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Robert Wyatt : Rock Bottom (Virgin / Hannibal), UK 1974 En 1973, l’ex-batteur de Soft Machine se retrouve coincé dans une chambre d’hôtel à Venise où il patiente en cherchant des mélodies sur un petit piano portable au rythme des clapotis que font les vaguelettes sur les pierres grises. Plus tard, après avoir fait une chute qui le laissera paralysé des deux jambes, il se souviendra des chansons inspirées par la Cité des Doges et adaptera son approche musicale en fonction de sa nouvelle condition. Dans une ferme du Wiltshire, il enregistre en solitaire les chansons qui composent le disque Rock Bottom : une voix haut perchée, un piano minimaliste plus frappé que caressé, des percussions sur des objets inusités comme des verres à vin, un tambour d’enfant ou un plateau, des textes qui parlent d’amour mais en expérimentant avec les mots qui deviennent à l’occasion des onomatopées. Il invitera par la suite d’autres musiciens à apporter leur contribution à son œuvre : les bassistes Hugh Hopper et David Sinclair, Gary Windo au sax ténor et à la clarinette basse, le Sud Africain Mongezi Feza au cornet de poche, Fred Frith au violon, Mike Oldfield à la guitare et la voix de sa future femme Alfreda Benge (Alfie) qui semble omniprésente en filigrane de cet étrange album dont elle a aussi dessiné la pochette. Quant à la production, elle fut confiée à Nick Mason, le batteur du Pink Floyd, qui parvint avec bonheur à agencer les multiples couches sonores en préservant le côté intimiste des compositions initiales (il produira encore d’autres disques pour Wyatt mais aussi pour Gong et Steve Hillage). Dans ses notes de pochette pour la réédition en CD, Wyatt prend soin d’indiquer que Rock Bottom sortit le 26 juillet 1974, date du 21ème anniversaire de l’attaque sur Moncada qui fut la première action menant à la Révolution Cubaine. Clin d’œil de la part du leader socialisant qui enregistra un jour Little Red Record en croyant, comme Charlie Haden, que la musique pouvait contribuer à changer les choses. Il existe quelques disques rares qui vous entraînent dans des mondes subaquatiques comme Swimming With a Hole in My Body (ECM, 1979) de Bill Connors ou Seventeen Seconds (Elektra, 1980) de The Cure. Bien que ces musiques ne se ressemblent guère, elles engendrent la même mélancolie par leur minimalisme dans leurs genres respectifs, une poésie de la flottaison entre deux mondes dont l’un est liquide. La piscine pour Connors, la pluie pour The Cure et la lagune pour Wyatt... Into the water we’ll go head over heel... [ Robert Wyatt ] |
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Brand X : Unorthodox Behaviour (Charisma), UK 1976 Un mois avant d’enregistrer A Trick Of The Tail et de donner ainsi une suite à l’histoire de Genesis après le départ de Peter Gabriel, Phil Collins entrait en studio en compagnie de John Goodsall, ancien guitariste d’Atomic Rooster, du bassiste Percy Jones et de Robin Lumley aux claviers (ces deux derniers venaient de jouer ensemble sur le disque de Brian Eno, Another Green World). Le résultat fut pour le moins surprenant : Unorthodox Behaviour sonne comme un croisement entre rock et jazz avec une tendance bipolaire : d’un côté les rythmes intenses d’un batteur dont beaucoup ignoraient qu’il pouvait jouer de manière aussi impétueuse ici bien épaulés par une Fretless agile qui compte aussi imposer son individualité et de l’autre, des arrangements subtils que l’on peut raisonnablement attribuer aux deux autres membres de Brand X. Comme le terrain arpenté par ce groupe très britannique recouvre en partie ceux de Weather Report, de Return To Forever ou du Mahavishnu Orchestra, on peut s’interroger sur la consistance d’une telle entreprise quand on sait qu’il n’y a ici aucun soliste de la trempe d’un Wayne Shorter, d’un Jaco Pastorius, d’un Chick Corea ou d’un John Mclaughlin. Pourtant si ce disque a aussi quelque chose à offrir c’est parce que les structures des sept compositions l’emportent sur les improvisations. Et le résultat est sans monotonie : délires contrôlés, valse, grooves funky, breaks malins, acoustique spacieuse, solos ajustés ... Tout se déploie et se met en place avec une belle tenue et on en vient même à regretter que le répertoire soit si court (41 minutes). Brand X n’a rien à se reprocher : son premier disque est une incontestable réussite individuelle et collective qui restera d’ailleurs la référence ultime de leur discographie à l’aune de laquelle seront pesés les autres opus à venir. [ Brand X Official Site ] |
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Yes : The Yes Album (Atlantic / Rhino), UK 1971 - réédition 2003 Après deux essais intéressants mais immatures, Yes trouve son style et passe dans la division supérieure pour une série d’albums incontournables qui s’étendra jusqu’à Relayer (1974). Des titres inoxydables comme Yours Is No Disgrace, I’ve Seen All Good People et surtout la mini suite Starship Troopers font partie à tout jamais de la mémoire de ceux qui ont depuis suivi l’évolution du groupe. Si le chant falsetto de Jon Anderson et la vivacité de la rythmique (Squire – Bruford) contribuent largement au succès de l’entreprise, c’est le guitariste Steve Hove, fraîchement recruté par le tandem Anderson – Squire, qui se révèle comme l’élément catalyseur de cette évolution, dynamitant la musique par un phrasé aussi dynamique que coloré tour à tour apaisant ou incendiaire. Certains regretteront l’absence de Rick Wakeman, qui ne sera au rendez-vous que sur le prochain opus (Fragile, 1972), mais ils ont tord. Son style baroque et emphatique n’aurait pas ajouté grand-chose à ces compositions fort bien pensées et le disque aurait peut être bien perdu de son charme. Tony Kaye, qui préfère l’orgue aux synthés, est en effet un claviériste beaucoup plus proche des racines du rock que Wakeman et sa réserve, qui n’enlève rien à ses qualités, est ici le garant d’une plus grande accessibilité. Il y a quand même quelques scories comme A Venture, plutôt médiocre, ou Clap, célèbre titre acoustique interprété live en solo par Steve Howe qui, au-delà de ses qualités intrinsèques, est mal placé et rompt la continuité du disque. La production d’Eddie Offord est plus que correcte bien qu’il ait été manifestement subjugué par la basse de Chris Squire mixée très en avant. Quant aux textes d’Anderson inspirés par la science-fiction, s’ils ont l’avantage de faire naître des images ou de rappeler d’autres histoires, ils n’ont pas de sens véritable. Enfin, la pochette n’a pas encore été confiée à Roger Dean et cette photo verdâtre du groupe posant avec une tête de mannequin est à priori plutôt bizarre. Sachez tout de même qu’elle a sa légende : elle a été prise en catastrophe dans le coin d’une chambre par le photographe Phil Franks qui, pris de court par une série d’évènements imprévisibles, s’est finalement résolu à flasher les musiciens dans un décor improvisé en toute hâte, la fameuse tête en polystyrène ayant été repêchée quelques minutes auparavant dans une poubelle. Aujourd’hui, au même titre que les 41 minutes de musique enregistrée sur ce disque, cette pochette est entrée dans l’histoire. Réédité en 2003 par Rhino Records, The Yes Album offre, en plus d’une optimisation du son et d’un texte de présentation étendu, deux titres alternatifs en mono extraits de I’ve Seen All Good People et Starship Troopers ainsi que la version studio de Clap non retenue jadis parce que jugée inférieure à l’interprétation live. |
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Genesis : Trespass (Charisma), UK 1970 (édition remastérisée 1994) L’histoire de Genesis commence indubitablement avec Trespass et, si révélation il y a, c’est ici qu’on la trouvera. Après un premier effort trop infime pour intéresser qui que ce soit, les musiciens s’isolent dans la campagne anglaise et repensent leur approche artistique. L’album qui en résulte contribuera à définir le rock progressif pour les décennies à venir. Trente cinq ans après, les petites histoires chantées par Peter Gabriel s’écoutent toujours avec plaisir : l’affrontement mortel d’un loup et d’un renard conté à la manière de Jack London (White Mountain) ; la méditation d’un survivant solitaire au lendemain de l’holocauste nucléaire (Stagnation) ; le questionnement théologique de Visions Of Angels ; ou cette réflexion malicieuse inspirée par Ghandi sur l’appel à la violence au nom de la liberté et sur ce qui en découle (The Knife)…. Ces chansons ont été analysées des centaines de fois et on y trouve toujours quelque chose de neuf (le rapprochement entre le personnage de Stagnation et le Gollum du Seigneur des Anneaux par exemple). Quant à la musique, elle épouse subtilement la narration des textes, la souligne et la relance, jouant le même rôle que la bande originale qui amplifie l’émotion d’un film et en prolonge les univers imaginaires. Marqué indubitablement par la présence du guitariste Anthony Philips (qui ne pourra assumer plus longtemps son rôle de personnage clef), ce Genesis-ci apparaît plus pastoral, plus folk, plus acoustique que ce qui va suivre. Pourtant, le dernier titre rompt délibérément avec l’élégance qui précède. Cette exhortation à la bataille qu’est The Knife est propulsée par une basse grondante, une guitare orageuse et la voix menaçante d’un Gabriel qui révèle le côté sombre de sa personnalité ainsi que sa propension à jouer des rôles comme au théâtre. On regrette seulement que Phil Collins ne soit pas encore à la batterie : il aurait sans doute impulsé une autre dimension à cette rythmique emmenée à l’époque par John Mayhew dont on se sait ce qu’il est advenu après cet enregistrement. La production n’est pas parfaite et le groupe fera encore mieux par la suite mais Trespass n’en reste pas moins une première escale qui promettait un sacré beau voyage ! [ The Genesis Official Site ] |
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Van Der Graaf Generator : H to He, Who Am The Only One (Blue Plate), UK 1970 Des quatre premiers opus du groupe, Pawn Hearts est souvent cité comme l’œuvre la plus maîtrisée et la plus aboutie. Pourtant, malgré sa pochette attractive, il ne peut se comparer à H To He, disque unique d’un groupe vraiment à part dans le petit monde du rock progressif. Non seulement on trouve ici des mélodies mémorables et quelques riffs inspirés mais les textures sonores et les arrangements paraissent aussi avoir été longuement réfléchis. Quant aux textes, ils n’engendrent pas cette impression d’obscure incohérence qui confère à Pawn Hearts ce côté parodique assez déplaisant. Ainsi le premier titre Killer est la quintessence des qualités offertes par cet album : le riff magique, la voix sombre et dramatique de Peter Hammill, les nappes d’orgue ondulantes de Hugh Banton, les enluminures du saxophoniste et flûtiste David Jackson, le jeu de batterie souple et efficace de Guy Evans, et un texte allégorique bien écrit à propos d’une histoire de poisson tueur rongé par la solitude. Pas étonnant que cette chanson soit devenue la signature du groupe ! Mais c’est loin d’être fini : House With No Door est la plus belle ballade jamais chantée par Peter Hammill tandis que Lost et Emperor In His War-Room ont tout deux leurs grands moments et le fait que, sur ce dernier titre, Robert Fripp (King Crimson) soit venu déposer une couche de guitare électrique sur une musique qui en manque singulièrement comparé aux canons de l’époque, n’est que la cerise sur le gâteau. Enfin, les amateurs de science-fiction se régaleront avec Pioneers Over C et son histoire épique d’astronautes s’égarant dans le cosmos à des vitesses supraluminiques (C est le symbole de la vitesse de la lumière) sur une musique qui mute au rythme des dérives spatio-temporelles. Génial ! Et si ce disque est présenté ici, c’est pour prendre l’avance sur la future nouvelle production remixée et définitive qu’on ne manquera pas d’éditer bientôt à l’occasion de son 35ème anniversaire. [ Peter Hammill & Van Der Graaf Generator ] |
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| Pink Floyd : Dark Side of the Moon (Harvest / EMI), UK 1973 Des battements de cœur commencent et finissent l’album. Au milieu, dix titres qui n’acquièrent toute leur grandeur qu’enchaînés les uns au autres en une harmonieuse fresque de sons et d’ambiances. Les textes moroses entièrement écrits par Roger Waters méditent à propos des pressions qui assaillent les humains entre leur naissance et leur mort : le temps et le vieillissement, l’argent, l’insécurité, l’angoisse, la violence, la guerre et le désordre mental qui en résulte. Waters se révèle soudain un auteur habile, affirmant sa singularité qui le conduira malheureusement bientôt à une irrémédiable fracture. Enregistré sur la nouvelle console 16 pistes du studio Abbey Road par l’ingénieur Alan Parsons, Dark Side of the Moon s’élève au-dessus des canons techniques de l’époque. La musique, déjà bien rôdée en concert, est subtilement enrobée d’un arsenal d’effets sonores parfaitement intégrés à la musique. Plus que de simples programmations de synthés, le groupe a eu recours à l’imagination, incorporant ici des sonneries d’horloge, des carillons ou une caisse enregistreuse, là les pas d’un homme courant autour d’un micro ou encore des phrases laconiques provenant d’interviews de personnes passant dans le studio (there is no dark side of the Moon really ... matter of fact it's all dark). D’un tempo globalement lent ou medium, le disque comprend aussi au début de sa deuxième face Money, un morceau plus rock où s’illustre le guitariste David Gilmour mais aussi Dick Parry en invité qui joue habilement de son saxophone dans un style qui pour une fois ne se réfère pas du tout à des clichés jazzy traditionnellement associés à cet instrument. Le soin méticuleux apporté à la musique, aux textes, à la production et plus globalement au concept qui inclut aussi la superbe pochette conçue par Storm Thorgerson et Hipgnosis (la pyramide n’est-elle pas le symbole de ce projet ambitieux ?) n’échappera à personne : depuis sa création jusqu’en 2004, il s’en est vendu quelques 35 millions de copies (ce qui fait de lui l’un des disques les plus vendus au monde avec Thriller, Saturday Night Fever et Rumors) et l’album s’est logé au sommet des hit-parades où son nom est resté pendant des années avant de revenir une nouvelle fois au sommet en 2003 après la sortie de la réédition SACD à l’occasion de son trentième anniversaire. Vers 1997, le disque a été l’objet d’une incroyable histoire de synchronicité propagée par Internet : lorsqu’on le passe en musique de fond tout en visionnant le film Le Magicien d'Oz, une comédie musicale hollywoodienne réalisée par Victor Fleming en 1939, on assiste à une inexplicable synchronisation entre images et musique. Cette étrange coïncidence est entièrement fortuite : il s’agit là d’un phénomène rare où deux évènements séparés et non reliés forment de manière non intentionnelle un nouvel ensemble qui acquiert une autre dimension (The Dark Side of Oz). Depuis le LP original sorti chez Harvest en 1973 et la première édition en CD par EMI en 1984, plusieurs rééditions ont vu le jour dont celle du trentième anniversaire : un disque hybride avec deux versions de l’œuvre, l’une en CD simple dont le mix me paraît privilégier davantage les effets que la texture (le remplacement d’Alan Parsons par James Guthrie n’y est sans doute pas étranger) et l’autre en 5.1 Super Audio CD Surround qui, pour autant qu’on dispose de l’équipement nécessaire pour le lire, est une amélioration incontestable de la gestion de l’espace sonore. Enfin, pour connaître tous les secrets de la gestation de cette œuvre historique, il est recommandé de visionner l’excellent Making Of paru en DVD en 2003 certes avare en extraits musicaux d’époque mais tellement riche en anecdotes. Dark Side of the Moon n’est peut-être pas le meilleur disque du Floyd mais c’est une œuvre consistante et novatrice, au succès populaire intemporel, et qui fait aujourd’hui partie de l’histoire du Rock. Cet album aura aussi marqué un tournant définitif pour Pink Floyd : la main mise de Roger Waters sur les textes et la vision musicale du groupe aboutiront à d’autres réalisations célèbres (Shine On You Crazy Diamond, Animals et The Wall) avant une séparation inéluctable et, pour les simples auditeurs que nous sommes, tout simplement regrettable [ The Wall Of Links : All Pink Floyd Sites ] |







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