le resitue dans le contexte des insectes extraterrestres de Saga. Quoiqu'il en soit, cette pochette est l'une des plus réussies de l'année 2006. En définitive, Trust s'avère un album tout à fait recommandable et il pourrait même donner envie à ceux qui ne connaissent pas encore Saga d'aller explorer quelques unes de leurs anciennes productions.

[ Saga website ] [ Ecouter / Commander ]
[ Back To The Shadows (YouTube) ] [ Trust (YouTube) ]

Saga : The Chapters Live (SPV/Steamhammer), Canada 2005


They're like a tiny dot
On an endless page
Just waiting to be erased
And it was clear to him they
were treating it like a game.

Too Much To Lose (Chapter 7)
En quelque sorte, ce disque est une première dans l'histoire de la musique rock. Imaginez une histoire commencée en 1978 qui s'étendra sur 25 années et sur 16 chapitres répartis sur sept albums enregistrés en studio. Du jamais vu et une saga (!) plutôt difficile à suivre pour ceux qui ne possèdent pas l'intégralité des disques concernés. Mais voilà qu'en 2005, le quintet canadien au nom prédestiné décide de sortir un double compact de deux fois 40 minutes (ils auraient pu faire un effort pour tout loger sur une seule galette) avec l'intégralité des 16 chapitres interprétés en concert enfin classés par ordre séquentiel, et qui contient en plus un livret de trente-six pages. Cette interminable histoire (est-elle aujourd'hui vraiment clôturée ?) est le fruit de la guerre froide et de la menace atomique qui prévalaient à l'époque de sa conception initiale. Elle raconte comment une race d'extraterrestres, conscientisée par l'évolution de la terre vers son autodestruction, ressuscite le cerveau préservé d'Albert Einstein dans un corps d'alien avec pour mission de ramener l'humanité sur le droit chemin. Une histoire de SF classique digne des années 60 par ailleurs obscure et difficile à suivre à la seule lumière des paroles des chansons qui sont tout sauf claires. Bien qu'initialement, les 16 chapitres aient été édités au hasard - d'abord les huit premiers inclus dans un ordre aléatoire sur les quatre premiers disques du groupe de 1978 à 1981 et les huit derniers ensuite sur les trois compacts parus entre 1999 et 2003 -, il semble néanmoins qu'un véritable fil rouge a été préservé au fil du temps. On en donnera pour preuve que, musicalement parlant, l'ensemble constitue un véritable concept musical et que les 18 titres s'enchaînent sans hiatus comme s'ils avaient été écrits au même moment, ce qui n'est évidemment pas le cas. Fort heureusement, on évite la période la plus mièvre du groupe (qui s'étend entre Worlds Apart et Full Circle) : la musique est ici un art-rock à base de synthés, certes popisant et mélodique mais qui recèle suffisamment de brillance et de parties instrumentales virtuoses (guitares et claviers) pour accrocher les amateurs de progressif, d'autant plus que la voix de Michael Sadler est claire et bien assurée. Pour un album live, le son est correct même s'il peut y avoir des différences de qualité dans les chansons probablement captées à différents endroits au cours de l'année 2003 pendant la tournée « Marathon » et assemblées par la suite en un montage cohérent. Ceux qui suivent Saga depuis le début n'auront pas attendus pour se constituer un véritable album conceptuel en assemblant les « Chapters » dans l'ordre à partir des sept disques en studio concernés. Les autres pourront tout aussi bien acquérir ce double compact plein de vie : les versions « live » ne sont pas inférieures en qualité à celles des chansons originales et leur restitution dans une production moderne gomme les disparités techniques et leur confère ainsi une cohésion supplémentaire.

[ Saga website ] [ Ecouter / Commander ]
[ Not This Way (Chapter 10) From The Chapters Live CD ]

Saga : Silent Knight (SPV/Steamhammer), Canada 1980


Careful where you step
There may be a mine under there.

Careful Where You Step
Considéré par les amateurs de progressif comme l'un des incontournables de Saga, Silent Knight est leur troisième disque en studio. Avec un répertoire assez court (37 minutes) composé de huit titres concis, compris entre 3 et 6 minutes, le groupe canadien édifie ce qui restera plus ou moins son style jusqu'à aujourd'hui : un « arena » rock mélodique inspiré par Styx et Asia, chargé de riffs volumineux comme savent en concocter leurs compatriotes de Rush et agrémenté de brèves mais compétentes parties instrumentales. La comparaison avec Asia se justifie par le fait que, comme eux, Saga empile les couches de claviers (essentiellement des Moog) les unes au-dessus des autres pour construire des textures épaisses et synthétiques que l'on associe volontiers aux années 80. Certains ont vu dans cette musique une sorte de prémisse au néo-prog annonçant les futur Pallas et autres Marillion mais ce n'est pas tout à fait exact : le style créé par Saga relève davantage d'un art-rock discipliné combinant un zeste de rock symphonique des années 70 avec une approche plus « chanson » censée leur ouvrir les portes des radios FM américaines alors que les groupes de néo-prog, au-delà de certaines tendances commerciales, ont toujours montré une attirance pour les titres épiques et les longs développements instrumentaux. Ceci dit, la musique de Silent Knight est accrocheuse : Jim Gilmour est un maître des claviers et ses arrangements sont modernes, Ian Crichton se fend de solos de guitare rapides et mordants, la voix de Michael Sadler est claire, bien détachée au-dessus des synthés tandis que la section rythmique, composée de Steve Negus (dr) et de Jim Crichton (b), pulse en restant dans les clous. On trouvera ici quelques morceaux emblématiques définissant le style de Saga : l'excellent Don't Be Late (la deuxième section des fameux « chapters ») qui ouvre l'album est devenu un classique incontournable ; Help Me Out est perfusé d'un funk léger, une caractéristique somme toute fort originale chez les groupes de progressif que Saga développera encore mieux par la suite tandis que le sémillant Compromise rappelle l'approche pop symphonique d'Asia dont le premier opus ne paraîtra que deux années plus tard. Le meilleur morceau (et l'un des sommets de toute leur discographie) est toutefois Careful Where You Step qui clôture l'album avec une mélodie irrésistible, un rythme exubérant et un texte directement inspiré par la paranoïa inhérente à la guerre froide. Si vous aimez le pop-rock brillant de groupes comme Styx, Asia, Rush ou même Queen, il est probable que vous apprécierez aussi Silent Knight surtout si l'usage abusif du Moog tel qu'on le pratiquait dans les années 80 ne vous effraie pas. La réédition en CD par Steamhammer est correctement remastérisée et comprend, en plus du LP original, une version live en vidéo de Don't Be Late.

[ Saga website ] [ Ecouter / Commander ]
[ Don't Be Late (Chapter Two) ] [ Careful Where You Step ]

Saga : In Transit (Polydor / Maze), Canada 1982 - version remastérisée (SPV/Steamhammer) 2003


Far down below
He could see the scars
Left from the night before
Shadows of strength
That once stood firmly
Now laying in waste everywhere

No Regrets (Chapter V)
A l'instar de Rush qui enregistra All The World's A Stage (1976) à la fin de leur première quadrilogie en studio, Saga clôture également la sienne par un disque live intitulé In Transit, enregistré en concert au Tivoli de Copenhague (et aussi un peu à Munich) en 1982 pendant la tournée World's Apart. La bonne idée est de débuter le show avec l'excellent Careful Where You Step qui sonne ici encore mieux que la version studio (extrait du LP Silent Night). La glorieuse mélodie digne du soundtrack d'un film d'aventures historiques, le chant clair et un peu affecté de Michael Sadler et le rythme bondissant sont superbement rendus tandis que la fin du morceau appartient tout entière aux interplays claviers / guitares. Le second titre, Don't Be Late (Chapter II), extrait du même album studio, est également une bombe : la mélodie déclinée sur un tempo moyen est prenante tandis que l'arrangement haché rappelle un peu Gentle Giant avant que la chanson ne s'envole dans les étoiles avec la guitare émotionnelle de Ian Crichton. Vient ensuite le tout aussi réussi Humble Stance, tiré de leur premier album éponyme. C'est le morceau le plus emblématique du groupe et certainement son plus célèbre : déjà en 1978, le groupe canadien avait su imposer un style original en combinant pop-rock moderne et prog symphonique avec synthés et guitares en totale symbiose. Extrait de leur quatrième opus (Worlds Apart), Wind Him Up est encore une excellente chanson pourvue d'un refrain aussi adhésif qu'un autocollant. La partie centrale démontre combien, en début de carrière, Saga était sous l'influence de son claviériste de formation classique, Jim Gilmour, qui donnait parfois aux arrangements un aspect baroque. Viennent ensuite How Long (premier album), la ballade pastorale No Regrets (Worlds Apart) et son solo de clarinette, A Brief Case qui est une courte improvisation rythmique en duo par le batteur Steve Negus et Michael Sadler aux percussions électroniques, l'exubérant You're Not Alone (Images At Twilight) avec ses solos virtuoses et enfin On The Loose (Worlds Apart), autre classique du groupe qui est un petit bijou de concision. La production (remastérisée) est excellente et le son, pour l'époque, exceptionnel. Entre les chansons, on entend le public témoigner bruyamment sa satisfaction à un combo qui fut toujours plus apprécié en Europe (en Allemagne surtout mais aussi au Danemark où les fans leur ont même dédié un site) que dans son propre fief au Canada. En fait, celui qui ne connaît pas encore Saga trouvera ici une excellente compilation, quoiqu'un peu courte, des meilleurs titres de leur première période. Hélas, après ce louable effort, les Canadiens ne suivront pas la même trajectoire ascendante que Rush : en partant d'un prog déjà bien pop, il s'enfonceront davantage dans une musique FM commerciale sans saveur qui éloignera les fans de la première heure ... avant de ressurgir beaucoup plus tard avec une fraîcheur retrouvée et une nouvelle série d'albums un peu plus créatifs.

[ Saga website ] [ Ecouter / Commander ]
[ Careful Where You Step ]

Rick Wakeman : Journey To The Centre Of The Earth (A&M) 1974


Journey on through ages gone,
to the centre of the earth
Past rocks of quartz and granite,
which gave mother nature birth

The Forest
Comme Wakeman n'a pas les moyens financiers pour faire plus long, il faut aller au centre de la terre et en revenir en 40 minutes : inutile de préciser dans ce cas que la partie narrative est hyper condensée. En plus, Wakeman souhaitant enregistrer son œuvre en réunissant un combo rock, le London Symphony Orchestra et le English Chamber Choir, il doit le faire en concert car réunir tout ce beau monde en studio coûterait une fortune. A 24 ans, voilà le claviériste de Yes à la tête d'un immense orchestre et il n'a pas droit à l'erreur : il faut impérativement réussir l'enregistrement en une seule prise. Pari tenu à quelques retouches prêt qui seront faites plus tard en studio. Après l'ouverture symphonique et l'exposé du thème, les synthés font leur apparition et, entre les parties narratives confiées à David Hemmings (l'inoubliable acteur de Blow-up ) qui récite avec une élocution impeccable quelques extraits du fameux livre de Jules Verne, ce sera désormais un festival de musique moderne où Moog, orgue Hammond et autres clavinet se mêlent à l'orchestre symphonique pour de petites pièces musicales excitantes. Les parties chantées sont les moins attrayantes : Ashley Holt délivre un chant qui conviendrait mieux à un groupe de hard-rock qu'à une œuvre semi classique (Holt était autrefois le chanteur de Warhorse, sorte de clone de Deep Purple dans lequel Wakeman avait été pressenti comme organiste pour tenir le rôle de Jon Lord). D'autre part, l'orchestre symphonique n'est pas vraiment intégré au combo rock : c'est souvent l'un ou l'autre mais rarement les deux et on est loin de la fusion véritable que concevra plus tard Yes avec Magnification par exemple. Néanmoins, ce sont des bémols mineurs tant l'ensemble avec ses arrangements majestueux, le vol flamboyant de Wakeman et les thèmes accrocheurs sont de qualité. Enregistré au Royal Festival Hall de Londres le vendredi 18 janvier 1974, Journey to the Centre of the Earth conquiert le public carrément subjugué par la musique qui rend à merveille l'ambiance étrange de ce voyage fantastique imaginé en 1864 par le romancier français. L'album, refusé en Angleterre, sera édité aux Etats-Unis et verra le jour comme le premier disque quadriphonique du label A&M avec un son surround stéreo 4.0. Evidemment, tout ça était à l'époque fort ambitieux et les critiques ne se sont pas privés de qualifier cette musique comme pompeuse, associant du même coup le lutin blond en cape blanche à toutes sortes de qualificatifs peu agréables : prétentieux, emphatique, voire vaniteux, arrogant ou même mégalomaniaque. Faux ! Rick Wakeman a d'abord conçu ce spectacle comme un amusement (même s'il y a investi tous ses fonds) en respectant certes une qualité musicale inhérente à son talent, mais aussi avec fraîcheur et humour. Il suffit pour s'en convaincre de jeter un coup d'oeil à la pochette qui ressemble à un livre pour enfants : on y voit par exemple un maestro dirigeant à la baguette un combat épique entre un iguane et une tortue géante ... flottant dans un bock de bière mousseuse.

[ Rick Wakeman's Communications Centre ] [ Ecouter / Commander ]
[ The Forest ]

The Moody Blues : The Best Of The Moody Blues (Deram) 1997 - Réédition : The Very Best Of The Moody Blues


Help me please I thought I said
Then something happened in my head
Music came from all around
And I knew what I had found

Steppin' In A Slide Zone
S'il est contestable aujourd'hui de parler des Moody Blues comme d'un groupe de rock progressif, personne ne niera qu'ils ont été l'un des précurseurs fondamentaux du genre. Fondé à Birmingham en 1964, le combo débuta sa carrière en délivrant une musique teintée de Rhythm & Blues (le simple Go Now, enregistré avec Denny Laine, témoigne de cette période) mais décida finalement d'évoluer vers un genre pop-rock à la Beatles, beaucoup plus en vogue au milieu des années 60. La bonne fortune vint finalement sous la forme d'un projet qui leur fut confié par Decca. A l'époque, le célèbre label londonien souhaitait étendre la stéréophonie, jusque là réservée aux amateurs de classique, à la musique populaire. L'idée du label était de faire enregistrer une adaptation de la Symphonie du Nouveau Monde de Dvorák par un ensemble de rock et le choix se porta sur les Moody Blues. Si le groupe ne réussit pas vraiment à remplir son contrat, il produisit néanmoins une musique suffisamment accrocheuse pour retenir l'attention du producteur Tony Clarke. Ce dernier décida alors d'enrober les compositions originales dans des arrangements symphoniques et le résultat devint l'un des disques parmi les plus légendaires des années 60 : Days Of Future Passed d'où est extrait leur plus célèbre thème, Nights in White Satin, composé et chanté par Justin Hayward. Malheureusement, les Moody Blues n'avaient pas les moyens financiers pour reproduire leur musique orchestrale sur scène ni d'ailleurs d'y donner une suite en studio. La solution fut apportée par le claviériste Mike Pinder qui introduisit le mellotron au sein du groupe : un instrument parfaitement capable d'imiter les nappes orchestrales et que Pinder connaissait bien pour avoir travaillé auparavant dans l'atelier qui les fabriquait. A partir de là, les Moody Blues avaient trouvé leur style et la succession d'albums qui suivront mettra en évidence leur talent singulier pour composer des mélodies mémorables, entre pop et rock classique, colorées selon les plages d'une touche de psychédélisme (Ride My See-Saw), de romantisme (Nights In White Satin dans une superbe version épurée), de folk bucolique (Forever Autumn), de grandeur épique (Question) ou de rock planant (Blue Guitar). Si l'on excepte le Go Now précité qui dénote dans le répertoire, les 16 autres morceaux de cette excellente compilation comptent parmi leurs plus grandes compositions, quasi toutes écrites par Justin Hayward et/ou John Lodge. Mystique et envoûtante, cette musique incomparablement soyeuse relève d'un genre à part que l'on peut décrire comme de la pop mélodique symphonique très légèrement progressive. Si l'on excepte Renaissance, The Strawbs et surtout Barclay James Harvest, les groupes qui se sont illustrés avec autant de talent dans ce genre-là se comptent sur les doigts d'une seule main. Ce Best Of est juste ce qu'il faut pour appréhender le grand bleu version Moody Blues avant de s'y hasarder plus en profondeur.

[ The Moody Blues Website ] [ Ecouter / Commander ]
[ Ride My See-Saw ] [ Question ]

The Mars Volta : Amputechture (Universal Records), USA 2006

Certes, The Mars Volta est un groupe ambitieux branché sur des musiques complexes où les influences Punk, voire Trash, se mêlent à d'autres plus modérées, héritées de la musique psychédélique ou progressive ou même latine. Mais il est un fait aussi que l'écoute de leurs albums n'est pas destinée aux cœurs tendres qui tomberont comme des mouches sous les assauts soniques concoctés avec démesure par le chanteur Cedric Bixler-Zavala et le guitariste Omar Rodriguez-Lopez. Le dernier opus sorti en 2008, The Bedlam in Goliath, est une affaire beaucoup trop hardcore pour des oreilles mainstream, les chansons se succédant à une cadence prodigieuse pour un festin de débordements qui plongent dans l'occulte et dont l'extrémisme finit par donner la migraine. Quand à Frances The Mute, sorti en 2005, ses accès de fièvre sont tempérés par des passages plus modérés, ce qui en fait un disque plus varié au plan musical mais qui souffre néanmoins d'une utilisation abusive de bruits électroniques interstitiels sans parler des textes obscurs et politiquement incorrects nimbés d'une poésie impénétrable. Restent leur premier opus, De-Loused In The Comatorium, dont on a écrit grand bien mais que je ne connais pas et cet Amputechture qui paraît être le meilleur choix pour des oreilles progressives. Bien entendu, on retrouvera ici les caractéristiques du groupe texan : une voix haut perchée, un son acide, des guitares hurlantes, des changements de tempo hyper-speedés, un zeste d'espagnol et toujours la même propension à distiller un métal avant-gardiste d'une énergie ahurissante (Day of the Baphomets est à proprement parler inaccessible à tout mélomane normalement constitué). Toutefois, Amputechture (une contraction des mots amputate, technology et architecture) contient aussi quelques mélodies apparentes et des titres qui ressemblent à de vraies compositions : Vicarious Atonement par exemple, par les vents qui circulent entre les baffles et sa guitare vagabonde, peut rappeler certaines expériences psychédéliques entre un Pink Floyd à ses débuts et un Grateful Dead sous acide. Vermicide, avec sa batterie mid-tempo, passerait presque pour une chanson normale. Quand à Asilos Magdalena, c'est une chanson latine accompagnée à la guitare acoustique et chantée en espagnol qu'on croirait extraite d'un disque Putumayo. Mais le sommet de l'album est ce Meccamputechture déjanté de 11 minutes, véritable bombe atomique avec un lâcher de guitares étourdissant. Déluge de sons, basse roulante, guitares distordues, voix aiguë, et cette étrange mélopée qui se déroule comme une vague de produits toxiques. Ici, The Mars Volta affiche sa spécificité tandis que l'incrustation progressive d'orgue et de cuivres dans la masse orchestrale est une vraie bonne idée. La musique s'enfonce alors dans un free-jazz de haute volée avant que la mélodie du début ne ressurgisse de nulle part en un majestueux finale. Pour ça et pour deux ou trois autres choses, cet album vaut bien la peine qu'on lui prête une oreille attentive. Mais attention quand même, bien que sur Internet il soit de bon ton de distribuer les étoiles à la volée à chaque fois que ce groupe vomit une galette, sachez que la musique de The Mars Volta est sauvage, dense, radicale, subversive, inventive, frénétique, revêche, farfelue, expérimentale, anticonformiste, débauchée, intraitable et pas toujours subtile. Bref, mieux vaut essayer avant d'acheter.

[ The Mars Volta Website ] [ Ecouter / Commander ]
[ Meccamputechture ] [ Vicarious Atonement ]

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