Prog-Rock autour du Monde



On l’a assez dit et répété dans ces pages : le rock progressif est né en Angleterre pendant la seconde moitié des sixties, même s’il s’est appuyé sur les explorations d’artistes américains comme par exemple Bob Dylan pour ses textes intelligents ou Frank Zappa pour ses compositions en forme de collages iconoclastes. Après une renaissance dans les années 80, toujours en Angleterre, le rock progressif a continué de s’étendre dans les pays du bloc occidental (Europe de l’Ouest et Amérique du Nord) tandis que le centre de gravité du mouvement s’est progressivement déplacé vers les pays nordiques avec la Suède comme fer de lance. De là à croire que le rock progressif est une musique élitiste qui n’intéresse que les populations ayant une culture et une tradition « classiques », il y a un pas qu’on ne saurait franchir.

En fait, le rock progressif ne peut être restreint à un endroit ou à un temps spécifiques. Hors des pays traditionnels de production comme ceux de la vieille Europe, du Canada ou des Etats-Unis, il existe des centaines de groupes qui pratiquent cette musique dans les régions les plus diverses de la planète mais dont les albums n’ont pas réussi à atteindre nos oreilles. Certes pas pour des raisons de qualité mais plutôt parce que les circuits de distribution des disques produits dans le tiers-monde sont confidentiels même si, grâce à Internet, la situation s’est considérablement améliorée. D'ailleurs, en creusant en peu, il n’est pas si difficile de trouver aujourd’hui dans les endroits les plus inattendus de dignes représentant du genre. Ne pas écouter ces albums, c’est afficher une attitude nombriliste car aucune culture n’a le monopole de l’invention et on sera même étonné de découvrir, parmi les productions récentes de ces groupes du monde, des créations exemplaires qui pourraient indiquer des voies à suivre à pas mal de combos actuels tentant désespérément de recréer un passé révolu. Et ceci est d’autant plus vrai que pas mal de ces œuvres « étrangères » ont été conçues dans des conditions socioculturelles ou économiques plus difficiles et même parfois avec des moyens techniques encore trop limités. Heureusement, ça ne s’entend pas : leur musique est créative, expressive, fraîche, enthousiasmante et n’hésite pas à véhiculer des concepts universels salutaires pour l’humanité.

Alors, voici une série de disques ambitieux qui proviennent des endroits les plus étonnants (par rapport au microcosme généralement reconnu comme intéressé par le prog). D’Islande en Argentine, du Japon à l'Afrique du Sud, de Tasmanie en Finlande en passant par Bahrein et la Russie, ils ont été soigneusement sélectionnés pour leurs qualités musicales étonnantes. Les écouter, c’est faire preuve d’ouverture d’esprit et, pour vous faciliter la tâche, on a indiqué dans la mesure du possible des sites comme MySpace, YouTube ou autres websites officiels où des extraits de leur musique peuvent être entendus ou même parfois téléchargés en toute légalité. En suivant l'ordre alphabétique, ça commence par l’Afrique du Sud et ça se termine au Vénézuela : bonjour l'aventure, adieu les clichés et vaya con dios !

NB : les boules jaunes renvoient à des websites où la musique peut être écoutée.

Abstract Truth : Silver Trees Afrique du Sud : Abstract Truth
Silver Trees (EMI / Fresh) – 1970 / 2005
Réédité en 2005, cet album a été enregistré en 1970 par l’un des rares groupes de progressif sud-africains : Abstract Truth. Leur musique qu’on peut qualifier de prog psychédélique fait penser à celle de Traffic et à son groove dominé par le piano et l’orgue Hammond. Mais l’instrument clé de ce quartet est la flûte, ici très présente, ce qui s’explique par le fait qu’outre le souffleur attitré, 2 autres membres sur 4 jouent aussi de la flûte en plus de leur premier instrument. A redécouvrir!

Oaksenham : The Conquest Of The Pacific Arménie : Oaksenham
The Conquest Of The Pacific (Musea) – 2006
Fondé en 1991, ce sextet arménien comprenant un flûtiste et un violoniste en plus des instruments rock (guitare, claviers, basse et batterie) a été fortement marqué par l’approche éclectique de Gentle Giant dont ils reprennent ici deux titres arrangés d’une façon très personnelle (Talybont et On Reflection). Conglomérat de genres qui va du folk au rock en passant par le classique, leur musique instrumentale, vivante et fraîche, ravira ceux qui regrettent la disparition de ces groupes pionniers que furent Gryphon ou le précité Gentle Giant.

Osiris : Visions From The Past Bahrein : Osiris
Visions From The Past (Musea) – 2007
Osiris est probablement le seul groupe de rock progressif originaire de la péninsule arabique et il existe depuis 1981. Basé sur un concept vantant un Bahrein traditionnel par rapport à ce qu’est devenu l’Emirat aujourd’hui, ce disque est somptueux. La musique, que l’on pourrait comparer à du Camel (qui intégra souvent des influences orientales), est poétique, aérienne, mélodieuse et colorée par les rythmes du désert, ce qui lui procure évidemment toute sa spécificité.

La Desooorden : Ciudad De Papel Chili : La Desooorden
Ciudad De Papel (Indépendant) – 2005
Formé en 1994 à Valdivia (Chili), La Desooorden joue un rock progressif moderne et kaléidoscopique qui emprunte aussi bien au folklore qu’à un métal progressif sombre et menaçant tel que le pratiquent occasionnellement Tool, The Mars Volta ou Anekdoten. Accompagnant des textes (chantés en espagnol) dénonçant les méfaits environnementaux résultant de l’installation d’une usine de cellulose dans leur ville natale, cette musique originale et sophistiquée, parfois agressive et parfois atmosphérique, mérite absolument d’être entendue. Recommandé.

Hidria Spacefolk : Symetria Finlande : Hidria Spacefolk
Symetria (Next Big Thing) – 2007
Originaire de Lohja en Finlande, ce quintet joue un space-rock heavy qui trouve ses racines chez Ozric Tentacles et plus loin chez Hawkwind. Synthés et guitares se réservent comme il se doit d’emmener le vaisseau au centre de la galaxie même si des trompette, trombone, violoncelle, accordéon et harmonium sont invités au fil des plages à agrémenter les textures. Cette production soignée qui trouvera aisément sa place à côté des meilleurs opus des groupes précités, est évidemment conseillée aux astronautes insomniaques.

SimakDialog : Patahan Indonésie : SimakDialog
Patahan (Moonjune) – 2007
Basé à Jakarta où ce disque a été enregistré live, SimakDialog joue de la fusion dans une esthétique ECM mais teintée par le folklore de l’Indonésie. Les improvisations de guitares et de piano, acoustiques ou électriques, se déroulent ainsi sur des rythmes conçus sans batterie sur des instruments traditionnels d’origine javanaise. Aérien mais dynamique avec un zeste d'exotisme, Patahan ravira les amateurs d’un jazz-rock cool, genre Pat Metheny ou John Abercrombie / Gateway.

Sympozion : Kundabuffer Israël : Sympozion
Kundabuffer (Unicorn) – 2006
Formé à Tel Avis en 2000, ce jeune combo israélien joue une musique provocante, essentiellement instrumentale et inspirée aussi bien par les expériences du RIO (Rock In Opposition) que par le style jazzy connu sous le nom de « Rock de Canterbury ». Arik Hayat (claviers) et Elad Abraham (guitares) ont composé et interprètent avec beaucoup de technique des pièces qui restent accessibles par leurs mélodies soignées tandis que la flûte de Ilan Salem en invité enlumine 3 des 8 titres. Voilà un groupe qui n'a pas froid aux yeux !

Different Strings : ...It's Only The Beginning Malte : Different Strings
...It's Only The Beginning (Indépendant) – 2007
Different Strings est le projet de Chris Mallia qui a pris en charge tous les instruments, le chant ayant été confié à Alan Mayo. A mi-chemin entre la pop progressive proche d’un Alan Parson ou de Barclay James Harvest et du néo-prog d’un Marillon, Chris Mallia compose des chansons accessibles même s’il lui arrive de loucher aussi vers un rock plus radical. Le disque étant une démo, la musique souffre énormément d’une production déficiente mais vaut quand même la peine d’être entendue.

The Phoenix Foundation : Pegasus Nouvelle Zélande : The Phoenix Foundation
Pegasus (FMR) 2005
Originaire de Wellington, donc coupé du monde, ce groupe joue une musique qui ne se laisse pas facilement cadrer. Relaxante, entre pop-rock alternatif et ambient, elle touche aussi au folk, à la country mais peut également déraper dans des solos imprévisibles de guitare saturée : l’instrumental Hitchcock dont le nom va comme un gant à cette musique pour film noir parano. D’ailleurs, l’album entier est une bande sonore pour un film imaginaire. Culte !

The Gourishankar : 2nd Hands Russie : The Gourishankar
2nd Hands (Unicorn) 2007
Originaire des Monts de l’Oural dans l'est de la Russie, ce quartet (chant, guitare, claviers et batterie) produit une musique sophistiquée, chantée en anglais, résolument progressive et teintée d’électronique, ce qui lui donne des textures très particulières. Les titres épiques avec leurs multiples changements de cap sont certes ancrés dans la tradition du rock progressif classique mais leur traitement est plutôt original d’autant plus que l’on y intègre volontiers une part de métal. Voilà pourquoi cette musique évoque en fin de compte le groupe canadien Rush.

Vitalij Kuprij : Glacial Inferno Ukraine : Vitalij Kuprij
Glacial Inferno (Lion Music) 2007
Pianiste et compositeur, l’Ukrainien Vitalij Kuprij est davantage connu chez les amateurs de musique classique que par les fans de progressif. Son forage dans le monde du rock ressemble globalement à l’approche d’un Yngwie Malmsteen dont il a d’ailleurs emprunté la section rythmique. Cette musique puissante et mélodique, boostée par un pianiste virtuose, comblera surtout les amateurs de rock néo-classique bourré de triples croches et autres extravagances.

Nexus : Perpetuum Karma Argentine : Nexus Ecouter
Perpetuum Karma (Record Runner) – 2006
Situé quelque part entre le néo-prog des années 80 et 90 et le rock progressif classique des seventies, ce groupe argentin a tout compris. Le duo, composé du guitariste Carlos Lucena et de Lalo Huber à l’orgue Hammond et autres claviers, est enthousiasmant, le chant en espagnol de Carlos Lucena attrayant et les trois compositions épiques de 15 minutes fort joliment agencées. Si vous appréciez des groupes comme IQ, Pendagon, Marillion, Genesis ou ELP, cet album vous est tout spécialement réservé. A écouter aussi : leur second opus, Metanoia, qui date de 2001.

Gavin O’Loghlen : The Poet And The Priest Australie : Gavin O’Loghlen
The Poet And The Priest (Locrian Records) 2007
Ces chansons font indéniablement penser aux premiers albums de Marillon ou de Fish. Outre le fait que l’un des titres s’appelle Jesters, l’usage empilé des claviers (Moog, orgue Hammond, Prophets et autres mellotrons) rappelle le néo-prog des années 80 tandis que le concept autobiographique traite de la créativité et des dépressions de l’enfance (un thème cher à Fish). Malgré ça, la voix profonde de Gavin O’Loghlen, les mélodies accrocheuses, la qualité des orchestrations et la production haut de gamme rendent cet album du bout du monde plus qu’attrayant.

Tesis Arsis : Estado De Alerta Maximo Brésil : Tesis Arsis
Estado De Alerta Maximo (AGBR) 2005
Tesis Arsis est le projet d’Anderson Rodrigues qui s’est chargé de tous les instruments. Excellent guitariste et claviériste, Rodrigues a les capacités de peupler ses 5 longues suites (toutes au-delà de 10’ et une de 22’) dont beaucoup d’éléments rappellent les groupes classiques des 70’s comme Genesis, Yes ou Eloy et, dans une moindre mesure, Tangerine Dream. Dommage que les percussions électroniques manquent de consistance car cet album entièrement instrumental affiche par ailleurs beaucoup de qualités.

Anima Mundi : Jagannath Orbit Cuba : Anima Mundi
Jagannath Orbit (Musea) 2008
Fondé en 1996 et auteur d’un premier disque en 2001 (Septentrion), ce groupe originaire de La Havane produit une musique progressive symphonique influencée par des ensembles classiques tels que Yes ou plus modernes comme les Flower Kings. Nourri de superbes solos de guitares (Roberto Díaz) et de claviers (Virgina Peraza ), les titres épiques comme We Are The Light et Rhythm Of The Spheres sont époustouflants. Etonnant de la part de musiciens oeuvrant dans un environnement globalement hostile aux valeurs non identitaires.

Fragile Vastness : A Tribute To Life Grèce : Fragile Vastness
A Tribute To Life (Sleaszy Rider) 2006
Un des rares groupes progressifs modernes issus de Grèce, Fragile Vastness a réalisé un double album ambitieux racontant le dernier voyage initiatique autour du monde d’un homme atteint du cancer. Leur style est un métal progressif dans le genre Fates Warning, Ayreon ou Pain Of Salvation mais coloré au fil des plages par des influences world en relation avec les endroits visités par le protagoniste du récit. Cette excellente réalisation mériterait une nouvelle édition internationale moins confidentielle que la première.

Sigur Ros : Takk... Islande : Sigur Ros
Takk... (Geffen) 2005
A l’instar d’un Porcupine Tree, Sigur Ross est un groupe qui a amené le rock progressif dans le XXIème siècle. Avec des voix utilisées comme des instruments, un langage imaginaire, un xylophone, des couches harmoniques empilées, des orchestrations glorieuses et des mélodies mélancoliques, cette musique est osée, fascinante, mystérieuse, d’une indicible beauté et résolument tournée vers l’avenir. De cette oeuvre indescriptible, tout au plus peut-on écrire qu’elle évoque les paysages désolés de son Islande natale.

KBB : Four Corner's Sky Japon : KBB
Four Corner's Sky (Poseidon / Musea) 2003
Ce second album du groupe japonais KBB, fondé en 1992, est dominé par le violon de Akihisa Tsuboy, principal compositeur de ce quartet comprenant claviers, basse et batterie. Violon oblige, on aurait tendance à décrire ce subtil mélange de jazz-rock et de progressif en se référant soit à Mahavishnu Orchestra, soit à U.K. Ca ne rendrait pas tout à fait justice à cette musique complexe et extrêmement variée qui intéressera au plus haut point les amateurs de fusion instrumentale. KBB mérite sa place au soleil levant.

Elfonía : This Sonic Landscape Mexique : Elfonia
This Sonic Landscape (The Note Garden) – 2005
Ce qui frappe d’abord, c’est la voix élégiaque de la chanteuse Marcela Bovio plus connue pour sa participation au projet Stream Of Passion d’Arjen Lucassen (par ailleurs ici invité à poser sa guitare sur le titre Camaleon). Mais son band à elle ne manque pas non plus d’atouts : mélange de prog symphonique et de puissance mélodique avec un zeste de fusion, la musique de Sefonia enrobe à merveille l’une des plus belles voix du rock actuel.

Project Creation : Dawn On Pyther Portugal : Project Creation
Dawn On Pyther (ProgRock Records) – 2007
Dawn On Pyther appartient à une saga de science-fiction répartie sur plusieurs albums. Son créateur Hugo Flores est au Portugal ce qu’Aryen Lucassen est aux Pays-Bas : un excellent guitariste, multi-instrumentiste, orchestrateur et compositeur dont le style n’est d’ailleurs pas si éloigné de celui d’Ayreon. Aidé par de multiples invités et la voix superbe de la chanteuse Zara Quiroga, Flores a réalisé un petit bijou indispensable à tout amateur de rock progressif métallique et mélodique.

The Third Ending : The Third Ending Tasmanie : The Third Ending
The Third Ending (ProgRock Records) – 2006
Edité par un label californien, ce quartet tasmanien fondé en 2002 aborde des styles variés qui vont de la ballade acoustique au hard rock débridé. Cette musique extrêmement bien écrite et interprétée fait la part belle au guitariste Andrew Curtis dont on appréciera les impressionnants solos. Pour fixer les idées, disons que le groupe le plus proche qui me vient à l’esprit est Spock’s Beard au temps de Neal Morse. Pas mal comme référence, non?

iX : Ora Pro Nobis Vénézuela : iX
Ora Pro Nobis (Musea) – 2007
Ce groupe vénézuélien doit beaucoup à son leader Giuglio Cesare Della Noce, compositeur et claviériste, qui semble avoir une vaste culture de tous les styles que l’on regroupe sous le nom de progressif. Sa musique ressemble en effet à un collage de genres (symphonique, jazz, classique, flamenco, latin jazz, world…) qui se succèdent à la vitesse de l’éclair, ce qui ne rend pas l’écoute de son disque facile. C’est pourquoi ce melting pot forcené, sans être indigeste, est quand même à appréhender avec la prudence qu'on réserve généralement aux projets délirants.





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