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The Miles Davis Quintet :

Trois années avant Kind of Blue, Miles Davis enregistre en deux sessions pour Prestige, chez Rudy Van Gelder dans le New Jersey, les titres de ces 4 compacts en compagnie de John Coltrane (ts), Red Garland (p), Paul Chambers (b) et Philly Joe Jones (drs). Beaucoup d’amateurs considèrent qu’il s’agit là de son meilleur quintette et que 1956 est une année phare. Dans tous les cas, ces albums comptent parmi les premiers révélant sans ambiguïté sa force d’expression, son esthétique attrayante, et sa sonorité profonde. Ils marquent ainsi une rupture définitive avec la période be-bop qui a précédé celle-ci. Dans son autobiographie, Miles écrit à propos de la première session de mai 56 : “je me souviens bien de cette séance parce qu’elle a été longue et qu’on y a bien joué. Aucune seconde prise. On a enregistré comme si on faisait un set dans un club” et, plus loin, à propos de la session d’octobre, “une séance de très bonne musique, dont je suis fier aujourd’hui encore. Ainsi se terminait mon contrat avec Prestige. J’étais prêt à repartir de plus belle.” A propos des musiciens, Miles écrit encore “Trane... donnait l’impression de pousser chaque accord à sa limite extrême, jusque dans l’espace. Mais aussi fantastique que Trane sonne, Philly Joe était le feu qui faisait que beaucoup de choses se passaient. Il savait tout ce que j’allais faire, tous ce que j’allais jouer; il m’anticipait..... Paul Chambers était le bébé du groupe, il n’avait que 20 ans, mais jouait comme s’il avait été là de toute éternité. Comme Red. Il m’apportait un toucher léger à la Ahmad Jamal, un petit peu d’Erroll Garner, auquel il ajoutait sa propre marque. Tout était là.”
A noter qu'il existe une version de 'Round Midnight, enregistrée pendant la séance du 26 octobre 1956, et qui ne figure sur aucun de ces quatre albums. Ce thème est repris assez étrangement sur le CD "Miles Davis and the Modern Jazz Giants" (Prestige OJCCD 347-2) dont les autres titres proviennent d'une session effectuée le 24 décembre 1954 en compagnie de Milt Jackson (vib), Thelonious Monk (p), Percy Heath (b) et Kenny Clarke (drs).

Miles Davis : Round About Midnight (Columbia), 27/10/55 - 5/6/56 - 10/9/56

Les premiers enregistrements pour Columbia effectués alors que le groupe était toujours sous contrat avec Prestige. Le silence s’installe en maître comme partie intégrante des compositions et la relecture, en septembre 1956, du classique de Monk ('Round Midnight) confirme l’irrépressible ascension du trompettiste que, désormais, plus rien n’arrêtera dans sa quête du son parfait.

Miles Davis : Ascenseur Pour l’Echafaud (Fontana), 1957

A Paris, par l’entremise de Juliette Greco, Miles rencontre le réalisateur Louis Malle et enregistre en direct, nez devant les images qui défilent sur la toile, la bande son d’un film noir. Boris Vian raconte comment Miles utilisa un fragment de peau détaché de sa lèvre et coincé dans l’embouchure de sa trompette pour en modifier le son sur le titre Dîner au Motel. Selon Barney Wilen (ts), tout fut mis en boîte à l’image en 2 heures 1/2, en deux prises pour chacune des quinze séquences, avec l’aide appréciable de Jeanne Moreau qui servait des drinks aux musiciens. Depuis, la musique et le film qui va avec sont entrés dans la légende. Le compact reprend la bande son originale avec l’écho artificiel accentuant son côté dramatique et les mêmes prises sans effet, telles qu’elles ont été captées en direct.

Le groupe, composé outre Miles, de Wilen (ts), René Urtregger (p), Pierre Michelot (b) et Kenny Clarke (drs), a ensuite entrepris une tournée de concerts en Europe dont il reste un souvenir : le disque intitulé The Complete Amsterdam Concert (Celluloid - Mélodie Distribution), enregistré le 8 décembre 1957, sur lequel figure des titres que Miles avait l’habitude d’inscrire à son répertoire à l’époque : Round About Midnight, Bag’s Groove, Four, Walkin’, ....
Cannonbal Adderley : Somethin’ Else (Blue Note), 1958

Julian Adderley, en compagnie de Hank Jones (p), Art Blakey (drs), Sam Jones (b) et Miles Davis à la trompette qui est en fait le co-leader de la session, enregistre cet album pour Blue Note en mars 1958. Autumn Leaves, qui s’étend sur près de 11 minutes, est à mon sens une des plus belles versions de ce thème classique, ici réarrangé dans un traitement élaboré et précédé d’une longue introduction qui ne permet pas au début de l’identifier. Bien que, dans son autobiographie, Miles, préoccupé par les enregistrements qu’il veut éditer sous son propre nom, n’accorde pas beaucoup d’attention à ce disque qu’il dit avoir fait comme une faveur, la performance est une réussite complète et le disque qui en a résulté, augmenté d’un inédit dans la réédition en compact, est devenu une référence incontournable dans la discographie du leader. Indispensable.

Miles Davis : Milestones (Columbia), février et mars 1958


L’éventail des timbres s’ouvre encore un peu avec l’arrivée de Cannonball Adderley au saxophone alto et le sextette s’engage lentement dans cette voie royale qui le rendra éternel. Adderley et Coltrane croisent leurs souffles sur une rythmique de rêve et Miles obtient une sonorité extraordinaire sur le titre éponyme de l’album : ce fameux Miles ou Milestones qui annonce le jazz modal de "Kind of Blue." Après ce disque, Philly Joe Jones abandonne le groupe pour être remplacé par Jimmy Cobb de même que Red Garland qui laisse son tabouret à un pianiste qui saura concrétiser les idées du trompettiste : Bill Evans. "Kind Of Blue" a été gravé avec eux exactement une année après "Milestones."

Selon Miles, le concept et les compositions de "Kind Of Blue" sont entièrement son oeuvre. Ainsi All Blues serait inspiré des gospels entendus dans les églises de l’Arkansas. D’autres souvenirs sont plus confus. Il est probable cependant que Bill Evans est aussi pour beaucoup dans le jeu des silences, la clarification des structures, l’apport harmonique, l’approfondissement du jeu modal. Sans doute, comme le reconnaît Miles lui-même dans son autobiographie, le concept s’est-il développé spontanément par l’apport de tous les musiciens qui, par leur créativité et leur imagination, ont emmené la musique plus loin que ce qui avait été balisé au départ. C’est cela aussi l’art et, comme le peintre fait sa toile dans la lumière changeante, qui peut savoir ce que deviendra au bout du compte une oeuvre musicale lorsqu’elle n’est pas écrite au départ. Deux semaines après la dernière séance de "Kind Of Blue", Coltrane entrait en studio pour enregistrer “Giant Steps” mais il ne quittera définitivement le groupe de Miles qu’après une tournée en Europe, en mai 1960. Bill Evans a été remplacé dès 1959 par Wynton Kelly et en septembre de la même année, c’est Cannonball qui quitte l’orchestre pour ne jamais revenir. Le fabuleux sextette avait vécu. Le nouveau quintette fit un pas en arrière pour retrouver le style d’avant le modal. Miles Davis eut envie d’inventer autre chose et s’en fut attaquer fin 1959 un autre projet en compagnie de Gil Evans.
Il reste quelques rares témoignages du fabuleux sextette de Miles dont le concert du 28 juillet 1958 capté durant une party organisée par Columbia au Plaza, à New York, pour fêter son succès. L’enregistrement n’a pas au départ été réalisé en vue de la production d’un disque live mais comme un témoignage, un souvenir au cas où l’événement ne se reproduirait plus. Ce fut effectivement le cas. Et le disque est aujourd’hui disponible chez Columbia sous le nom The Miles Davis Sextet : Live At The Plaza Vol. 1 (le volume 2 est consacré à Duke Ellington et son Orchestre). Si le son est loin d’être parfait, la musique est, elle, à la hauteur du groupe légendaire. Quatre titres de plus ou moins 10 minutes y figurent. My Funny Valentine est joué sans saxophone laissant la place au piano de Bill Evans qui prend le temps de s’étendre sur un merveilleux solo, lui-même suivi d’un solo de basse de Paul Chambers. Oleo, qui clôture le disque, nous permet d’entendre encore une fois, autour du maître, les saxophones d’Adderley et de Coltrane, ce dernier soufflant à perdre haleine un solo à réveiller les morts porté par la batterie déchaînée de Philly Joe Jones.

Une autre merveille est le compact paru sous le titre Miles 58 featuring Stella By Starlight (Columbia) qui est en fait une compilation de deux séances. Trois morceaux sont repris de l’album précédent “At The Plaza Vol. 1” et les quatre autres proviennent d’une séance studio enregistrée avec Jimmy Cobb à la batterie le 26 mai 1958, soit environ 3 mois après “Milestones”. Trois de ces titres figuraient à l’époque sur une face d’un disque Columbia appelé “Jazz Track”, l’autre face ayant été réservée à la bande son de “Ascenseur pour l’Echafaud”. On Green Dolphin Street, Fran Dance et Stella By Starlight sont trois ballades magnifiques jouées dans une ambiance décontractée et sur lesquelles on retrouvera le son feutré de la trompette munie d'une sourdine. Quant au quatrième, Love For Sale, qui fait partie de la même session mais était resté inédit jusqu’en 1975, il met en relief le swing de l’orchestre dans une composition aérée dont seul Miles avait à l’époque le secret. Compte tenu du rapport prix / qualité, ce compact est donc plus intéressant que le précédent avec lequel il fait double emploi si l’on excepte le titre If I Were A Bell figurant seulement sur “At The Plaza”.

Enfin, on notera pour ceux qui souhaitent encore enrichir leurs connaissances sur cette période faste de Miles Davis 1955 - 1960 :


A lire :


________________________________
"There is a Japanese visual art in which the artist
is forced to be spontaneous.... Erasures or changes are impossible.
These artists must practice a particular discipline, that of allowing the idea
to express itself in communication with their hands in such a direct way
that deliberation cannot interfere. The resulting pictures lack the complex
composition and textures of ordinary painting, but it is said that those
who see well find something captured that escapes explanation."

Improvisation in Jazz by Bill Evans,
Liner Notes taken from the original release of Kind Of Blue, 1959



Miles Davis & John Coltrane : The Complete Columbia Recordings 1955 - 1961 (Columbia Legacy / Sony Music)

Ce quatrième coffret de l'intégrale de Miles chez Columbia, après ceux consacrés aux séances avec Gil Evans, aux sessions Bitches Brew, et à celles du second quintette avec Wayne Shorter et Herbie Hancock, couvre la période qui nous intéresse sur cette page. Présenté comme une superproduction, ce coffret l'est assurément : un livre de 116 pages avec des photos inédites, une chronologie complète et des textes originaux, comme d'habitude, très bien documentés ; 6 compacts regroupant les albums Round About Midnight, Milestones et Kind Of Blue, les concerts à Newport et au Plaza de 1958 et deux titres de Someday My Prince Will Come ; et en plus, une heure et demie de musique inédite avec des prises alternatives non retenues à l'époque, des faux départs, des conversations et même un vrai morceau oublié, soit au total 58 titres. Ce coffret est une édition sans doute définitive de la période inaugurale de Miles chez Columbia et, à ce titre, il est donc incontournable. Pourtant, je ne peux m'empêcher de faire les commentaires suivants :
  • On peut ressentir un plaisir différent à rechercher les disques ou CD originaux et à les écouter un par un dans la logique de leur conception unique, soigneusement agencés par leurs auteurs avec les meilleures prises jugées comme les seules dignes d'être offertes au public.
  • Les disques Prestige de 1955 et 1956, enregistrés pour des raisons de contrat en alternance avec ceux de Columbia, sont tout aussi indispensables dans l'histoire du quintette et ne sauraient être omis au seul profit de cette édition majeure.
  • Quelques enregistrements live du quintette, notamment ceux enregistrés à Stockholm et à l'Olympia en mars 1960, constituent également des repères historiques à ne pas négliger.
A vous finalement de choisir l'approche qui vous convient parmi les solutions maintenant possibles !



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